Les institutions sont-elles toujours efficientes ?

Un intéressant échange sur la question de l’efficience des institutions a eu lieu ces derniers jours entre Daron Acemoglu et James Robinson d’un côté, et Peter Leeson de l’autre, à partir notamment des travaux de Leeson sur les institutions de la piraterie au 18ème siècle (voir ici pour ma note de lecture sur l’ouvrage de Leeson). Le premier post de Acemoglu & Robinson est ici, la première réponse de Leeson est là, la réponse d’Acemoglu & Robinson est ici, et enfin la réponse à la réponse de Leeson est ici.

Acemoglu & Robinson (AR) discutent et critiquent un aspect de l’analyse des travaux de Leeson que j’avais moi-même remarqué dans ma note de lecture sur l’ouvrage de ce dernier : le postulat que les institutions sont efficientes, ce que AR appellent l’efficient institutions view. AR notent, à juste titre selon moi, que Leeson n’apporte aucun élément convaincant en ce qui concerne la piraterie, démontrant que les institutions adoptées par les pirates étaient efficientes. Au contraire, dans leur ouvrage Why Nations Fails, mais aussi dans Economic Origins of Dictatorship and Democracy, AR défendent la thèse que les arrangements institutionnels dépendent des relations de pouvoir entre les différentes catégories d’agents et qu’absolument rien ne garantit que les institutions en place sont optimales.

Parler d’efficience (ou d’optimalité) peut être source d’ambiguïtés. On peut parler d’efficience au sens de Pareto : une situation S est efficiente au sens de Pareto s’il n’est pas possible d’améliorer le bien-être d’un agent sans détériorer le bien-être d’au moins un autre agent. Le critère de Pareto nous indique tout simplement si oui on non toute les ressources ont été alloué. Défendre la thèse que les institutions sont toujours efficientes au sens de Pareto reviendrait à défendre un « théorème de Coase politique » où les membres d’une société marchandent sur les règles institutionnelles à adopter. Aussi bien AR que Leeson rejettent explicitement cette hypothèse, pour essentiellement la même raison : les coûts de transaction sont prohibitifs en raison des problèmes de contrôle de la mise en application des « contrats ».

Une deuxième manière d’utiliser le concept d’efficience est dans le cadre d’une approche « substantive » : on peut déterminer l’efficience d’une institution à partir d’un ou de plusieurs critères supposés refléter le bien-être de la population concernée : richesse par habitant, espérance de vie, niveau de bonheur, etc. Cette approche substantive peut être absolue ou relative. Il me semble que c’est l’approche adoptée par AR dans leurs travaux*. Les travaux de Leeson n’apportent aucun élément pour démontrer que les institutions de la piraterie étaient efficientes dans ce sens. De plus, AR soulignent à juste titre que la détermination de l’échelle pertinente pour mesurer l’efficience est une question délicate. Par exemple, même si les institutions de la piraterie étaient efficientes dans ce sens, il faudrait s’intéresser à leurs effets plus globaux sur le reste de la population. On peut supposer que l’existence de la piraterie était source d’externalités négatives, ce qui en plus de rendre la situation sous-optimale au sens de Pareto avait certainement des conséquences négatives en termes de critères plus substantifs.

Une dernière approche de la notion d’efficience pourrait-être qualifiée « d’évolutionnaire » : une institution I est efficiente si I évolue et se maintient suffisamment longtemps. C’est clairement l’approche de Leeson :

Acemoglu and Robinson are right to characterize my view of pirate institutions as efficient. Indeed, I follow George Stigler in regarding all long-lasting institutions as efficient. I’ve tried to defend this perspective in my work, which shows that a wide variety of institutions that seem obviously inefficient—and, indeed, sometimes downright absurd—are in fact, on closer inspection, efficient and not so absurd after all. (See, for example, my research on ordeals, trial by battle, human sacrifice, and vermin trials)

Il s’agit en fait d’un critère d’efficience locale, comme le second post de Leeson l’explique très clairement :

Efficient institutions are context dependent. The contexts—and thus costs and benefits of alternative institutional forms—that pirates and their legitimate counterparts faced were different. So it’s natural that efficient institutions in these « societies » would differ too. (…) In every society the “institutional opportunity set”—i.e., range of feasible institutions—is constrained. At least in the short run, a society’s “history” and “cultural” features, for example, limit the institutional choices its people can make. Since history and culture vary significantly across societies, institutional constraints do too. As I’ve argued elsewhere, these constraints suggest that we should think about institutional efficiency in terms of constrained, not unconstrained, optima.

