Note de lecture : « Violence and Social Orders », de D. North, J. Wallis et B. Weingast

Violence and social orders

Comme promis, voici une note de lecture sur l’ouvrage Violence and Social Orders, de Douglass North, John Wallis et Barry Weingast. North est l’un des principaux représentants de l’économie institutionnelle moderne, à l’origine d’importantes contributions sur le rôle des institutions dans le processus du développpement économique. Il faut noter que la perspective de North a considérablement évoluée : dans les années 60 et 70, North adopte un cadre d’analyse très standard avec l’idée que les institutions sont des moyens de coordination efficients créés par les individus pour surmonter l’incertitude. Progressivement, et notamment à partir des années 90, North va faire évoluer son cadre d’analyse, insistant de plus en plus sur l’importance dans l’histoire des institutions inefficientes et remettant considérablement en cause la théorie du choix rationnel. Dans un ouvrage de 2005, North souligne la nécessité de comprendre comment les individus forment leurs croyances et de manière plus générale l’influence de ce qu’il appelle « l’idéologie » sur les comportements. Selon lui, cela nécessite notamment de s’appuyer sur les apports des sciences cognitives. North s’est associé ici avec un économiste, John Wallis, et un politologue, Barry Weingast, tout deux impliqués de longue date dans des travaux associant des analyses historiques approfondies et des analyses théoriques plus ou moins en termes de théorie des jeux.

Le propos : construire un cadre conceptuel pour étudier l’histoire des sociétés humaines

Je ne vais pas m’attarder sur le contenu du livre dans la mesure où j’ai déjà eu l’occasion d’en discuter à plusieurs reprises ici (voir ici, ici et ). Il s’agit d’un travail qui relève à la fois de l’économie institutionnelle, de l’économie politique et de l’histoire économique. L’objectif est assez ambitieux puisqu’il s’agit de proposer un cadre conceptuel permettant d’appréhender le développement des sociétés humaines sur les 2000 dernières années, et notamment de comprendre pour quelles raisons une poignée de pays ont connu un décollage économique à partir du 19ème siècle.  Les auteurs (NWW) ressuscitent une problématique typiquement wébérienne et à cet égard il est assez étonnant que ce dernier soit presque totalement ignoré dans le bouquin (sauf pour la définition de l’Etat comme entité ayant le monopole de la violence légitime).

Toute la construction théorique proposée par NWW est articulée autour d’une idée absolument fondamentale : toutes les sociétés humaines dans l’histoire ont du résoudre le même problème, celui de la régulation de la violence en leur sein. De la manière dont ce problème sera résolu, découlera ensuite un ensemble de conséquences quant à l’organisation économique et politique des sociétés. La mode de régulation de la violence dans chaque société est fonction de trois éléments intimement liés : les institutions (les règles et normes qui fournissent les incitations et les contraintes pour l’action), les organisations (les groupements volontaires d’individus poursuivant un but commun) et les croyances que forment les individus sur la manière dont chacun va ou doit se comporter.

NWW distinguent deux modes génériques de régulation de la violence ayant existé dans l’histoire (un troisième mode, celui des sociétés de chasseurs, est évoqué mais non étudié) : l’ordre social fermé, encore appelé état naturel, et l’ordre social ouvert. Les premiers ordres sociaux ouverts n’ont commencé à apparaitre en Occident qu’au 19ème siècle et ne concerne encore aujord’hui qu’environ 25 pays. L’ordre social fermé est la règle dans l’histoire des sociétés humaines et est encore largement dominant.  Tout ordre social, qu’il soit fermé ou ouvert, doit satisfaire au principe du double équilibre (double balance) politique et économique ; autrement dit, la distribution du pouvoir politique (notamment militaire) et la distribution du pouvoir économique doivent être compatibles au niveau des incitations. Tout ordre social est dominé par des élites et c’est très largement la manière dont ces élites vont organiser leurs relations entre eux qui va déterminer les modalités d’organisation politiques et économiques de l’ensemble de la société.

Un ordre social fermé se caractérise par l’existence au sein des élites d’une coalition dominante. Au sein de cette coalition, il peut y avoir une division du travail entre des élites économiques, des élites militaires, des élites religieuses, etc. Toutefois, dans les ordres fermés les plus primaires (les auteurs parlent de fragile natural states), généralement la division de la division du travail au sein de la coalition dominante est très faible. Elle s’accentue au fur et à mesure que l’ordre social se complexifie et gagne en ouverture (les basic natural states et les mature natural states). La préoccupation première de la coalition dominante est de se stabiliser en faisant en sorte que chacun des membres de la coalition ait intérêt à son maintien. Cela passe par la création de rentes articulant étroitement les niveaux politiques et économiques : la stabilité de l’ordre social passe par la fermeture des différents secteurs de la société, il s’agit de les préserver de la concurrence afin que chaque membre de la coalition puisse disposer de rentes. L’érosion de ces rentes (qui est inévitable puisque l’environnement évolue sans cesse) est la cause première de l’instabilité des ordres sociaux fermés. Dans un ordre social fermé, il n’y a donc pas de concurrence politique et économique institutionnalisée. L’accès aux marchés est réservé à certains individus ou organisations et il n’existe pas de droits impersonnels mais uniquement des privilèges attachés aux personnes physiques. Selon NWW, l’une des caractéristiques des ordres sociaux fermés est que la notion de personnalité morale n’est pas reconnue, de telle sorte qu’il n’existe pas d’organisation perpétuelle distincte des membres qui la compose. Cela a notamment des conséquences majeures sur les capacités des élites à émettre des engagements crédibles : par exemple, comme le roi en tant que personne n’est pas distinct du pouvoir royal, un roi qui s’engagerai à une certaine distribution du revenu et l’octroi de nouveaux droits ne serait pas crû dans la mesure où cela n’engagerai en rien son successeur. La conséquence majeure est que les ordres sociaux fermés sont particulièrement fragiles et instables. L’équilibre au sein de la coalition dominante peut facilement être renversé par un choc exogène. La redéfinition des rentes peut prendre du temps et s’opérer dans un contexte conflictuel nuisible au bien être des populations.

