Note de lecture : « The Invisible Hook », de Peter T. Leeson

« Petite » note de lecture sur l’ouvrage, au sujet hautement original, de Peter Leeson : The Invisible Hook : The Hidden Economics of Pirates, paru chez Princeton University Press en 2009. Comme son nom l’indique, l’ouvrage de Leeson nous propose de nous plonger dans l’univers haut en couleur des pirates du 17ème siècle et du début du 18ème siècle, où l’on pourra croiser les figures des mythiques Jack Rackam ou autre « Barbe Noire », afin de révéler la rationalité cachée des institutions sociales autour desquelles s’est organisée la piraterie.

Résumé

L’étude de Leeson consiste dans l’articulation entre des considérations historiques sur la piraterie et l’application de la boîte à outil la plus basique de l’économiste, la théorie du choix rationnel. Comme l’auteur l’indique lui-même au début de son ouvrage, son objectif est de montrer que l’analyse économique (et seule l’analyse économique) est en mesure de fournir les « insights » nous permettant de dépasser l’image du pirate barbare et sanguinaire véhiculée par la culture populaire, pour aboutir à une représentation rationnalisée de l’activité économique, certes particulière, qu’est la piraterie. L’ouvrage est composé de huit chapitres (dont l’introduction) abordant chacun une question particulière. Autant le dire tout de suite, les chapitres sont assez largement inégaux en terme d’intérêt historique et analytique.

Le chapitre 2 s’intéresse à la « démocratie » des pirates. Leeson indique que selon toute vraisemblance, les pirates ont été plus ou moins les premiers à mettre sur pied des institutions politiques authentiquement démocratiques, dès la fin du 17ème siècle. La démocratie des pirates se matérialisent notamment au travers de deux institutions : l’élection au scrutin majoritaire du capitaine et du « chef de quartier » (quartermaster) et une « séparation des pouvoirs » entre le capitaine et le chef de quartier. Ces institutions visent à résoudre un problème fondamental auquel est confronté tout groupe social dans le cadre de sa gouvernance : le paradoxe du pouvoir, selon lequel s’il est indispensable que certains individus se voient confiés un pouvoir discrétionnaire pour édicter des règles ou prendre des décisions, il en découle un risque que ce ou ces individus abusent de leurs prérogatives au détriment de la collectivité. Selon Leeson, l’élection du capitaine du navire et la séparation des pouvoirs visaient précisément à résoudre ce paradoxe dans l’optique d’optimiser la poursuite du profit par les pirates : l’enjeu était en effet de limiter au maximum les conflits au sein de l’équipage et pour cela il fallait pouvoir organiser l’activité autour d’un certain nombre de règles tout en rendant les « dirigeants » responsables devant l’équipage. D’après Leeson, cette particularité institutionnelle de la piraterie a été rendu possible par le fait que tous les membres de l’équipage étaient « propriétaires » à part égale du bateau. Cette gouvernance sous forme de « partnership » s’oppose à la gouvernance beaucoup plus classique qui était celle des bateaux marchands à la même époque et où, comme le montre Leeson, les capitaines de navire (qui étaient embauchés par les propriétaires qui n’étaient pas à bord) avaient un comportement beaucoup plus tyrannique et dictatorial. Le chapitre 3 prolonge le raisonnement en proposant une analyse en terme « d’économie politique constitutionnelle » de la piraterie. D’après Leeson, les pirates ont en effet été en mesure de se doter de l’équivalent d’une constitution, sous la forme d’un « code des pirates ». L’auteur indique que ce code était défini sur chaque navire à partir d’une procédure de vote à l’unanimité. De la même manière que l’élection démocratique du capitaine, l’établissement de telles règles constitutionnelles n’a rien à voir avec une hypothétique foi dans les principes de la démocratie libérale mais plutôt parce que cette procédure d’établissement des règles était optimale dans l’optique de la recherche du profit, notamment en terme d’arbitrage entre « coûts de décision » (coût liés à la procédure de vote et qui sont croissants au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’unanimité) et « coûts externes » (coûts supportés par ceux qui s’opposent aux lois votées). En l’occurence, la plupart des codes de pirate s’articuleront autour d’un socle minimal de règles comme la révocation des dirigeants (capitaine et chef de quartier) ayant failli à leur tâche ou la répartition (quasi-)égalitaire des profits entre tous les membres de l’équipage.

Le chapitre 4 s’intéresse à la fonction « économique » de l’un des symboles de la piraterie : le « Jolly Roger« . Loin d’être un simple artifice, Leeson montre que ce fameux drapeau joué un rôle essentiel : le signalement. A priori, le fait pour un bateau de pirates sur le point d’attaquer un bateau de marchandises de se signaler à ses victimes peut paraître aberrant. Cela ne l’est plus si l’on comprend que les pirates, en dépit de leur image de brutes sanguinaires, avaient intérêt dans la mesure du possible à éviter les conflits, toujours coûteux en termes matériels et humains. Le Jolly Roger était de ce point de vue porteur d’un message clair : si vous résistez, nous seront sans pitié mais si vous vous rendez, nous vous épargnerons. L’efficacité de ce signal est, comme l’indique l’auteur, subordonné au fait qu’il soit en mesure de constituer un équilibre séparateur (par opposition à un équilibre mélangeur), c’est à dire qu’il permette de discriminer entre les vrais pirates et d’autres navires (notamment des navires de mercenaires embauchés par certains gouvernement) pouvant essayer de profiter de la réputation des pirates. Leeson considère que cela était relativement le cas dans le mesure où chaque navire de pirates « customisaient » son drapeau et où les navires non-pirates étaient dissuadés de se faire passer pour des pirates en raison des sanctions encourues en cas d’arrestation par les autorités. Le chapitre 5 reste sur le même thème du signalement, mais cette fois-ci concernant la torture. Il s’agit, est de loin, du chapitre le moins intéressant de l’ouvrage, tant l’idée développée (les pirates torturaient pour se constituer une réputation devant inciter les prisonniers futurs à révéler des informations sans résistance) parait évidente.