Le « choix » d’une institution relève d’une optimisation sous contrainte, contraintes déterminées par des facteurs historiques et culturels. Une institution peut être inefficiente dans l’absolu (par en termes de critères substantifs) mais néanmoins efficiente au sens local, et parce qu’elle est efficiente localement elle peut se maintenir durablement dans le temps.

Je vois deux problèmes à cette approche. Le premier est que le critère de la durée est pour le moins extrêmement floue. La piraterie du 18ème siècle s’est maintenue, en gros, environ 50 ans. A l’échelle de la durée de vie d’une société, c’est très peu. Dans son ouvrage, Leeson affirme que cette faible durée de vie s’explique par des facteurs externes, notamment la lutte des états contre la piraterie. C’est un argument assez faible : la  capacité à réagir à des facteurs externes fait précisément partie des propriétés que possède un système résilient et donc « efficient ». Le second problème est que, de manière générale, le critère de l’optimisation sous contrainte est peu discriminant dans le sens où l’on peut toujours définir la contrainte pour présenter la solution adoptée comme « optimale ». A cela, on peut ajouter que la contrainte n’est pas complétement exogène. On peut appréhender l’efficience institutionnelle dans ce sens comme une forme de problème d’optimisation dynamique : les choix institutionnels réalisés à un moment t0 déterminent au moins en partie les « opportunités institutionnelles » disponibles en t1. Un agent maximisateur ferait son choix institutionnel en t0 en prenant en compte les contraintes qu’il s’impose ainsi pour le futur.

Il me semble donc que le critère d’efficience institutionnelle utilisé par Leeson me parait très problématique. A partir du moment où l’on admet l’existence d’équilibres multiples, il n’y a absolument aucune raison pour que l’équilibre le plus efficient (dans les trois sens du terme) soit adopté. Surtout, aux côtés d’une approche en termes d’efficience, une approche en termes de soutenabilité des institutions me parait nécessaire. Il s’agit de deux questions très différentes : une institution peut ainsi être tout à fait efficiente, y compris au sens de Leeson, tout en étant insoutenable car sa propre existence modifie son environnement jusqu’à un point où l’arrangement sur lequel elle repose n’est plus un équilibre. Les travaux d’Avner Greif apportent un éclairage particulièrement intéressant à cette problématique.

Note :

* C’est aussi comme cela que je comprend cette remarque qu’AR font au sujet de l’efficience au sens de Pareto : « here by “inefficiency”, we are not referring to Pareto inefficiency. Such regimes, under some circumstances, could lead to Pareto efficient equilibria given the existing set of economic and fiscal instruments. But they are “inefficient” from the viewpoint of maximizing the economic surplus in society or the size of the “economic pie” so to speak ».

6 Commentaires

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6 réponses à “Les institutions sont-elles toujours efficientes ?

  1. william

    L’analyse de Leeson sur l’efficience institutionnelle me fait penser à celle d’Hayek sur l’ordre spontané. Si une institution émerge et perdure, c’est qu’elle est efficiente. Certains ont ainsi accusé la pensée d’Hayek d’historicisme.

  2. Gu Si Fang

    Il y a deux sujets distincts :
    – qu’entend-on par « institution efficiente » ?
    – de quelles institutions parle-t-on ?

    Je crois que Leeson et Acemoglu ne parlent pas de la même chose. Acemoglu s’intéresse à ce qu’il appelle les institutions extractives, qui sont en gros des règles imposées par les plus forts aux plus faibles. Ces institutions peuvent être pérennes – l’esclavage – sans pour autant être efficiente du point de vue des faibles, puisqu’ils n’ont pas eu le choix (ni « voice » ni « exit », par exemple).