La logique qui caractérise les ordres sociaux ouverts est opposée. Ici, c’est par la concurrence au niveau politique comme au niveau économique que la violence est régulée. La première caractéristique (paradoxale) d’un ordre social ouvert est que le pouvoir militaire y est concentré et que l’exercice de ce pouvoir est contraint par un ensemble d’incitations faisant que ceux qui en ont la détention n’ont pas intérêt à l’exercer au détriment de la population ou des élites. Dans un ordre social ouvert, l’accès aux marchés n’est pas subordonné à l’appartenance à la coalition dominante mais est un droit impersonnel. L’organisation politique est organisé sur un mode concurrentiel où, ici encore, l’ensemble des élites voire de la population détient un ensemble de droits issu de catégories universelles, comme celle de citoyenneté. La règle de droit et la reconnaissance de la personnalité morale permettent des engagements crédibles de la part du pouvoir politique et débouche sur la capacité à fournir des biens publics essentiels à la croissance économique. De manière générale, la caractéristique des ordres sociaux ouverts est leur plus grande résilience aux chocs exogènes, notamment grâce au processus de destruction créatrice qui opère tant au niveau politique qu’un niveau économique.

Après avoir caractérisés les ordres sociaux fermés et ouverts et donnés quelques illustrations historiques, les auteurs s’attachent à expliquer dans les chapitre 5 et 6 comment la transition d’un ordre fermé à un ordre ouvert. NWW repèrent trois conditions qui doivent être satisfaites pour que la transition puisse éventuellement s’opérer, ce qu’ils appellent les doorstep conditions : 1) la généralisation de la règle de droit parmi les élites ; 2) l’existence d’organisations (politiques et économiques) ayant la personnalité morale et ayant à ce titre une durée de vie indéfinie ; 3) un contrôle centralisé de la force militaire. Ces trois conditions doivent émerger dans le cadre d’un ordre fermé et donc être compatibles avec la logique de fonctionnement de ce dernier. La réunion de ces trois conditions est très largement contingente. Un ordre fermé évolué (mature natural state) peut les satisfaire. Il faut pour cela que la notion de privilège soit remplacée par celle de droit, que la personnalité juridique des organisations finissent par être reconnues et que, d’une manière ou d’une autres, il n’y est plus de concurrence militaire au sein de la coalition dominante. Cette dernière condition est indispensable pour qu’émerge l’Etat au sens wébérien du terme. Une fois ces trois conditions satisfaites, la porte est ouverte à la transition (les exemples de l’Angleterre, de la France et des Etats-Unis sont donnés) mais les auteurs insistent sur le fait qu’elle n’a rien d’automatique, et qu’un retour en arrière est tout aussi probable. L’ouvrage se termine par un septième et dernier chapitre qui fixe l’agenda pour de futur recherches, et donne notamment des pistes pour rendre ce cadre conceptuel plus opérationnel.

Quelques commentaires

Commençons par dire que, pour quiconque s’intéresse au questions relevant de l’économie politique et institutionnel, cet ouvrage va rapidement devenir un incontournable. Il y a plein d’éléments stimulants et intéressants dans l’analyse que propose NWW. A titre personnel, j’ai particulièrement apprécié la manière dont sont articulés les considérations théoriques avec les exemples historiques, déjà parce que j’ai appris beaucoup de choses et ensuite parce que cela clarifie considérablement le propos. Comme je l’avais déjà fait dans un précédent billet, une comparaison avec l’autre ouvrage majeur d’économie politique de ces dernières années, celui d’Acemoglu et Robinson, s’impose. Les deux ouvrages s’attaquent à peu près à la même question, mais de manière radicalement différente : celui de NWW adopte une démarche conceptuelle, peu opérationnelle mais plus générale, tandis que A&R développe une perspective plus réductionniste et simplificatrice, mais aussi davantage testable. Je ne ferai pas de nouveau une comparaison entre les mérites respectifs de ces deux démarches, puisqu’elle a déjà été faite ici.

