Archives de Tag: marché

Marché et morale

Les économistes Armin Falk et Nora Szech publient ce mois-ci dans la revue Science un article intitulé « Morals and Markets » qui suggère que les relations marchandes tendent à réduire l’importance que les agents accordent aux valeurs morales. Voici l’abstract :

The possibility that market interaction may erode moral values is a long-standing, but controversial, hypothesis in the social sciences, ethics, and philosophy. To date, empirical evidence on decay of moral values through market interaction has been scarce. We present controlled experimental evidence on how market interaction changes how human subjects value harm and damage done to third parties. In the experiment, subjects decide between either saving the life of a mouse or receiving money. We compare individual decisions to those made in a bilateral and a multilateral market. In both markets, the willingness to kill the mouse is substantially higher than in individual decisions. Furthermore, in the multilateral market, prices for life deteriorate tremendously. In contrast, for morally neutral consumption choices, differences between institutions are small.

Comme ce résumé l’indique, le résultat des auteurs provient d’une étude expérimentale. Je n’ai pas accès à l’article, mais en lisant ce compte-rendu, j’ai quelques doutes sur l’interprétation appropriée de cette étude :

« To study immoral outcomes, we studied whether people are willing to harm a third party in exchange to receiving money. Harming others in an intentional and unjustified way is typically considered unethical, » says Prof. Falk. The animals involved in the study were so-called « surplus mice », raised in laboratories outside Germany. These mice are no longer needed for research purposes. Without the experiment, they would have all been killed. As a consequence of the study many hundreds of young mice that would otherwise all have died were saved. If a subject decided to save a mouse, the experimenters bought the animal. The saved mice are perfectly healthy and live under best possible lab conditions and medical care.

A subgroup of subjects decided between life and money in a non-market decision context (individual condition). This condition allows for eliciting moral standards held by individuals. The condition was compared to two market conditions in which either only one buyer and one seller (bilateral market) or a larger number of buyers and sellers (multilateral market) could trade with each other. If a market offer was accepted a trade was completed, resulting in the death of a mouse. Compared to the individual condition, a significantly higher number of subjects were willing to accept the killing of a mouse in both market conditions. This is the main result of the study. Thus markets result in an erosion of moral values. « In markets, people face several mechanisms that may lower their feelings of guilt and responsibility, » explains Nora Szech. In market situations, people focus on competition and profits rather than on moral concerns. Guilt can be shared with other traders. In addition, people see that others violate moral norms as well.

Dans un contexte marchand où des biens s’échangent entre des acheteurs et des vendeurs, les agents accorderaient moins d’importance à la vie des souris, laquelle est supposée refléter le poids des valeurs morales. Les détails manquent pour ce faire une idée précise des différences entre les contextes marchand et non-marchand de la prise de décision, mais à brûle-pourpoint, je dirais que ce résultat n’a rien de surprenant. Si l’on considère que dans le contexte marchand l’espace de choix est plus grand et/ou les prix sont plus faibles, on peut prévoir que les agents vont accorder moins d’importance aux valeurs morales. La relation entre la satisfaction des désirs individuels et la prise en compte des valeurs morales relève d’un arbitrage tout ce qu’il y a de plus classique. Si le prix de la satisfaction des désirs individuels décroît relativement à celui de la prise en compte des valeurs morales, alors il n’y a rien de surprenant à ce que ces dernières soient moins suivies.

Ce que cette étude semble montrer (encore une fois, je ne l’ai pas lu), c’est uniquement la présence d’un tel mécanisme d’arbitrage, pour des préférences qui restent inchangées. Mais elle ne montre pas en revanche que les institutions marchandes modifient les préférences des agents dans le sens d’un affaiblissement des préférences morales ou sociales. Sur ce point, j’avais discuté ici un papier de Samuel Bowles qui semblait suggérer précisément l’inverse.