    Leeson parle d’institutions qui ont un caractère plus contractuel. Les pirates entraient-ils volontairement dans cette « profession » ? Avaient-ils voix au chapître et possibilité de défection ? A vérifier, mais intuitivement je pense que oui. S’ils choisissaient d’adhérer à ce contrat, à cette institution, il y a présomption d’efficience de leur point de vue. Ils devaient croire que l’adhésion était préférable à l’abstention, et ils pouvaient constater et corriger leurs erreurs le cas échéant, et transmettre leur expérience aux candidats pirates pour permettre un apprentissage. Cette présomption d’efficience n’est pas un critère d’optimalité – rien ne permet d’affirmer que cette institution est « la meilleure possible » dans un monde idéal, ni qu’une autre institution plus satisfaisante ne sera pas découverte un jour.

    Autrement dit, un critère possible d’efficience pour une institution au sens de Leeson est le suivant : une institution (contrat, association, firme, norme sociale etc.) est efficiente si ses participants préfèrent y adhérer que ne pas y adhérer ou adhérer à une autre institution. A leur connaissance, il n’y a pas de meilleure solution. Ils croient que l’adhésion améliorera leur situation. C’est un critère peu exigeant et réaliste.

    Les institutions étudiées par Acemoglu ne satisfont même pas ce critère puisqu’elles ne sont pas volontaires. D’autres institutions permettraient de générer un surplus, mais les autorités ne les mettent pas en place. Acemoglu se demande d’ailleurs pourquoi : après tout, ils pourraient générer et partager le surplus et seraient donc gagnants. Acemoglu pense que cette forme de théorème de Coase politique est impossible en raison même du statut des autorités. Elles sont par définition l’arbitre en dernier recours des conflits, et il n’y a pas de tiers susceptible de faire respecter le contrat et régler les litiges. Elles risquent toujours de revenir sur leurs promesses et ne peuvent pas prendre d’engagement crédible. Les conditions du théorème de Coase ne sont donc pas réunies.

    P.S. @William : je pense que vous voulez dire « conservatisme » au lieu de « historicisme » qui a un sens très différent.

    • C.H.

      « Autrement dit, un critère possible d’efficience pour une institution au sens de Leeson est le suivant : une institution (contrat, association, firme, norme sociale etc.) est efficiente si ses participants préfèrent y adhérer que ne pas y adhérer ou adhérer à une autre institution. A leur connaissance, il n’y a pas de meilleure solution. Ils croient que l’adhésion améliorera leur situation. C’est un critère peu exigeant et réaliste. »

      C’est effectivement une manière d’interpréter ce que dit Leeson. Mais si c’est le cas, alors il me semble que ce dernier confond tout simplement équilibre et efficience ! Dans une une situation d’équilibre (au sens de Nash), personne n’a intérêt étant donné ses croyances sur ce que vont faire notamment les autres à changer son comportement. Mais un équilibre peut-être très inefficace !

      De ce point de vue, la question de la coercition me parait secondaire. Acemoglu et al. définissent également une institution comme un équilibre dans un cadre de théorie des jeux. La question du côté volontaire ou coercitif (qui est une différence de degré plutôt que de nature) de l’institution est secondaire (d’autant qu’Acemoglu et al. considèrent les institutions « inclusives », qui sont moins fondées sur la coercition et sont plus efficientes à long terme).

  3. « équilibre et efficience »

    En l’occurrence, c’est plutôt moi qui ai dû confondre les deux car ces notions ne me sont pas très familières.

    La question est : peut-on être coincé dans un équilibre alors que l’institution actuelle n’est pas la plus efficiente ? Je comprends que la réponse peut être « oui » du point de vue d’un (hypothétique) optimum mathématique, mais je ne raisonne pas ainsi. Il ne suffit pas d’un calcul pour dire qu’une institution est meilleure qu’une autre, il faut un jugement de valeur, donc une action. Il y a nécessairement un agent quelque part – capitaine, pirate… – qui croit désormais qu’une autre institution serait préférable à l’actuelle. Puisque cet innovateur change de croyance et de comportement, c’est donc qu’il y a déséquilibre. CQFD

    Tout se ramène donc au choix d’un critère normatif en matière d’institutions, sujet délicat… Vernon Smith parle de « rationalité écologique » et je ne sais pas ce qu’il entend par là mais cela pourrait être intéressant.

    • C.H.

