Le mystère de la croissance

Il y a quelques semaines, lorsque j’ai demandé en cours à des étudiants de L3 AES de me donner une estimation du taux de croissance annuel moyen des sociétés humaines avant 1800, la plupart m’ont répondu (après avoir bien hésité) : « bah… euh… 5 ou 10% ! ». Ils ont eu l’air surpris quand je leur ait dit qu’en fait ce taux était proche de 0. Ce petit épisode révèle deux choses concernant l’attitude de la plupart d’entre nous à l’égard de la croissance économique : d’une part, une tendance à sous-estimer considérablement la valeur d’un taux de croissance cumulé et, d’autre part, une propension à considérer comme normal – la croissance économique connue par une petite vingtaine de pays depuis 1800 – quelque chose qui est en tout point exceptionnel dans l’histoire des sociétés humaines.

Sur le premier point, on lira avec intérêt ce billet d’Alex Tabarrok. La plupart des individus sont incapables de donner une estimation approximativement correcte d’un taux de croissance globale pour un taux annuel de 5% pendant 25 ans. La plupart du temps, le résultat est sous-estimé. Il est vrai qu’il est contre-intuitif à première vue de penser qu’une croissance annuelle de 2% permet de doubler le revenu global au bout de 35 ans (1,02^35=1,99988 ou suivant la règle de Tabarrok 70/2=35), et pourtant…

Le second point est une question centrale pour les sciences sociales et notamment pour l’économie. Quels sont les facteurs qui peuvent expliquer ce démarrage soudain, cette « grande transformation » pour reprendre dans un sens détourné l’expression de Polanyi ? De multiples explications ont été proposé et de plus en plus aujourd’hui il est estimé que la réponse est à chercher du côté d’une approche en terme d’économie politique. C’est par exemple le point de vue que défend Daron Acemoglu dans son récent manuel sur la croissance économique et dont on peut lire ici l’épilogue. Une analyse de la croissance en terme d’économie politique c’est aussi ce que proposent North, Wallis et Weingast dont je viens tout juste de commencer la lecture de l’ouvrage. Dans l’introduction, North et al. mettent en avant une corrélation dont je ne m’étais jamais rendu véritablement compte de l’existence : la relation entre la richesse d’un pays et son rapport organisations lucratives et non-lucratives par habitants. Il semble que la capacité des individus à se coordonner dans le cadre de structures formelles soit décisif pour permettre la prospérité. Cette capacité est directement fonction de l’environnement institutionnel et du degré d’ouverture et de concurrence qu’il offre. Bref, les interactions complexes entre institutions économiques et institutions politiques sont certainement l’une des clés pour résoudre le mystère de la croissance.

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11 Commentaires

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11 réponses à “Le mystère de la croissance

  1. elvin

    le « mystère de la croissance  » ? Il me semble qu’un peu de bon sens devrait suffire.

    Un extrait d’une autre de mes oeuvres (pas de raison d’écrire ça différemment) :

    Il faut comme toujours partir des vérités élémentaires, et d’abord de la première : tout ce qui est consommé doit d’abord avoir été produit. Si chacun d’entre nous peut consommer plus que nos ancêtres, tout en faisant vivre une proportion croissante de non-producteurs, c’est parce que nous produisons plus par personne, tout en travaillant moins. Et pour produire plus autrement qu’en travaillant plus, il n’existe que deux moyens : coopérer, c’est-à-dire se mettre à plusieurs pour faire ce qu’un seul ne peut pas faire, et utiliser des outils de plus en plus efficaces.
    Les sources de notre prospérité sont d’une part la division du travail et l’échange, c’est-à-dire l’organisation économique de la société, et d’autre part l’utilisation d’outils et de formes de coopération efficaces. Le progrès est le perfectionnement continuel de ces outils et de ces formes d’organisation.
    Chaque étape du progrès, qu’il soit technologique ou social, demande deux phases : l’innovation et l’adoption. L’innovation est l’activité solitaire d’un individu ou d’un petit nombre, qui se déroule le plus souvent à l’écart du groupe social voire contre lui. La phase d’adoption est la phase cruciale, celle qui touche vraiment le groupe et peut lui permettre de progresser. Mais c’est aussi celle où se manifestent les résistances de ceux qui sont attachés à l’ordre établi et aux façons de faire traditionnelles.
    Le progrès n’est possible que dans des groupes humains qui non seulement acceptent un certain niveau de liberté individuelle tout en restant suffisamment solidaires, mais aussi qui pratiquent l’investissement, l’accumulation de capital, la division du travail et l’échange. L’obstacle principal au progrès d’un groupe est formé par ses institutions politiques et religieuses, et par les pouvoirs établis.

  2. C.H.

    Permettez-moi de commenter de manière critique quelques extraits :

    « pour produire plus autrement qu’en travaillant plus, il n’existe que deux moyens : coopérer, c’est-à-dire se mettre à plusieurs pour faire ce qu’un seul ne peut pas faire, et utiliser des outils de plus en plus efficaces »

    –> Oui, mais cela ne se décrète pas. La coopération n’est pas automatique car si elle est toujours bénéfique sur un plan collectif, elle n’est pas toujours intéressante à un niveau individuel.

    « Les sources de notre prospérité sont d’une part la division du travail et l’échange, c’est-à-dire l’organisation économique de la société, et d’autre part l’utilisation d’outils et de formes de coopération efficaces ».

    –> La question pertinente est quelles sont les institutions qui permettent la division du travail et l’échange, et quels sont les processus qui permttent de les faire émerger ?

    « L’obstacle principal au progrès d’un groupe est formé par ses institutions politiques et religieuses, et par les pouvoirs établis ».

