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Choix social et éthique des populations

Depuis les contributions pionnières de Kenneth Arrow et Amartya Sen, la théorie du choix social est le champ de l’économie qui s’intéresse à la manière dont on peut agréger les préférences individuelles de manière à obtenir un ordre ordonnant des préférences « collectives » ou « sociales » dans le cadre d’un problème de décision collective. Il est de notoriété que la théorie du choix social est l’un des domaines de la science économique qui est le plus mathématisé. Cela s’explique largement par l’approche méthodologique qui est adoptée, approche que l’on peut qualifier d’axiomatique : on définit tout d’abord un certain nombre d’axiomes minimaux et raisonnables que toute procédure d’agrégation doit respecter, puis on déduit de la conjonction de ces axiomes la ou les fonctions de bien-être social représentant les préférences collectives.

L’un des intérêts de cette approche est qu’elle permet de révéler des « impossibilités », c’est-à-dire le fait qu’il est possible qu’aucune fonction de bien-être social ne peut satisfaire simultanément un certain nombre d’axiomes. C’est évidemment le cœur du théorème d’impossibilité d’Arrow ou du paradoxe libéral-parétien de Sen. Lorsque de tels résultats d’impossibilité surviennent, il faut alors revenir sur les axiomes pour interroger leur pertinence. Il se peut par exemple que l’un des axiomes, qui paraissait raisonnable initialement, s’avère être en fait non pertinent ou problématique. Si l’on prend l’exemple du paradoxe libéral-parétien, la plupart des discussions qui ont suivi la publication par Sen de son résultat initial se sont attachés à montrer que son axiome définissant la condition de liberté était une formalisation erronée de la notion de droit. La division du travail entre philosophes et économistes intervient d’ailleurs souvent à ce stade : si une large partie du travail des économistes est de dériver logiquement des conclusions sur la base des axiomes, le travail des philosophes va souvent être d’interroger ces axiomes (parfois indépendamment des résultats auxquels ils mènent) en les mettant en perspective avec des réflexions relatives à la morale, au droit ou encore à la justice.

La théorie du choix social peut mener d’une autre manière à s’interroger sur les axiomes que l’on considérait initialement comme raisonnables : lorsque la conjonction des axiomes produit un résultat qui s’écarte de manière sensible du sens commun, de l’intuition voire d’autres résultats théoriques ou empiriques. Ici, nous n’avons pas un résultat d’impossibilité proprement dit, mais une contradiction entre une croyance initiale et un résultat scientifique. Le propre de l’enquête scientifique est précisément de remettre en cause nos croyances initiales pour les faire évoluer, mais certaines d’entre elles semblent tellement fondées qu’il est parfois tentant de rejeter le résultat scientifique. Je vais illustrer ce type de cas en prenant un exemple bien connu en éthique des populations, à savoir la « conclusion répugnante », décrite par Derek Parfit dans son ouvrage Reasons and Persons. Avant de décrire ce qu’est la conclusion répugnante (pour les impatients, suivez le lien ci-dessus), je vais d’abord décrire un raisonnement axiomatique qui va nous faire arriver directement sur elle. Le raisonnement axiomatique en question est abondamment développé par John Broome dans ses deux ouvrages Weighing Goods et Weighing Lives, et on peut en trouver une présentation très synthétique dans le chapitre 4 d’un de ses ouvrages sur le réchauffement climatique. Lire la suite

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Rationalité et théorie de l’utilité espérée

Le concept de rationalité en économie a toujours eu un statut ambigu. La rationalité peut ainsi s’entendre comme un concept descriptif, l’énoncé « X est rationnel » étant alors un jugement de fait ; ou alors peut s’entendre comme un concept prescriptif, la rationalité définissant alors un certain de nombre de propriétés auquel un comportement doit se conformer. En économie, la rationalité est plus particulièrement associée à la théorie de l’utilité ordinale, et pour les décisions en situation de risque et d’incertitude, à la théorie de l’utilité espérée (TUE). Telle que formalisée par von Neumann et Morgenstern ainsi que par Leonard Savage (il existe d’autres formalisations qui ne reposent pas sur le même ensemble d’axiomes), la TUE repose sur cinq axiomes : la réflexivité, la complétude, la transitivité, la continuité, l’indépendance. Les trois premiers axiomes permettent de s’assurer que l’ensemble de préférences associé à un agent forme un ordre. L’axiome de continuité est une condition technique qui permet de représenter cet ordre de préférences par une fonction d’utilité. Enfin, l’axiome d’indépendance (parfois appelé « sure-thing principle » à la suite de Savage) est une propriété fondamentale qui garantie que l’on peut représenter les préférences de l’agent par une fonction d’utilité correspondant à la somme pondérée des utilités associées à chaque état du monde. C’est cet axiome en particulier qui va m’intéresser dans ce billet. Lire la suite

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