Les chapitres 6 et 7 abordent respectivement la « politique d’embauche » et l’égalitarisme des pirates. Leeson montre que, de manière générale, les pirates étaient réticents à se servir d’esclaves, non en raison de leur humanité, mais de l’inefficence économique que cela induirait. De la même manière, l’égalitarisme des pirates, y compris à l’égard de pirates de couleur, avaient un fondement économique simple : la discrimination est économiquement inefficiente dans une perspective de poursuite du profit. Le chapitre 8 clos l’ouvrage en proposant des leçons de gouvernance inspirée de la piraterie. Le chapitre est en fait prétexte à défendre le bien fondé de certaines idées libertariennes et à critiquer la régulation par un gouvernement. Outre l’idée mandevillienne que la cupidité peut être socialement bénéfique, l’auteur s’attache à montrer que le mode de gouvernance hautement particulier de la piraterie (égalité des rémunérations par exemple) a trait à la fois au contexte et à la spécificité de son activité et qu’en aucun cas elle n’est généralisable à toute entreprise. Plus largement, vouloir définir de manière centralisée le « bon » mode de gouvernance applicable à toutes les activités économiques est un non-sens.

Quelques commentaires

Le sujet d’étude de l’ouvrage de Leeson est original et finalement assez « fun ». La manière dont est rédigée le livre rend sa lecture aisée, agréable, et est clairement destinée à la plus large audience possible. C’est à la fois sa qualité et son défaut principal. Le pincipale point positif de The Invisible Hook est qu’il parvient à présenter et à appliquer certains concepts clés de l’analyse économique (signalement, équilibre séparateur, coûts de décision) de manière accessible. De ce point de vue, plusieurs chapitres pourraient être soumis à des étudiants (qui liraient l’anglais) pour leur faire assimiler ces concepts. Sur un plan méthodologique, on peut considérer que le travail de Leeson s’inscrit dans un cadre de « narration analytique » où les outils de l’analyse économique standard sont mobilisés pour éclairer certaines périodes historiques. Cette démarche est intéressante, mais elle a certaines lacunes qui sont amplifiées par le parti pris idéologique de l’auteur et l’aspect « econ 101 grand public » de l’ouvrage.

Je passe rapidement sur le point déjà mentionné de la relative inégalité en terme de pertinence des chapitres. Pour être clair, les chapitres 2, 3 et 4 sont, et de loin, les chapitres les plus intéressants en terme d’analyse économique. Les chapitres 5 et 6 ont peu d’intérêt, en plus d’être très descriptifs. Le chapitre 8 a d’autres problèmes sur lesquels je viens de suite. On peut faire deux reproches à l’étude de Leeson : un reproche de type méthodologique et analytique, un autre que je qualifierais d’idéologique. Concernant le premier point, mais il s’agit là d’un problème récurrent dans le cadre de la narration analytique, ce que propose Leeson c’est tout au plus des conjectures historiques étayées par des arguments théoriques, mais pas ou peu de « preuves historiques ». Ce problème est évidemment renforcé par le caractère relativement mince du matériau empirique relatif à l’histoire de la piraterie. Ce que raconte Leeson est plausible, raisonnable, mais clairement d’autres interprétations sont possibles et tout autant solides. Cela dit, ce problème serait mineur si Leeson ne se servait pas de son étude pour tirer des conclusions normatives sur les méfaits de l’action publique. Clairement, l’ouvrage de Leeson défend en filigrane les vertus de l’anarchie qui, comme il l’indique fort justement, n’est pas un monde sans règles mais un monde de gouvernance privée. Le problème c’est que l’exemple de la piraterie ne permet en soi de tirer aucune conclusion, d’autant que sa durée de vie a été relativement courte (moins de 50 ans). L’auteur impute cette courte durée de vie à l’action des gouvernements, mais on peut aussi se demander si les institutions de la piraterie n’étaient pas tout simplement auto-affaiblissantes sur un plan endogène. Du coup, Leeson nous gratifie d’un chapitre 8 qui, en soi, n’est pas inintéressant, mais qui est sévèrement biaisé. A croire qu’il n’a jamais entendu parlé d’externalités et autres défaillances de marché. Bien sûr, tout économiste qui a lu Coase sait que les markets failures ne sont pas automatiquement synonymes d’intervention publique, mais il est un peu facile de négliger totalement cette dimension qui, elle aussi, fait partie intégrante de la boîte à outils de l’économiste. La section sur le rent-seeking est intéressante, mais comme toujours il serait souhaitable d’indiquer que la recherche de rente existe aussi au sein des entreprises et est source d’inefficience organisationnelle. Comme je l’avais indiqué ici, sauf à souscrire à l’argument fallacieux de la « sélection naturelle » par le marché, on peut se poser la question de l’efficience de certaines grandes firmes…

En conclusion, l’ouvrage de Leeson est de lecture agréable et permet d’assimiler à peu de frais quelques concepts clés de l’analyse économique. Et la piraterie est un objet d’étude assez « sympa ». Maintenant, il vaut mieux prendre du recul avec les directions normatives dans lesquelles l’auteur veut nous embarquer.

 

1 commentaire

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Une réponse à “Note de lecture : « The Invisible Hook », de Peter T. Leeson

  1. jean

    Leeson oublie les municipalités du moyen-âge et les cantons helvétiques. Autant d’institutions qui fonctionnaient sur une base élective (certes éloignée du suffrage universel).

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