Archives de Tag: choix social

Choix social et justification des préférences

Excellent billet de Raphäelle Chappe sur le site de l’Institute for New Economic Thinking sur la théorie du choix social. L’auteur discute de manière critique le cadre d’analyse à partir duquel Arrow a développé son théorème d’impossibilité. Une idée forte du billet est que la théorie du choix social repose sur une approche « computationnelle » ou algorithmique où les préférences sociales sont réduites au statut de produit d’une procédure d’agrégation mécanique des préférences individuelles. Cette idée est particulièrement intéressante si on la met en perspective avec la question du statut analytique des préférences dans la théorie du choix (rationnel et social) et de la manière dont celles-ci peuvent-être justifiées. Lire la suite

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Arrow, Kuhn et la sélection des théories scientifiques

Comment les scientifiques sélectionnent-ils les théories ou modèles* ? Cette question en appelle à une autre : quels sont les critères utilisés par les scientifiques pour réaliser cette sélection ? Le philosophe des sciences Thomas Kuhn propose dans son article « Objectivity, value judgment, and theory choice » la liste de critères suivante, sans prétendre à l’exhaustivité : précision, cohérence, généralité, simplicité, fertilité (fruitfulness). Il se trouve que formellement, le contenu de la liste et le nombre d’items importent peu. De manière plus abstraite, considérons donc une liste de critères C = {c1, c2, …, cn} autour de laquelle les membres d’une communauté scientifique se sont accordés pour déterminer les théories à conserver et celles à éliminer. Notons T = {t1, t2, …, tm} l’ensemble des théories en question, avec n ≥ 2 et m > 2. Supposons que pour chaque paire de théories ti et tj et pour chaque critère ck il soit possible de définir une relation d’ordre complète et transitive ≥k, où ti k tj signifie que la théorie i est moins aussi bonne que la théorie j selon le critère k. On peut définir les relations de stricte supériorité > et d’équivalence = de la manière habituelle. Sur cette base, on cherche à définir un ordre (complet et transitif donc) R* permettant d’ordonner les composants de l’ensemble T. Quelle(s) propriété(s) doit posséder R* ? Lire la suite

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Choix social et éthique des populations

Depuis les contributions pionnières de Kenneth Arrow et Amartya Sen, la théorie du choix social est le champ de l’économie qui s’intéresse à la manière dont on peut agréger les préférences individuelles de manière à obtenir un ordre ordonnant des préférences « collectives » ou « sociales » dans le cadre d’un problème de décision collective. Il est de notoriété que la théorie du choix social est l’un des domaines de la science économique qui est le plus mathématisé. Cela s’explique largement par l’approche méthodologique qui est adoptée, approche que l’on peut qualifier d’axiomatique : on définit tout d’abord un certain nombre d’axiomes minimaux et raisonnables que toute procédure d’agrégation doit respecter, puis on déduit de la conjonction de ces axiomes la ou les fonctions de bien-être social représentant les préférences collectives.

L’un des intérêts de cette approche est qu’elle permet de révéler des « impossibilités », c’est-à-dire le fait qu’il est possible qu’aucune fonction de bien-être social ne peut satisfaire simultanément un certain nombre d’axiomes. C’est évidemment le cœur du théorème d’impossibilité d’Arrow ou du paradoxe libéral-parétien de Sen. Lorsque de tels résultats d’impossibilité surviennent, il faut alors revenir sur les axiomes pour interroger leur pertinence. Il se peut par exemple que l’un des axiomes, qui paraissait raisonnable initialement, s’avère être en fait non pertinent ou problématique. Si l’on prend l’exemple du paradoxe libéral-parétien, la plupart des discussions qui ont suivi la publication par Sen de son résultat initial se sont attachés à montrer que son axiome définissant la condition de liberté était une formalisation erronée de la notion de droit. La division du travail entre philosophes et économistes intervient d’ailleurs souvent à ce stade : si une large partie du travail des économistes est de dériver logiquement des conclusions sur la base des axiomes, le travail des philosophes va souvent être d’interroger ces axiomes (parfois indépendamment des résultats auxquels ils mènent) en les mettant en perspective avec des réflexions relatives à la morale, au droit ou encore à la justice.

