Choisir sous voile d’ignorance : Rawls versus la théorie de la décision (3/3)

Troisième et dernière partie du billet !

Rawls évoque toutefois deux autres arguments plus intéressants pour défendre son critère de décision, mais on est forcé de conclure qu’aucun des deux ne tient face à une analyse critique. Le premier argument, discuté par Rawls dans Theory of Justice et réaffirmé dans son article de 1974, est qu’il est raisonnable de supposer que, dans le cadre de la position originelle, les individus manifesteront une aversion au risque prononcée. Après tout, il s’agit de choisir une société dans laquelle on est amenée à évoluer toute se vie. Dans l’absolu, on peut faire l’hypothèse que l’aversion au risque est extrême ; c’est précisément l’argument de Rawls : la maximisation de l’utilité espérée approche les préconisations du maximin lorsque l’aversion au risque approche le maximum. Outre le fait que l’on peut discuter sur le niveau réel d’aversion au risque qui serait celui des individus sous voile d’ignorance (ou même, quel niveau serait moralement justifiable), il faut remarquer que cet argument est tout simplement faux sur le plan technique. Graphiquement, la fonction d’utilité d’un individu ayant une aversion au risque extrême aurait la forme suivante :

 

Même si cela ne se voit pas forcément clairement sur le graphique, une aversion au risque extrême signifie que l’utilité de l’agent est maximale pour n’importe quel gain positif et est égale à 0 pour un gain nul. Autrement dit, un individu ayant une telle fonction d’utilité sera indifférent entre une loterie L quelconque dont les prix sont de 1 euro (avec une probabilité p) et de 100 euros (avec une probabilité (1 – p)) et un gain sûr de 2 euros. Mais, évidemment, un individu devant choisir entre la loterie L et un gain certain de 2 euros et qui utilise le maximin choisira le gain de 2 euros. Cela démontre que l’on ne peut pas assimiler maximin et aversion au risque extrême.

Le second argument de Rawls contre le critère de l’utilité espérée et donc en faveur du maximin est que, dans un contexte d’incertitude complète tel qu’on le retrouve dans la position originelle, il est impossible de définir des probabilités relatives aux états du monde. Plus exactement, définir des probabilités dans un tel contexte n’a pas de sens. Rawls reprend en fait à son compte l’argument fréquentiste selon lequel on ne peut de manière significative attribuer des probabilités qu’à des évènements se répétant, de sorte que la probabilité associée à un évènement correspond à la fréquence à laquelle il se produit. L’approche fréquentiste des probabilités est totalement respectable et, d’ailleurs, il est fort probable (!) que la plupart des mathématiciens y adhèrent plus ou moins. Cependant, la théorie de la décision développée depuis Savage s’inscrit dans une perspective bayésienne où les probabilités sont conçues comme subjectives. Dans ce cadre, comme le rappelle Harsanyi, on peut inférer de n’importe quel choix une distribution de probabilités subjectives sur laquelle l’agent s’est basé pour choisir. Imaginez par exemple que je vous propose de parier sur le vainqueur des élections américaines selon les modalités suivantes : si vous désignez le vainqueur, vous remportez 100 euros, autrement vous ne gagnez rien. Clairement, il est rationnel d’accepter le pari et, de votre choix (Obama ou Romney), je pourrais inférer que vous associez une probabilité de victoire supérieure à ½ à celui que vous avez désigné. Si cet argument ne vous satisfait pas (et, effectivement, le bayésianisme n’est pas toujours pertinent), on peut aussi interpréter les probabilités sous voile d’ignorance comme des probabilités logiques qui découlent de la nature même du problème de décision. On retombe alors sur le principe d’indifférence évoqué plus haut.

