Archives de Tag: économie normative

Priorité et égalité en économie normative

Dans le cadre d’un cours de M2 recherche sur des thèmes relatifs à l’économie normative, je prépare une séance sur la distinction entre égalitarisme et prioritarisme. Cette distinction a été proposée de manière explicite par le philosophe Derek Parfit dans un article justement intitulé « Equality or Priority ? ». Parfit suggère dans cet article que de nombreuses théories en apparence égalitaristes sont en réalité fondée, non pas sur l’idée que les inégalités entre les personnes sont intrinsèquement une mauvaise chose, mais plutôt sur l’idée qu’il faut donner une priorité plus ou moins forte aux personnes dont le niveau de bien-être est faible dans l’absolu. La différence clé réside ainsi dans le fait qu’un égalitariste s’intéresse aux différences relatives de bien-être et considère que ces différences sont intrinsèquement mauvaises, tandis que le prioritariste s’intéresse au niveau absolu de bien-être de chaque membre de la population. De ce point de vue, tant le prioritariste que l’égalitariste favoriseront toutes choses par ailleurs les moins inégalitaires, mais pour des raisons radicalement différentes. Lire la suite

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Analyse coût-bénéfice, paternalisme et économie comportementale

Je travaille actuellement sur un papier portant sur l’introduction de considérations paternalistes en économie normative, et plus précisément sur l’articulation entre la définition du bien-être comme satisfaction des préférences, caractéristique de l’économie du bien-être standard, et les débats sur le paternalisme et l’autonomie qui se développent depuis quelques années suite aux travaux de Thaler et Sunstein sur le « paternalisme libéral ». Un aspect intéressant est qu’une partie des économistes (pas tous néanmoins) qui défendent une approche plus ou moins paternaliste utilisent toujours la définition standard du bien-être (comme par exemple Douglas Bernheim et Antonio Rangel dans leurs travaux sur la « behavioral welfare economics »). Cela semble paradoxal car la définition du bien-être comme satisfaction des préférences a été historiquement fondée sur un principe de « souveraineté du consommateur » aux antipodes du paternalisme.

Au-delà des développements de l’économie comportementale et des réflexions sur la paternalisme libéral, ce qui motive cette réflexion est également l’importance de cette problématique du point de vue de l’analyse coût-bénéfice. Cette dernière occupe une place centrale dans les pays anglo-saxons, et plus particulièrement aux Etats-Unis où les agences fédérales ont l’obligation de mener une analyse coût-bénéfice dès lors que la réglementation envisagée atteint une certaine échelle. La mesure de ces coûts et bénéfices est évidemment un problème méthodologique et théorique majeur. Traditionnelement, ils sont mesurés en termes de disposition à payer et de disposition à accepter, autrement quelle valeur monétaire un agent économique accorde à la mise en oeuvre d’un projet ou au contraire au statu quo. La connexion avec la définition du bien-être en termes de satsifaction des préférences est évidente : si l’on considère que les dispositions à payer/accepter des agents dépendent de leurs préférences, l’analyse coût-bénéfice amène ni plus ni moins à mesurer le bien-être pour déterminer l’alternative qui le maximise.

L’introduction de considérations paternalistes dans le cadre de l’analyse coût-bénéfice peut être concrètement illustrée. Ainsi, l’année dernière aux Etats-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) a mené une analyse coût-bénéfice concernant l’inscription d’avertissements conernant les dangers du tabac sur les paquets de cigarettes (voir ce billet sur Orgtheory, dont est issue la photo ci-dessous) :

https://orgtheory.files.wordpress.com/2014/12/smokers.jpg?w=500

Dans son analyse, la FDA a accordé une grande importance à la perte de bien-être générée par ses avertissements, en raison de la supposée baisse du plaisir lié au fait de fumer qui en résulte. On peut considérer ici que la FDA a apppliqué à la lettre le principe de souvenraineté de consommateur. Mais ce qui motive la réflexion de mon article est la critique développée par une équipe d’économistes dans laquelle figure notamment Thomas Schelling et Daron Acemoglu. Dans la section consacrée à la mesure du surplus du consommateur, ces économistes écrivent ainsi (p. 12 et suivantes) :

Once smokers begin smoking, extensive behavioral economic and psychological research shows that their decision to continue to smoke are time inconsistent, satisfying their short‐run desire for immediate gratification rather than their long‐run desire for good health, then later regretting these decisions. Data from the 2002 wave of the ITC‐US Survey show that more than nine out of ten smokers agreed or strongly agreed with the statement « If you had to do it over again, you would not have started smoking » (Fong, et al., 2004). Similarly, CDC reports that in 2010, nearly seven out of every ten smokers reported that they wanted to quit smoking completely and more than half of all smokers stopped smoking for at least one day because they were trying to quit smoking (CDC, 2011). Yet only 2.7 percent of smokers quit each year (Warner and Mendez, 2010).

These data strongly suggest that many, and likely the vast majority of smokers do not find smoking ‘pleasurable’ and derive little ‘consumer surplus’ from smoking. Instead, most continuing smokers are avoiding the withdrawal symptoms they would experience if they were able to stop smoking and break the addiction that most regret having ever started. Indeed, Gruber and Mullainathan (2005) find that the self‐reported happiness of potential smokers rises when cigarette taxes are increased. This is consistent with quitting causing an increase, rather than a reduction, in consumer surplus. Note that smoking literally rewires the brain (Arain, et al. 2013), a phenomenon not familiar to many economists but indicative of a biological barrier to smokers’ exerting the self‐control that is essential in the model of rational consumer behavior.

