L’indécision et sa résolution : une analogie entre choix individuel et choix social

L’indécision est un problème auquel la plupart des individus sont souvent confrontés, notamment lorsqu’il s’agit de prendre des décisions importantes dans le cadre d’un problème complexe, mais pas uniquement. Au restaurant, vous pouvez par exemple avoir le choix sur la carte des desserts entre une tarte aux pommes, une glace et une crème brulée et, en sachant que la tarte est l’alternative que vous préférez la moins, avoir des difficultés à vous prononcer entre les deux autres alternatives. De même, et de manière moins anecdotique, il peut être difficile de trancher entre un travail bien rémunéré mais à l’autre bout du pays et un travail moins bien rémunéré mais sur place. Les deux exemples que je viens de donner relève d’une forme d’indécision « préférentielle » qu’il ne faut pas confondre avec deux autres phénomènes proches mais néanmoins différents.

Tout d’abord, on peut avoir des difficultés à prendre une décision parce que l’on fait face à une situation d’incertitude. Dans ce cas, on pourrait parler « d’indécision épistémique » : on ne connait pas précisément les conséquences de nos choix potentiels, et c’est notre difficulté à former des probabilités subjectives concernant ces conséquences qui nous fait hésiter. Par ailleurs, on confond souvent indécision et indifférence. Ce sont pourtant deux choses bien différentes : l’indécision bloque la prise de décision, pas l’indifférence : si je suis réellement indifférent, je serai enclin à utiliser n’importe quel mécanisme aléatoire me permettant de faire un choix. Ce n’est pas le cas avec l’indécision.

L’indécision dans un cadre d’information parfaite et complète relève en fait de l’incomplétude des ordres de préférence. Si je note Ri la relation de préférence faible caractérisant les préférences de l’agent i, alors dans l’exemple du restaurant ci-dessus mon pré-ordre de préférences est le suivant :

GRiT

CRiT

¬GRiC

¬CRiG

Ce pré-ordre est incomplet car il n’y a aucune relation de préférence entre la crème et la glace. Il me semble qu’une autre manière de rendre compte de cette incomplétude est de faire une analogie avec ce que l’on peut avoir en théorie du choix social. Soit un agent i n’ayant pas de relation de préférence entre deux alternatives x et y quelconques à un moment t. Formellement, il est identique de dire qu’en t, l’agent i est incapable de déterminer s’il préférerait en t+1 être dans l’état du monde w où l’alternative x a été choisi et où il endosse l’identité d’un agent j ayant la préférence xRjy, ou bien dans l’état du monde w’ où l’alternative y a été choisi et où il endosse l’identité d’un agent k ayant la préférence yRix.

Le problème n’est pas tant que l’agent ne connait pas ses préférences futures mais qu’il doit comparer deux états du monde incommensurables : si l’on accepte le principe d’indifférence, i a autant de chance d’être j que k en t+1 ; dans ce cas, le choix auquel est confronté i en t est un choix entre deux loteries, à savoir X = [(x, j), ½ ; (x, k), ½] et Y = [(y, j), ½ ; (y, k), ½] avec (x, j) l’état du monde où x a été choisi et où i a les préférences de j. Les seules relations de préférences que l’on connait portent seulement sur une partie des paires de « prix » composants ces loteries :

(x, j)Rj(y, j)

(y, k)Rk(x, k)

L’indécision vient du fait que i est incapable de comparer la situation des deux agents hypothétiques dont il pourrait revêtir l’identité. Pour bien comprendre l’analogie, prenons un exemple de problème de choix social. Imaginons trois enfants, Anne (A), Benoit (B) et Chloé (C) qui doivent allouer entre eux trois jouets, un livre (L), un instrument de musique (M) et un vélo (V). Supposons que nos trois enfants respectent le principe de Pareto selon lequel si au moins un agent préfère une alternative x à alternative y et que tous les autres agents préfèrent x à y ou sont indifférents, alors c’est l’alternative x qui est collectivement préférée. Une alternative sociale S correspond à un vecteur décrivant l’allocation des trois jouets entre les trois enfants. Il y a donc six allocations possibles :

A

B

C

S1

L

M

V

S2

L

V

M

S3

M

L

V

S4

M

V

L

S5

V

L

M

S6

V

M

L

Imaginons que les préférences des trois enfants sont les suivantes :