La théorie du choix social peut mener d’une autre manière à s’interroger sur les axiomes que l’on considérait initialement comme raisonnables : lorsque la conjonction des axiomes produit un résultat qui s’écarte de manière sensible du sens commun, de l’intuition voire d’autres résultats théoriques ou empiriques. Ici, nous n’avons pas un résultat d’impossibilité proprement dit, mais une contradiction entre une croyance initiale et un résultat scientifique. Le propre de l’enquête scientifique est précisément de remettre en cause nos croyances initiales pour les faire évoluer, mais certaines d’entre elles semblent tellement fondées qu’il est parfois tentant de rejeter le résultat scientifique. Je vais illustrer ce type de cas en prenant un exemple bien connu en éthique des populations, à savoir la « conclusion répugnante », décrite par Derek Parfit dans son ouvrage Reasons and Persons. Avant de décrire ce qu’est la conclusion répugnante (pour les impatients, suivez le lien ci-dessus), je vais d’abord décrire un raisonnement axiomatique qui va nous faire arriver directement sur elle. Le raisonnement axiomatique en question est abondamment développé par John Broome dans ses deux ouvrages Weighing Goods et Weighing Lives, et on peut en trouver une présentation très synthétique dans le chapitre 4 d’un de ses ouvrages sur le réchauffement climatique. Lire la suite

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Arrow, choix social et justice sociale

Attention : billet un peu long et technique. La discussion philosophique et théorique commence à peu près à la moitié.

Les économistes sont traditionnellement plutôt sceptiques et critiques concernant l’argumentation développée par John Rawls pour soutenir son fameux principe de différence. Comme je l’ai expliqué dans plusieurs billets ici, le principe de différence correspond à un critère de décision (le maximin) sous voile d’ignorance difficilement justifiable. Rawls lui-même a proposé d’autres défenses du principe de différence, y compris dans Theory of Justice (cf. son chapitre 2), qui ne reposent pas sur l’expérience de pensée du voile d’ignorance. Dans une optique assez différente relevant de la théorie du choix social, Kenneth Arrow a également tenté de proposer une axiomatisation du principe de différence, ou plus précisément de ce qu’il nomme le principe lexicographique du maximin. On trouve la démonstration d’Arrow dans deux articles, l’un de 1977 l’autre de 1978, ayant le même titre : « Extended Sympathy and the Possibility of Social Choice ». L’approche d’Arrow est particulièrement digne d’intérêt, dans la mesure où elle explore les possibilités de la théorie du choix social pour éclairer des problématiques de justice sociale et où elle permet de repérer les éléments clés dans la défense du principe de différence rawlsien. Lire la suite

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L’indécision et sa résolution : une analogie entre choix individuel et choix social

L’indécision est un problème auquel la plupart des individus sont souvent confrontés, notamment lorsqu’il s’agit de prendre des décisions importantes dans le cadre d’un problème complexe, mais pas uniquement. Au restaurant, vous pouvez par exemple avoir le choix sur la carte des desserts entre une tarte aux pommes, une glace et une crème brulée et, en sachant que la tarte est l’alternative que vous préférez la moins, avoir des difficultés à vous prononcer entre les deux autres alternatives. De même, et de manière moins anecdotique, il peut être difficile de trancher entre un travail bien rémunéré mais à l’autre bout du pays et un travail moins bien rémunéré mais sur place. Les deux exemples que je viens de donner relève d’une forme d’indécision « préférentielle » qu’il ne faut pas confondre avec deux autres phénomènes proches mais néanmoins différents.

Tout d’abord, on peut avoir des difficultés à prendre une décision parce que l’on fait face à une situation d’incertitude. Dans ce cas, on pourrait parler « d’indécision épistémique » : on ne connait pas précisément les conséquences de nos choix potentiels, et c’est notre difficulté à former des probabilités subjectives concernant ces conséquences qui nous fait hésiter. Par ailleurs, on confond souvent indécision et indifférence. Ce sont pourtant deux choses bien différentes : l’indécision bloque la prise de décision, pas l’indifférence : si je suis réellement indifférent, je serai enclin à utiliser n’importe quel mécanisme aléatoire me permettant de faire un choix. Ce n’est pas le cas avec l’indécision. Lire la suite

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