Les arguments de Rawls ne parviennent donc pas à justifier le critère du maximin**. Est-ce pour autant la fin de l’histoire ? Pas exactement. Tout d’abord, même si la pertinence du maximin comme critère de décision (moral) sous voile d’ignorance est pour le moins discutable, il faut remarquer que la solution utilitariste popularisée par Harsanyi, c’est à dire la maximisation de l’utilité espérée dans un cadre d’équiprobabilité, a ses propres problèmes. Il y a tout d’abord le problème des comparaisons interpersonnelles d’utilité dont j’ai longuement parlé ici. La solution utilitariste ne fonctionne que si tous les individus s’accordent sur la manière de mener ces comparaisons, sous la forme de « préférences étendues » uniformes. L’ennui, c’est que l’argument d’Harsanyi pour cette uniformité ne fonctionne pas : on ne peut pas supposer qu’il existe un observateur impartial unique, de telle sorte que les individus ne maximiseront pas tous sous voile d’ignorance la même fonction d’utilité sociale. Même si tous les individus étaient vraiment utilitaristes, cela ne signifie pas qu’ils s’accorderaient sur une même définition du juste***. On peut ajouter que l’hypothèse d’équiprobabilité, qui s’appuie sur le principe d’indifférence, peut également se discuter (cf. ce papier de Philippe Mongin, la section 6 en particulier).

Par ailleurs, la défense du maximin est plus convaincante si on n’interprète pas ce dernier comme un critère de décision sous voile d’ignorance mais comme un principe moral tel qu’il se matérialise dans le principe de différence. La différence est de taille : il est douteux que des individus placés sous voile d’ignorance utiliseraient le maximin comme critère de décision ; mais le maximin peut se justifier comme critère d’équité dans le cadre d’une théorie morale plus large définit par certains axiomes. C’est ici que la structure lexicographique de la théorie de Rawls est essentielle : dans un cadre utilitariste, absolument rien ne garantie que la société choisie satisferait au principe d’égales libertés que Rawls pose comme moralement prioritaire. Si les individus sous voile d’ignorance acceptent cette priorité lexicographique, alors c’est comme si l’utilité marginale des libertés fondamentales était infinie. La maximisation de l’utilité espérée se rapprocherait alors de la solution rawlsienne.

Un tout dernier argument en faveur du maximin rawlsien est celui de la stabilité de la société. Cet argument est au cœur de la théorie de la justice de Ken Binmore. Le problème d’une société utilitariste est qu’elle peut être très inégalitaire. En termes purement moraux, il est peu probable que les membres d’une société très inégalitaire accepteraient de respecter le contrat social défini sous voile d’ignorance. Seul un système politique coercitif pourrait maintenir l’ordre social, mais encore faut-il que les individus aient au préalable acceptés ce système politique sous voile d’ignorance (ce qui est impossible si l’on accepte le premier principe rawlsien). Lorsque l’on interprète le jeu sous voile d’ignorance comme un jeu répété, les contrats sociaux stables doivent nécessairement être fondés sur une forme de réciprocité. L’argument de la stabilité avait été évoqué par Rawls, mais ce dernier supposait des agents uniquement guidés par des considérations morales. La théorie de Binmore apporte un soutien à l’égalitarisme rawlsien, mais en se passant de cette hypothèse discutable… même si, bien entendu, elle génère de nouveaux problèmes dont il ne sera pas question ici (mais dont j’ai déjà parlé) !

Notes :

** Rawls mobilise un autre argument sur lequel je ne m’arrête pas dans la mesure où il est souvent évoqué et que l’on peut trouver sa réfutation à de nombreux endroits : l’idée que les fonctions d’utilité de von Neumann et Morgenstern, parce qu’elles sont construites à partir de l’attitude d’un individu face au risque et à l’incertitude, ne seraient pas pertinentes en éthique. C’est faux puisque ce que ces fonctions d’utilité représentent c’est en fait l’importance subjective qu’un individu confère à différents objectifs.

*** A noter qu’un problème similaire se présente chez Rawls, puisque ce dernier escamote la question des comparaisons interpersonnelles d’utilité avec son concept de « biens premiers ». Toute la question est de savoir si l’on peut définir une liste objective de ces biens.

