Archives de Tag: philosophie de l’économie

Economie des droits de propriété ou économie de la « possession » ?

L’économie des droits de propriété, dont les développements ont conduit à l’émergence de la théorie des contrats incomplets (voir ce papier d’Aghion et Holden ou celui-ci de Tirole pour une bonne présentation) est la branche de la science économique qui s’intéresse à la manière dont l’allocation des droits de propriété affecte le comportement des agents au travers des incitations mises en place, et quelles sont les incidences en termes d’efficience. Si le « théorème de Coase » indique que l’allocation initiale des droits de propriété est neutre du point de vue de l’efficience, cela n’est vrai que si les coûts de transaction sont nuls et, de manière plus générale, si les contrats sont complets. Dès lors que les contrats sont incomplets (notamment si une information n’est pas observable ou vérifiable), l’allocation initiale n’est pas neutre et la théorie des contrats incomplets suggère que, du point de vue de l’efficience, les droits de propriété sur un actif doivent être alloués aux agents dont l’investissement marginal est le plus productif.

Dans ce working paper, l’économiste Geoffrey Hodgson souligne toutefois que ce que la théorie des droits de propriété appelle « droits de propriété » relève en fait davantage de la possession, autrement dit du contrôle effectif d’un actif. Effectivement, le critère de la propriété dans cette branche de la science économique est celui du contrôle résiduel d’un actif, autrement dit le fait d’avoir un pouvoir délibératif dans son usage, toute chose égale par ailleurs. Par extension, modifier l’allocation des droits de propriété revient à modifier l’identité des bénéficiaires résiduels, ceux dont les gains sont affectés à la marge par l’usage de l’actif. Un simple exemple de type principal-agent permet de comprendre ce point. Lire la suite

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Incitation et « libéralisme »

Dans une intéressante réflexion sur la contribution de Jean Tirole à la science économique, Arnaud Parienty écrit :

Le postulat de base de Jean Tirole est que les individus, qu’il s’agisse de directeurs financiers, de traders ou du personnel politique, agissent en fonction de la structure des incitations, notamment financières, qu’ils rencontrent dans leur activité. « People repond to incentives », comme résument Steven Levitt et Stephen Dubner dans Freakonomics. C’est le postulat fondamental de la microéconomie.

Prendre ce postulat comme base, même si les incitations en question sont complexes et même si les intérêts que les individus cherchent à satisfaire sont bien plus riches que l’argent (on peut faire intervenir dans les problèmes d’incitation les gratifications symboliques, les voix de ses électeurs, la culpabilité, la satisfaction de rendre les autres heureux et bien d’autres choses encore), range forcément Tirole dans le camp libéral.

C’est à vrai dire le seul passage du billet d’Arnaud Parienty où je suis en désaccord, mais comme l’erreur qu’il commet me semble importante, je tiens à la pointer du doigt. La devise « les individus répondent aux incitations » est-elle vraiment la marque du libéralisme. Bien sûr, on peut y voir une prise de position philosophique et morale selon selon laquelle l’être humain est fondamentalement guidé par ses intérêts (plutôt que par les idées par exemple). Dans ce cas, effectivement, on peut considérer que ce postulat est constitutif de la doctrine libérale (et encore…). Sauf que…

… sauf que les économistes, dans leurs travaux théoriques et appliqués, notamment dans le cadre de la théorie de l’agence, utilisent ce postulat d’une manière beaucoup plus prosaïque. Pour rappel, l’économie standard est basée sur un postulat méthodologique fondamental :  décrire le comportement d’un individu  comme la maximisation d’une fonction d’utilité. Cela implique que ce comportement révèle (ou bien est guidé par) des préférences qui forment un ordre cohérent, sans nécessairement supposer quoique soit concernant ce qu’il se passe dans la tête de l’individu ou même concernant ses motivations (égoïstes, morales, idéologiques, etc.). La théorie (micro)économique est fondamentalement agnostique sur ce genre de points.

Pourquoi les économistes procèdent-ils ainsi ? La théorie microéconomique est, dans cette perspective, un « problem-solving device« , c’est à dire une boîte à outils pour résoudre des problèmes théoriques ou empiriques bien précis. Il y a de multiples manières de décrire un comportement ; les économistes procèdent ainsi car cette approche a des propriétés formelles (mathématiques) utiles dans le cadre des problèmes que traitent les économistes. Contrairement à ce que suggère Parienty, on peut adopter cette approche sans prendre la moindre position sur la « nature humaine ». Ce qui ne veut pas dire que cette approche est neutre quand aux types de résultats auxquels elle mène (bien entendu). L’idée selon laquelle « les individus répondent aux incitations » n’est alors rien de plus qu’une tautologie et pas une proposition empiriquement falsifiable. Elle est vraie par définition car l’économiste appellera « incitation » tout ce qui peut expliquer le comportement de l’agent.

