North et al. versus Acemoglu et Robinson

Instructive note de lecture sur l’ouvrage de North, Wallis et Weingast. J’en parlerai bientôt à mon tour (il me reste une cinquantaine de pages à lire) mais le point que je veux évoquer est la comparaison que l’auteur de la note fait entre le travail de North et al. et celui d’Acemoglu et Robinson. Cette comparaison va de soi dans la mesure où North et al. évoquent à de nombreuses reprises l’ouvrage d’A&R et positionnent leur démarche par rapport à lui. Il est écrit : 

« The reason I prefer Acemoglu and Robinson has to do with a core failing of NWW as economics. Violence goes beyond earlier North by providing a better taxonomy for what he has been writing about since forever. No question this is worthwhile: economic historians have a clearer language for describing crucial features that distinguish one society from another. However, NWW do not really provide an operative equilibrium theory of natural versus open access orders derived from the “bottom up” (micro-behavior) or of the transition from one to the other in ways that are useful to researchers like me. They purport to think in game theoretic terms but they do not “do” game theory. Here the contrast with Acemoglu and Robinson is telling (and decisive, in my opinion). One can either like or dislike Acemoglu and Robinson’s specific dynamic games but at least they are there on the page to be debated. Not so with NWW. In this sense, chapter seven is very premature in its title (“A New Agenda for the Social Sciences”)« .

Le fait que le travail d’A&R soit plus « opérationnel » que celui de North et al. est incontestable. Effectivement, A&R élaborent un modèle microanalytique complexe qui permet de dériver des propositions très précises et empiriquement testables (sur le rôle de la classe moyenne dans les transitions entre dictature et démocratie ou sur l’influence de l’ouverture économique par exemple). A l’inverse, North et al. en restent au niveau de l’élaboration d’un cadre conceptuel générique et de la taxonomie. Il y a un raisonnement de théorie des jeux qui est implicite tout au long de leur analyse (notamment concernant la crédibilité des engagements pris par les élites), qui d’ailleurs est très proche en cela du cadre théorique d’A&R, mais rien n’est formalisé et systématisé. Du coup, incontestablement, ce qui est raconté par North et al. est difficile à tester. Cela est notamment vrai pour ce qu’ils appellent les « doorstep conditions« , c’est à dire les conditions qui sont nécessaires à la transition entre un ordre social fermé et un ordre social ouvert : la mise en place de la rule of law pour régir les relations entre les élites, l’existence d’organisations privées et publiques ayant la personnalité morale et un contrôle consolidé et centralisé des forces militaires. North et al. s’appuient sur des exemples historiques pour étayer ces conditions mais, comme ils l’indiquent eux-mêmes, ces conditions peuvent être plus ou moins satisfaites à des degrés divers et, si elles sont nécessaires, peuvent ne pas s’avérer suffisantes pour permettre la transition. Du coup, il n’est pas évident d’évaluer la pertinence du cadre conceptuel proposé.

Il faut maintenant relativiser cette critique. D’abord, North et al. indiquent dès le début de leur ouvrage qu’il ne s’agit ici de développer un modèle analytique à partir duquel on puisse dériver des prédictions testables, mais plutôt un cadre conceptuel. D’ailleurs le sous-titre de l’ouvrage est « A Conceptual Framework for Interpreting Recorded Human History« . Ensuite, et surtout, c’est oublier peut être un peu vite les limites du travail d’A&R. Soyons clair, c’est certainement le travail le plus important en économie politique sur les 20 dernières années (il n’est pas dans la liste des « Lectures recommandées » pour rien). Mais il faut quand même voir que le travail d’A&R repose sur des fondements qui, s’ils ont une certaine solidité théorique, n’en reste pas moins relativement mince : le théorème de l’électeur médian. Je ne suis pas du tout spécialiste de cette question, mais il me semble quand même que ce cadre théorique souffre de quelques limites lorsqu’il s’agit d’expliquer certains phénomènes empiriques (voir ici ou ). Surtout, son utilisation conduit A&R à analyser les rapports entre dictature et démocratie au travers d’une seule dimension : la répartition du revenu au travers de la fixation du niveau des taxes. Les auteurs admettent eux-mêmes qu’il s’agit là d’une simplification mais qu’elle ne remet pas en cause leur analyse.

En fait, le problème n’est pas de se servir du théorème de l’électeur médian mais de construire à partir ses hypothèses simplificatrices un modèle unique d’une très grande complexité (je laisserai les lecteurs intéressés juger par eux-mêmes) qui, au fur et à mesure qu’il se complexifie, ne fait qu’accroître le coût marginal qui découle du caractère réducteur des hypothèses. A mon sens, la modèlisation, et surtout lorsqu’il s’agit de modèles de théorie des jeux, doit être la plus parcimonieuse possible, de manière à rester pertinente sur un plan heuristique eu égard au caractère réducteur des hypothèses. A&R construisent au contraire un modèle massif, certes testable mais qui peut conduire à des conclusions radicales faisant oublier la fragilité des fondements du modèle. Encore une fois, leur travail n’en reste pas moins remarquable. Mais je ne suis pas sûr que l’ouvrage de North et al. soit moins pertinent. Sur un plan heuristique, il me semble tout aussi éclairant que celui d’A&R car, même si les concepts et leur articulation sont plus flous, il est moins réducteur. Je ne suis pas si sûr que l’auteur de la note que le travail d’A&R se prête plus à la discussion et au débat que celui de North et al.. L’avenir tranchera sur ce point. Dans tous les cas, les deux approches sont complémentaires et quiconque s’intéresse aux questions d’économie politique serait bien inspiré de lire les deux ouvrages. 

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1 commentaire

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Une réponse à “North et al. versus Acemoglu et Robinson

  1. MacroPED

    Je les achèterai pour me faire aussi mon propre opinion. Acemoglu et Robinson, faut-il croire, demeure très complexe à en croire les points de vue que j’ai lus par ci et par là.

    Dans quelle perspective les lire? Economie des institutions, économie du développement ou économie politique?

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