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6 Commentaires

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6 réponses à “Choisir sous voile d’ignorance : Rawls versus la théorie de la décision (3/3)

  1. Gu Si Fang

    C’est hors sujet mais je signale au passage cet article de Henry Kyburg qui classe les approches possibles des probabilités subjectives en quatre catégories : théorie de la décision ou théorie des croyances ; et pour ces deux théories, approche descriptive ou normative. L’auteur est très sceptique, et il critique plusieurs arguments fréquemment avancés en faveur du calcul des probabilités dans ces quatre domaines (e.g. Dutch book argument, principe d’indifférence).

    « Subjective probability: Criticisms, reflections, and problems »

    http://www.joelvelasco.net/teaching/3865/kyburg%20-%20subjective%20probability%20criticisms.pdf

  2. Gu Si Fang

    Pour revenir au sujet du billet, il y a cet épisode d’Econtalk sur Rawls et Nozick :
    http://www.econtalk.org/archives/2012/05/schmidtz_on_raw.html

    • elvin

      Je plussoie la recommandation de GSF, tout en recommandant à ceux que (comme moi) le billet sur Econtalk découragerait de sauter tout de suite à la discussion, qui est infiniment plus intéressante que le billet lui-même.

  3. D.D

    Bonjour
    Ayant fait une thèse qui a fait beaucoup de bruit (dans mon salon) précisément sur ce sujet, je me permets d’intervenir. Tout ce qui est dit ici est juste. Le critère rawlsien n’est pas rationnel au sens où la théorie de la décision l’entend. Dans ce cadre, le critère harsanyien de la maximisation de l’utilité espérée lui est supérieur, non sans lui-même souffrir d’un certain nombre de difficultés.

    Mais je m’éloigne du billet lorsqu’il est dit que : (je réarrange sans la trahir la phrase de Cyril) « toute la théorie rawlsienne repose sur le critère de décision en position originelle sous voile d’ignorance ». C’est ne pas voir que la théorie de la justice rawlsienne n’est pas une théorie économique de la justice, mais une théorie de philosophie politique, une théorie du contrat social. Certes, elle use d’un instrument « économique », la théorie du choix rationnel, mais elle enchâsse cet usage dans un écrin moral. Par exemple, l’individu n’est pas un homo oeconomicus, mais un homo ethicus, mué par un désir de coopération et tenu par son ADN kantien à respecter la parole donnée en position originelle. J’ai écris (OEconomia,Vol.2, n°2, June 2012) qu’il existe une théorie rawlsienne apocryphe qui réduit la théorie de la justice comme équité à un problème de décision rationnelle. Une interprétation suffisamment unanime et systémique au début des années 70 pour fonder un programme rawlsien apocryphe : faire de la théorie du contrat social un exercice du choix rationnel. Un programme entamé par une lecture tronquée ou économiciste de Rawls et poursuivi par, dans l’ordre, Harsanyi, Gauthier, Binmore et Skyrms.

    Rawls s’est défendu contre cette interprétation toute sa vie, et ce de manière explicite (Rawls 82, 85, 2001). Il est notable qu’alors que les économistes conçoivent Théorie de la Justice comme l’ouvrage majeur de Rawls, les philosophes lui préfèrent souvent Libéralisme Politique publié en 1993, où la théorie du choix rationnel est absente.

    Aujourd’hui, l’apport de Rawls me semble être majeur à deux propos :
    1. Ses intuitions morales, c’est-à-dire organiser la société au profit des plus défavorisés
    2. Sa foi dans la possibilité de mener une théorie politique contractualiste qui ne renonce pas à l’universalisme des premiers contractualistes (Hobbes, Locke, Rousseau, Kant). Une théorie moderne plutôt que post moderne.
    En ce sens, Amartya Sen et non John Harsanyi serait le véritable adversaire de Rawls.
    David Duhamel

    • C.H.

      Merci David pour ce commentaire. Je suis justement en train de lire Political Liberalism et, effectivement, la manière dont Rawls présente son argument est moins vulnérable à la « critique économique ».

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