Publicités

1 commentaire

Classé dans Non classé

Planning in everything

A propos du « prix Nobel d’économie » remis lundi à Lloyd Shapley et Al Roth, Mark Thomas  relaie une intéressante observation de l’économiste Arindrajit Dube :

The use of the word « market » in describing exchanges of every sort has become ubiquitous, even in cases where there is no actual price that helps clear the market or channel information. Perhaps due to this slippage, an interesting fact about the work receiving the award has been largely ignored. The concrete applications that are discussed as ways of « improving the performance of many markets »–such as matching residents to hospitals, matching donors to organs, and students to schools–are not really « markets. » At least not if we think of markets as institutions where prices help clear supply and demand. Instead, they involve non-market interactions, where the matches are actually formed by centralized exchanges. In these situations, decentralized and uncoordinated matching can produce unstable and inefficient matches, and gains are possible from centralization of some sort. Sometimes the price may not exist because of legal restrictions, but in other cases the participants may voluntarily forego using prices, as it might conflict with other objectives. This is exactly where the Gale-Shapley algorithm can be useful in implementing a « stable » allocation: an allocation where no pair-wise trades exist which can make both parties better off, which is one notion of optimality. In other words, this and similar algorithms can help implement … gasp! … economic planning.

Effectivement, bien que les travaux d’Al Roth relèvent de ce qui est coutume d’appeler le « market design », leur pertinence provient précisément du fait qu’ils ont permis de mettre en place des mécanismes d’appariement  et d’allocation dans des contextes où, pour des raisons éthiques et/ou légales, il n’y a pas de marché. Ce sont notamment ce que Roth les « marchés répugnants » (à ce sujet, il faut lire son article dans le Journal of Economic Perspectives) : des biens pour lesquels les paiements monétaires sont impossibles. A partir du moment où il n’y a pas de paiement monétaire, il n’y a pas de prix et le mécanisme d’allocation habituel par le marché ne peut fonctionner. Il est intéressant de voir que l’on retrouve là d’une certaine manière les problématiques centrales dans le vieux débat des années 1930 autour de la planification et où l’argument anti-planification était précisément que, parce qu’il n’y a pas de prix dans un système planifié, le « calcul économique » est impossible. Les travaux de Shapley et de Roth montrent qu’il est possible, au moins dans une certaine mesure, d’allier planification et efficience. Du coup, comme le note Gizmo, ce prix interroge les frontières de la discipline car il met clairement en évidence que les économistes peuvent étudier avec un certain succès des phénomènes au-delà du cadre du marché.

Il y a bien sûr une autre manière de voir les choses, à savoir que ces travaux ne seraient pas nécessaires si on permettait tout simplement la mise en place d’un véritable marché pour les biens concernés. C’est par exemple le point de vue de David Henderson qui fait remarquer que la raison pour laquelle il n’existe pas de marché pour les organes ou pour l’éducation est que cela est légalement interdit. Il suffirait d’abolir ces barrières légales pour que se mettent en place un réel mécanisme marchand, avec l’efficience que cela suppose. Plus intéressant, Henderson rejette l’idée que ces barrières légales reposent sur une éthique universelle :

The Nobel committee would have you believe that « monetary payments are ruled out on ethical grounds. » The committee has skipped a step. It’s true that many people oppose monetary payments on ethical grounds. But many people support them. So why are they ruled out? Because they’re illegal. Granted, one main reason they’re illegal is that people want to force their ethics on others. But in the interest of clarity, the committee should have said, « monetary payments are ruled out on legal grounds. » The way the committee did it, it « sold » the idea that ethics are the reason.

C’est un point intéressant (et discutable) qui lui aussi interroge la discipline. On peut voir les réflexions de Roth comme une forme de « maximisation sous contrainte », la contrainte en question étant le fait que des mécanismes purement marchands ne peuvent pas exister. Il s’agit alors de trouver le « second-best ». Maintenant, l’économiste doit-il aussi s’interroger sur la contrainte, son origine et sa justification ? Il s’agit de l’un de ces cas où séparer efficience et équité (justice) n’est peut être pas si évident : l’un des arguments contre la solution marchande pour les (faux) « marchés répugnants » est qu’elle induirait une forme d’inégalité provenant du fait que tous les participants n’ont pas la même dotation initiale. Cette inégalité en particulier (contrairement à d’autres) est inacceptable car elle porte sur des « biens » qui ont un statut particulier. Mais, d’un autre point de vue, dans le domaine notamment des organes, l’efficient (sauver des vies) semble être aussi l’équitable. Je n’essaierai pas de  trancher cette délicate question, mais il me semble que ces deux niveaux d’analyse, réfléchir dans le  cadre de la contrainte et réfléchir sur la contrainte, relèvent du rôle de l’économiste, dès lors que celui-ci ne se conçoit pas comme un simple « dentiste« .

2 Commentaires

Classé dans Non classé