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Les institutions sont-elles toujours efficientes ?

Un intéressant échange sur la question de l’efficience des institutions a eu lieu ces derniers jours entre Daron Acemoglu et James Robinson d’un côté, et Peter Leeson de l’autre, à partir notamment des travaux de Leeson sur les institutions de la piraterie au 18ème siècle (voir ici pour ma note de lecture sur l’ouvrage de Leeson). Le premier post de Acemoglu & Robinson est ici, la première réponse de Leeson est là, la réponse d’Acemoglu & Robinson est ici, et enfin la réponse à la réponse de Leeson est ici. Lire la suite

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Planning in everything

A propos du « prix Nobel d’économie » remis lundi à Lloyd Shapley et Al Roth, Mark Thomas  relaie une intéressante observation de l’économiste Arindrajit Dube :

The use of the word « market » in describing exchanges of every sort has become ubiquitous, even in cases where there is no actual price that helps clear the market or channel information. Perhaps due to this slippage, an interesting fact about the work receiving the award has been largely ignored. The concrete applications that are discussed as ways of « improving the performance of many markets »–such as matching residents to hospitals, matching donors to organs, and students to schools–are not really « markets. » At least not if we think of markets as institutions where prices help clear supply and demand. Instead, they involve non-market interactions, where the matches are actually formed by centralized exchanges. In these situations, decentralized and uncoordinated matching can produce unstable and inefficient matches, and gains are possible from centralization of some sort. Sometimes the price may not exist because of legal restrictions, but in other cases the participants may voluntarily forego using prices, as it might conflict with other objectives. This is exactly where the Gale-Shapley algorithm can be useful in implementing a « stable » allocation: an allocation where no pair-wise trades exist which can make both parties better off, which is one notion of optimality. In other words, this and similar algorithms can help implement … gasp! … economic planning.

Effectivement, bien que les travaux d’Al Roth relèvent de ce qui est coutume d’appeler le « market design », leur pertinence provient précisément du fait qu’ils ont permis de mettre en place des mécanismes d’appariement  et d’allocation dans des contextes où, pour des raisons éthiques et/ou légales, il n’y a pas de marché. Ce sont notamment ce que Roth les « marchés répugnants » (à ce sujet, il faut lire son article dans le Journal of Economic Perspectives) : des biens pour lesquels les paiements monétaires sont impossibles. A partir du moment où il n’y a pas de paiement monétaire, il n’y a pas de prix et le mécanisme d’allocation habituel par le marché ne peut fonctionner. Il est intéressant de voir que l’on retrouve là d’une certaine manière les problématiques centrales dans le vieux débat des années 1930 autour de la planification et où l’argument anti-planification était précisément que, parce qu’il n’y a pas de prix dans un système planifié, le « calcul économique » est impossible. Les travaux de Shapley et de Roth montrent qu’il est possible, au moins dans une certaine mesure, d’allier planification et efficience. Du coup, comme le note Gizmo, ce prix interroge les frontières de la discipline car il met clairement en évidence que les économistes peuvent étudier avec un certain succès des phénomènes au-delà du cadre du marché.

Il y a bien sûr une autre manière de voir les choses, à savoir que ces travaux ne seraient pas nécessaires si on permettait tout simplement la mise en place d’un véritable marché pour les biens concernés. C’est par exemple le point de vue de David Henderson qui fait remarquer que la raison pour laquelle il n’existe pas de marché pour les organes ou pour l’éducation est que cela est légalement interdit. Il suffirait d’abolir ces barrières légales pour que se mettent en place un réel mécanisme marchand, avec l’efficience que cela suppose. Plus intéressant, Henderson rejette l’idée que ces barrières légales reposent sur une éthique universelle :

The Nobel committee would have you believe that « monetary payments are ruled out on ethical grounds. » The committee has skipped a step. It’s true that many people oppose monetary payments on ethical grounds. But many people support them. So why are they ruled out? Because they’re illegal. Granted, one main reason they’re illegal is that people want to force their ethics on others. But in the interest of clarity, the committee should have said, « monetary payments are ruled out on legal grounds. » The way the committee did it, it « sold » the idea that ethics are the reason.

C’est un point intéressant (et discutable) qui lui aussi interroge la discipline. On peut voir les réflexions de Roth comme une forme de « maximisation sous contrainte », la contrainte en question étant le fait que des mécanismes purement marchands ne peuvent pas exister. Il s’agit alors de trouver le « second-best ». Maintenant, l’économiste doit-il aussi s’interroger sur la contrainte, son origine et sa justification ? Il s’agit de l’un de ces cas où séparer efficience et équité (justice) n’est peut être pas si évident : l’un des arguments contre la solution marchande pour les (faux) « marchés répugnants » est qu’elle induirait une forme d’inégalité provenant du fait que tous les participants n’ont pas la même dotation initiale. Cette inégalité en particulier (contrairement à d’autres) est inacceptable car elle porte sur des « biens » qui ont un statut particulier. Mais, d’un autre point de vue, dans le domaine notamment des organes, l’efficient (sauver des vies) semble être aussi l’équitable. Je n’essaierai pas de  trancher cette délicate question, mais il me semble que ces deux niveaux d’analyse, réfléchir dans le  cadre de la contrainte et réfléchir sur la contrainte, relèvent du rôle de l’économiste, dès lors que celui-ci ne se conçoit pas comme un simple « dentiste« .

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