A

B

C

LRM

VRL

LRM

MRV

VRM

VRM

LRV

MRL

LRV

On peut facilement déduire de ces préférences sur les jouets les préférences des enfants sur les alternatives sociales. Par exemple, Anne préférant avoir le livre plutôt que l’instrument de musique, elle doit préférer les alternatives sociales S1 et S2 aux alternatives S3 et S4. Si l’on suppose que chaque enfant ne se préoccupe pas des jouets reçus par les autres, alors les préférences sur les alternatives sociales sont les suivantes :

Anne

S1 = S2 > S3 = S4 > S5 = S6

Benoit

S2 = S4 > S1 = S6 > S3 = S5

Chloé

S4 = S6 > S1 = S3 > S2 = S5

Le choix d’allocation va évidemment dépendre de la procédure d’agrégation. La condition minimale que doit respecter cette procédure est le principe de Pareto. Cela entraîne l’élimination de l’alternative S5 puisque S1 et S4 lui sont strictement préférées par les trois enfants. Idem pour S3 (faiblement dominée par S1) et S6 (faiblement dominée par S4). Il reste donc trois alternatives : S1, S2 et S4. Le critère de Pareto ne permet pas de trancher entre ces trois alternatives (autrement dit, chaque alternative est optimale au sens de Pareto). A moins d’ajouter une condition à la procédure d’agrégation, le pré-ordre de préférences sur les alternatives sociales est donc incomplet : il n’y a pas indifférence entre S1, S2 et S4 mais bien incomplétude car les trois alternatives ne peuvent être ordonnées selon le critère de Pareto.

Imaginons que les trois enfants ne parviennent pas à se mettre d’accord sur une procédure de choix social plus élaborée et que le père des trois enfants interviennent pour prendre la décision d’allocation. S’il connait les préférences des enfants et se restreint au critère de Pareto, le père va rencontrer le même problème d’indécision. Cependant, si le père a fait des études de philosophie ou d’économie, il pourrait lui venir à l’idée de se comporter en « dictateur utilitariste bienveillant » en cherchant à maximiser la somme des utilités individuelles. Le problème c’est que le problème de décision ci-dessous ne donne pas d’information sur les fonctions d’utilité des enfants. Et même si c’était le cas, il faudrait accepter la possibilité de procéder à des comparaisons interpersonnelles d’utilité. Si on rejette cette possibilité, nous avons formellement le même problème qu’avec notre agent devant choisir un dessert ou faire un choix professionnel : l’incomplétude vient de l’impossibilité de comparer le niveau de satisfaction des préférences de différents agents dans différents états du monde ou différentes situations sociales. Dans les deux cas, il va pourtant bien falloir trancher (on ne peut pas faire attendre indéfiniment ni le serveur, ni l’employeur, ni les enfants). Dans le cas du père de famille, celui-ci va peut-être se résoudre à adopter un critère de décision à la majorité. En l’occurrence, Benoit étant indifférent entre S2 et S4 (Anne « votant » pour S1 et Chloé pour S4), le père choisira l’alternative sociale S4. Dans le cas de notre individu au restaurant, il se laissera éventuellement guider par des considérations diététiques ou par les conseils de ses amis ; où, s’il s’agit de son choix professionnel, par le fait que l’on vit dans une société mettant en exergue la réussite professionnelle.

Là où je veux en venir avec cette analogie, c’est que dans les trois cas l’indécision résultant de l’incomplétude des préférences, elle-même générer par l’incommensurabilité du degré de satisfaction des préférences des membres d’une population (ou des « moi multiples » dans le cadre d’un problème de décision individuel) est résolue par l’entremise de facteurs exogènes aux préférences des individus et s’insérant dans le contexte et la procédure de choix. Dans le cas du père de famille, c’est le caractère « naturel » et démocratique du vote majoritaire qui résout l’indécision. Dans le cas de l’agent au restaurant ou devant faire un choix professionnel, ce sont des facteurs sociaux tels que des normes qui vont permettre de trancher. Les préférences des agents individuels ou collectifs sont ainsi en permanence complétées et transformées via l’influence d’éléments exogènes dont la prise en compte est nécessaire pour expliquer les prises de décision individuelles et collectives.

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