Pourquoi cette confusion alors ? En fait, les gens comme Levitt et Dubner que Parienty cite ont une grande responsabilité. Les ouvrages semi-académiques/semi-grand public qu’ils ont contribué à populariser ne s’embarassent évidemment pas du genre de subtilité que je viens d’évoquer. Comme Levitt et Dubner ne prennent aucune précaution, « les individus répondent aux incitations » prend vite la forme d’un slogan mi-politique mi-philosophique, surtout que ces auteurs emploient (à mauvais escient) une rhétorique free-market. Dans le cas de Levitt, tout cela est peut être du à un manque de rigueur, même si l’on ne peut complètement exclure le manque d’honnêteté intelletuelle, voire de sophistication méthodologique.

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Naturalisme et philosophie des sciences

Dans son ouvrage Economics: Mathematical Politics or Science of Diminishing Returns?, le philosophe des sciences Alex Rosenberg défend l’idée que les scientifiques, y compris les économistes, doivent nécessairement prendre des positions philosophiques sur l’objectif de leur discipline et sur les règles méthodologiques qu’elle doit mettre en œuvre pour les atteindre. Le raisonnement de Rosenberg est le suivant : toute règle méthodologique, spécifique ou générique, prend la forme d’un impératif hypothétique du type,
Afin d’atteindre l’objectif scientifique x, il faut utiliser la règle méthodologique R. Lire la suite

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L’économie et l’unification des sciences sociales : quelques réflexions sur l’ouvrage « Philosophy of Economics » de Don Ross

Je viens enfin d’achever la lecture de l’ouvrage Philosophy of Economics (Palgrave Philosophy Today, 2014) de Don Ross. L’auteur fait partie d’un des contributeurs majeurs au champ de la philosophie de l’économie sur les vingt dernières années. Il s’était déjà signalé il y a moins de dix ans par un ouvrage proposant une réflexion difficile mais très stimulante sur les relations entre la science économique et les sciences cognitives. Il est également le co-éditeur avec Harold Kincaid du Oxford Handbook fof Philosophy of Economics, qui de mon point de vue est la meilleure synthèse du champ aujourd’hui disponible sur le marché. Sans surprise, cette dernière contribution s’avère de nouveau être une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse à la nature de science économique en tant que discipline scientifique, sur la manière dont elle produit des connaissances (et quel type de connaissance) et sur son positionnement par rapport aux autres sciences sociales. Lire la suite

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Gary Becker, l’impérialisme économique et la philosophie de l’économie

Le décès de Gary Becker (1930-2014) la semaine dernière a été abondamment commenté sur la blogosphère économique américaine. Considéré comme l’instigateur de « l’impérialisme économique », Becker est à la fois le symbole de la puissance analytique de la théorie (micro)économique et l’épouvantail absolu pour tous les adversaires de l’analyse économique standard et/ou du libéralisme. A ma connaissance, son décès a été assez peu commenté en France. On peut quand même lire ce très bon billet d’Alexandre Delaigue qui résume à grands traits les apports principaux de Becker pour lesquels ce dernier a eu « un prix Nobel d’économie ». Lire la suite

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Julian Reiss : « Why Economics Needs Philosophy »

Julian Reiss, auteur d’un ouvrage essentiel sur la philosophie de l’économie, explique pourquoi dans cette conférence pourquoi les économistes ont besoin de la philosophie.

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La philosophie de l’économie, c’est quoi au juste ?

Comme certains des lecteurs de ce blog (qui n’est pas mort, contrairement aux apparences) le savent peut être, il existe depuis maintenant près de deux ans un « réseau Philosophie-Economie » réunissant quelques 400 chercheurs français et étrangers dont les travaux relèvent, totalement ou partiellement, de la philosophie de l’économie. Une des questions au cœur de la création de ce réseau (question qui a d’ailleurs fait l’objet d’un débat – peu alimenté – sur le site du réseau) est celle de savoir à quoi correspond véritablement la philosophie de l’économie. La diversité des travaux des chercheurs membres atteste que les frontières de cette sous-discipline à la frontière de la philosophie et de l’économie sont floues et mouvantes. La sortie récente de l’ouvrage Philosophy of Economics de l’économiste Don Ross vient à point nommer pour approfondir cette question.
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