In discussing the issue of how to treat lost consumer surplus in this type of economic impact analysis, we decided that it was most informative to separate smokers into those who became regular smokers before the legal age of smoking, and those who become regular smokers thereafter. For the former group, society has clearly decided that the decision to initiate smoking is an irrational decision and any changes in their conventionally‐calculated consumer surplus resulting from changes in their tobacco use in response to GWLs or other actions should not be counted as a cost in the economic impact analysis of FDA’s rules on tobacco. This is illustrated by laws regulating youth access to tobacco products, including FDA enforcement of a national legal purchase age of 18 for tobacco products over which it has jurisdiction. We refer to this as the ‘principle of insufficient reason’ approach and argue that the benefits to those who started using tobacco products regularly before 18 years of age and who quit in response to FDA regulatory actions should not have any offset for lost consumer surplus.

(…)

For adult initiators, our consensus is that the larger failure is their inability to quit, even when that is their long run plan ‐ what we call the self‐control problem. In the simplest model, adults would smoke even if the pleasure they derive from smoking is less than the costs they incur if those future costs are excessively discounted, a calculus further complicated by addiction. If smoking is an addiction‐related, impulsive behavior, then GWLs could significantly affect how and whether such impulses are turned into smoking behavior. The behavioral economics literature has formalized the time‐inconsistencies that impede smokers’ quit attempts in two key theoretical concepts: present bias and projection bias. Present bias is the tendency to systematically overvalue immediate costs and benefits relative to those in the future, leading to impulsivity and self‐control problems (Laibson, 1997). Projection bias is the tendency to underpredict how much a person’s preferences will change in the future; that is, smokers may underpredict the degree to which they will value being smoke‐free (Lowenstein, et al., 2003).

(…)

Finally, as highlighted by Laux (2000), the importance of peer effects in smoking cause the amount of consumer surplus to be partly determined by societal smoking rates. Because of this, regulations that lead smokers to quit can lead to gains, or ‘negative losses,’ in consumer surplus. While peer effects are particularly important for young people (USDHHS, 2012), growing evidence indicates that they are also important for adults (e.g., Christakis and Fowler, 2008). How consumer surplus is affected by peer influences largely depends on social norms about smoking. As anti‐smoking norms get stronger, smokers are increasingly marginalized, implying that quitting smoking will enhance an individual’s well‐being. In the instance of the GWLs, this reflects the fact that decisions to quit smoking are made voluntarily by individuals. Note that peer effects are likely to be especially important among the low‐income and less educated, the populations with higher smoking prevalences.

L’analyse repose sur un savant mélange de résultats expérimentaux constitutifs de l’économie comportementale et de considérations normatives et évaluatives concernant la nature du bien-être. Ce dernier est tantôt défini en termes de plaisir ou de bonheur, tantôt en termes de satisfaction de préférences « rationnelles ». On a même l’idée que la satisfaction des préférences de certains « selves », que l’on identifie aux décisions prises avant l’âge de 18 ans, ne doivent pas être prise en compte dans le calcul du surplus du consommateur et donc dans la mesure du bien-être.

Au-delà du problème de la détermination de la rationalité des préférences ou de la justification du poids accordé aux décisions prises à tel ou tel moment de la vie, il est intéressant de noter que la question de l’autonomie (constituve du principe de souveraineté du consommateur) disparait complètement. Est-ce qu’il faut introduire cet aspect dans l’analyse coût-bénéfice (la perte d’autonomie étant alors un coût) ? Ou bien comme une contrainte au sein de laquelle s’insère l’analyse coût-bénéfice (on s’appuie sur les résultats de l’analyse dans la limite du respect d’un principe de liberté minimale) ? La difficulté que posent ces questions du point de vue de l’économie normative rappelle les limites d’une approche purement welfariste, largement mise en avant par Amartya Sen depuis les années 1970, lorsqu’il s’agit d’intégrer des considérations éthiques qui ne se réduisent pas à la satisfaction des préférences.

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Un peu d’économie normative pour redémarrer

Il est peu de dire que le blog n’a pas été très actif depuis quelques semaines. Manque de temps, de motivation, etc., bref les problèmes classiques des blogs « artisanaux » sur la durée. Quoiqu’il en soit,  et sans pouvoir rien promettre quant à l’activité future ici, je met en ligne deux choses susceptibles d’intéresser les quelques lecteurs qui passeraient encore par là.

Mon collègue Fabien Tarrit et moi-même allons donner ce semestre un séminaire de recherche de 15h intitulé « Economie normative et équité » dans le cadre du parcours recherche commun au Master Economie Appliquée et au Master Management de l’Université de Reims. Voici le plan et la bibliographie. Je m’occupe pour ma part de la partie « Théorie de la décision, utilitarisme et prioritarisme ». Notez que la bibliographie ne prétend pas être exhaustive et que si vous avez des suggestions d’ajouts, elles sont les bienvenues.

Par ailleurs, et en lien direct avec le point précédent, je viens d’achever un working paper intitulé « Expected Utility Theory and the Priority View« . Les commentaires seront évidemment appréciés.

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