      « Il ne suffit pas d’un calcul pour dire qu’une institution est meilleure qu’une autre, il faut un jugement de valeur, donc une action. Il y a nécessairement un agent quelque part – capitaine, pirate… – qui croit désormais qu’une autre institution serait préférable à l’actuelle. Puisque cet innovateur change de croyance et de comportement, c’est donc qu’il y a déséquilibre. CQFD »

      Supposons que nous suivions tous une institution A. Je suis insatisfait avec cette institution, et je pense qu’il est mieux pour tout le monde que nous suivions tous une institution B. Mais supposons que je n’ai aucun intérêt à suivre B si je suis le seul à le faire. Si je suis incertain sur les croyances des autres concernant la désirabilité relative de A et B, ou concernant leurs croyances sur les croyances de chacun, alors je continuerai à suivre A.

      Cela s’applique très bien au maintien dans le temps des superstitions, sujet sur lequel Leeson a écrit de nombreux articles. Une superstition peut être socialement très inefficiente voire dévastatrice (comme juger quelqu’un en lui faisant traverser une rivière et en postulant qu’il ne se noiera pas s’il est innocent), mais elle peut malgré tout se maintenir 1) si tout le monde est convaincu de sa véracité ou 2) si certains pensent qu’elle est fausse mais courent le risque d’être ostracisé socialement s’ils essaient de la remettre en cause. Aucune coercition explicite n’est nécessaire pour maintenir l’institution sous-optimale dans ce cas, juste une croyance (éventuellement erronée) quant à un possible ostracisme est nécessaire. Ici, l’institution est un équilibre, mais pas un optimum.

      Bien sûr, des changements institutionnels du type de ceux que vous suggérez sont possibles, mais cela nécessite de résoudre un problème d’action collective (il faut généralement être assez nombreux pour faire basculer une institution et il faut agir de manière coordonnée). Le seul fait que certains individus soient conscients qu’il existe une meilleure alternative institutionnelle est une condition éventuellement nécessaire (encore que) mais pas suffisante au changement institutionnel.

      Ce que je viens d’écrire s’applique au cas où il est relativement simple de déterminer qu’elle est la meilleure institution. Mais cela s’applique a fortiori au cas largement plus fréquent où les membres d’une population sont en désaccord (à tort ou à raison) sur l’efficience relative de différentes alternatives institutionnelles. Cependant, du point de vue du chercheur en sciences sociales, il faut bien faire la différence entre les préférences et croyances des agents (leurs jugements de valeur) qui expliquent leurs actions, et les critères objectifs (s’il y en a) qui permettent de déterminer la désirabilité d’un état du monde indépendamment de ce que pensent les agents. Le critère de Pareto réduit le second point de vue au premier (puisque une amélioration sociale au sens de Pareto requiert l’unanimité), mais les deux autres critères que j’évoque dans le billet (substantif et évolutionnaire) font clairement la distinction.

  4. Gu Si Fang

    J’en ai profité pour relire les définitions de V. Smith. Extraits :

    Constructivist rationality, applied to individuals or organizations, involves the deliberate use of reason to analyze and prescribe actions judged to be better than alternative feasible actions that might be chosen.

    Ex.: Mill introduced the much-abused constructivist concept (but not the name) of “natural monopoly.”

    Ecological rationality refers to emergent order in the form of the practices, norms, and evolving institutional rules governing action by individuals that are part of our cultural and biological heritage and are created by human interactions, but not by conscious human design.

    Ex.: “Morality” refers to any maxim of cohesive social behavior that survives the test of time, and is prominently represented by the great “shalt not” pro-hibitions of the leading world religions. Thou shalt not (1) steal, (2) covet the possessions of others, (3) commit murder, (4) commit adultery, or (5) bear false witness.

    The two concepts are not inherently in opposition. We will encounter many examples in which the two kinds of rationality coincide, and others in which they diverge or at least are still seeking convergence.

    Roughly, we associate constructivism with attempts to model, formally or informally, rational individual action and to invent or design social systems, and link ecological rationality with adaptive human decision and with group processes of discovery in natural social systems.

    Ecological rationality, however, always has an empirical, evolutionary, and/or historical basis; constructivist rationality need have little, and where its specific abstract propositions lead to some form of implementation, it must survive tests of acceptability, fitness, and/or modification.

    Ecological rationality as it applies across the spectrum that I examine here can be defined as follows: The behavior of an individual, a market, an institution, or other social system involving collectives of individuals is ecologically rational to the degree that it is adapted to the structure of its environment.

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