Par rapport à A&R, le principal point de fond sur lequel se démarque NWW est, comme ils le soulignent eux-mêmes, la manière dont ils traitent les élites. Chez A&R comme chez NWW, les élites sont au centre de l’explication pour comprendre la transition d’un ordre fermé à un ordre ouvert, ou d’une dictature à une démocratie. La différence est que A&R abordent les élites comme un groupe unifié aux intérêts par définition convergents, de telle sorte que l’on peut modéliser ce groupe social par un agent représentatif. Il en va de même pour les citoyens (voir ce récent papier pour un exemple). A l’inverse, chez NWW, le rôle des non-élites est totalement occulté et les auteurs se focalisent sur les interactions entre élites. NWW insistent à de nombreuses reprises sur le fait qu’il ne faut pas aprréhender l’Etat comme un acteur unique, mais qu’il faut contraire partir du principe que les intérêts au sein de la coalition dominante sont divergents. Du point de vue de NWW, A&R considèrent comme donné ce qui au contraire est problématique : l’alignement des incitations entre les élites. Du coup, l’analyse de NWW sur le fonctionnement des ordres fermés est beaucoup plus convaincante que celle d’A&R sur la persistance de la dictature. De manière plus générale, A&R ont une conception très réductrice de la dictature et de la démocratie, tandis que chez NWW ces deux concepts prennent une forme beaucoup plus complexe. A bien des égards, et nonobstant le fait que leur cadre conceptuel est difficile à tester en l’état, l’analyse de NWW est beaucoup plus convaincante car elle est beaucoup plus multicausale que celle de A&R : la complexité des relations entre élites permet de comprendre qu’un grand nombre de facteurs jouent dans l’émergence d’un ordre social ouvert, au-delà de la seule nécessité pour les élites de faire des promesses crédibles aux citoyens.

En même temps, NWW laissent totalement de côté le rôle joué par les citoyens dans le processus de transition, aspect sur lequel se focalisent A&R. Au regard de l’histoire, ignorer le rôle joué par la population dans l’écroulement des dictatures parait excessif. De manière générale, les relations entre élites et population sont totalement ignorées par NWW. Les travaux d’A&R montrent que cela n’est pas si simple. A ce niveau, on peut donc penser que les travaux de A&R et NWW sont complémentaires : les premiers permettent de bien comprendre les interactions entre élites et population concernant la transition entre dictature et démocratie, les seconds l’importance des relations entre élites pour la création des conditions favorables à l’émergence d’un ordre ouvert.

Mais le propos de NWW se veut beaucoup plus général et permet notamment d’aboutir à une conception de la démocratie bien plus riche que celle proposée par A&R et dans l’ensemble de la science politique. On comprend notamment que, pour que la démocratie fonctionne, un ensemble de conditions institutionnelles et organisationnelles doivent être réunies. L’un des points forts de l’analyse de NWW est notamment d’expliquer pourquoi les mêmes institutions ne vont pas donner le même résultat suivant que l’on soit dans un ordre social fermé ou ouvert. Par exemple, le fait qu’il y est des élections ne suffit pas à faire d’un ordre social fermé une démocratie, comme l’exemple récent de l’Iran le montre très bien. L’émergence de la démocratie nécessite d’abord une généralisation de droits impersonnels au sein des élites voire de la population, l’existence d’organisations économiques et politiques qui soient reconnues par l’Etat et qui puisse participer aux processus concurentiels et politiques. Il faut enfin que l’exercice du pouvoir militaire contre la population et les élites soit rendu impossible par les incitations en présence. De ce point de vue, organiser des élections ne suffit à faire d’un pays une démocratie. Sur ce plan, le propos de NWW est beaucoup plus complexe que celui d’A&R.

Je finirai en mentionnant que le cadre conceptuel qui est proposé peut être opérationnalisé de plusieurs manières. Les auteurs font plusieurs suggestions en conclusion pour des travaux empiriques ou théoriques visant à formaliser et à tester les propositions qui sont développées. En l’état, le travail de NWW est en effet incomplet, comme ils le reconnaissent eux-mêmes. Tester les trois conditions requises pour la transition me semble notamment important et, a priori, pas impossible à faire. Parvenir à une modélisation formelle des relations entre élites,  un peu à la manière des modèles d’A&R ou de ceux d’Avner Greif me semble également quelque chose de relativement aisé à réaliser. Ces pistes de recherche s’annoncent prometteuses.  En tout état de cause, voilà certainement un travail qui fera date dans le domaine de l’économie politique et institutionnelle.

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1 commentaire

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Une réponse à “Note de lecture : « Violence and Social Orders », de D. North, J. Wallis et B. Weingast

  1. MacroPED

    Mon cerveau étant fatigué, je ne saurai plus continuer la lecture. Après les 4 paragraphes, ça me parait intéressant et surtout que les ici, ici et là je les ai aussi lu.

    Mais déjà que faut-il retenir de l’ordre social ouvert? C’est-à-dire de manière générique.

    Je vous rassure de revenir sur cette note de lecture, dès que j’ai retrouvé mon énergie que je viens de dépenser pendant 5 heures devant le Net à lire…

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