    –> C’est une pétition de principe. La religion a effectivement été dans certain cas un frein au développement mais à d’autres moments (certes plus rares) l’un des éléments déclencheurs. Idem pour les institutions politiques. La vraie question est éludée : TOUTES les sociétés humaines se sont appuyés sur des institutions religieuses et politiques, ce qui signifie que si certaines d’entre elles ont été frein, d’autres n’ont pas empêché le développement. Pourquoi ? Par quel mécanisme ? Il faut faire attention aux vieilles dichotomies manichéenne entre les « bonnes » institutions économiques (droit de propriété, monnaie) et les « mauvaises » institutions politiques et culturelles. Comme je l’ai dit dans le billet précédent, cela laisse croire que les secondes ont empêché les premières. En fait, c’est beaucoup plus compliqué que cela : souvent, les premières ont pu apparaitre grâce aux secondes…

  3. elvin

    absolument d’accord avec C.H.

    ce que j’ai dit ci-dessus est à mon sens le point de départ de l’analyse, alors que j’ai l’impression que bien souvent c’est le point d’aboutissement d’une analyse bien inutile, et qui de plus est vue comme sujette à contestation alors qu’amha c’est du simple bon sens.

    sur les institutions, je précise :
    envers une innovation « spontanée » émanant d’un groupe marginal, les institutions en place sont le plus souvent des obstacles à son adoption, pour des raisons évidentes. Mais ça ne veut pas dire que les institutions ne peuvent pas être à l’origine d’innovations et de progrès, ni qu’elles s’opposent à toutes les innovations. J’ai écrit « L’obstacle principal au progrès d’un groupe est formé par ses institutions politiques et religieuses » et pas  » Les institutions politiques et religieuses sont des obstacles au progrès d’un groupe « , ce qui n’est pas synonyme.

  4. rustam

    Elvin,
    si vous dites que les institutions sont le plus souvent des obstacles envers une innovation « spontanée », alors le droit de propriété est juste une exception pour vous?

  5. elvin

    excusez-moi. Par « institutions », j’entends dans ce cas précis les autorités en place, religieuses, politiques ou autres, et non des conventions sociales.

  6. MacroPED

    C’est ici que les économistes disent n’importe quoi a dit Olivier Blanchard, vous l’avez deviné en des termes différents.

    Au fait, on connait beaucoup mais on modélise lentement. C’est tout le problème de fois…L’énigme a sauté il y a longtemps…

    Pour vos étudiants, il y a un problème. S’ils ont un cours de croissance, c’est automatique de trouver la réponse. Maddison et Charles, par exemple, en disent beaucoup…Donc, concluons par là qu’il y a peut-être manque d’intérêt, manque de motivation,…etc

    Pour le calcul de doublement, j’ai posté un problème idem via forum de discussion de econoclaste. Je vous prie de jeter un coup d’oeil…

  7. henriparisien

    Il y a deux composantes à la croissance. La croissance horizontale, qui résulte d’une augmentation des ressources (capital, humaine, géographique etc…) et la croissance verticale qui à pour principale origine l’innovation.

    Trouver un environnement institutionnel qui favorise la croissance à long terme, c’est à mon sens, définir un environnement institutionnel qui favorise l’innovation.

    Historiquement, ces périodes ne sont pas fréquentes, je vois la méditerranée antique, la chine des royaumes combattants (celle de confucius et Sun Tzu), l’europe occidentale à partir de l’an 1000 et bien sûr la période moderne.

    Elles sont caractérisés par des entités politiques (et maintenant économiques) autonomes, en conflit mais néanmoins relativement stables à l’échelle du siècle.

    Quant une innovation apparaît, elle est utilisée par une partie pour accroitre son influence sur les autres. Les autres finissent par la copier et le jeu continue.

    Si un des acteurs finit par triompher de tous ces rivaux (Rome ou la dynastie des Qin) on se retrouve avec la gestion d’un empire qui va refuser croissance verticale, source de déstabilisation pour ne rechercher que la croissance horizontale.

  8. Clem12

    Je vous suis sur le rôle déterminant des institutions et des incitations qu’elles mettent en place pour innover.
    L’innovation (augmentation de la productivité) est la source de la croissance et le produit d’une certaine configuration institutionnelle. La société (pour faire simple) répond à la structure des incitations telles que posées par les institutions en produisant du savoir qui mis en pratique développe sa capacité à produire des richesses.
    Cela dit quand on pense à la croissance avant et après 1800, il apparaît clairement qu’un facteur important du décollage c’est le recours à la force mécanique plutôt qu’humaine ou animale, c’est-à-dire l’exploitation des énergies fossiles. Bien sûr cette exploitation pour engendrer de la croissance nécessite des institutions performantes (encore faut-il inventer le moteur diesel et créer les conditions d’un marché pour l’automobile pour être en mesure d’exploiter les potentialités du pétrole). Les institutions expliquent donc la croissance mais je me demande si la croissance élevée, fruit du savoir que l’on a produit et dirigé vers l’exploitation de ressources non-renouvelables, pourrait survivre à la fin (dans un futur lointain) du recours aux énergies fossiles.
    Certains affirment que l’innovation permettra de pallier le manque de ressources énergétiques fossiles pour continuer à bénéficier des apports de la force mécanique, mais il ne me semble pas que cela soit si évident que cela.
    Donc la croissance élevée depuis 1800 c’est des institutions qui ont permis de produire les innovations nécessaire à la découverte et l’exploitation d’une manne énergétique finie. C’est beau mais c’est pas éternel. Dans ce cas là la question de la viabilité dans le temps de la croissance élevée est du registre technique qu’économique : les hommes arriveront-ils à être de plus en plus productifs sans pour autant recourir à la combustion de sources d’énergie limitée?
    C’est peut-être un peu confus, mais vous voyez ce que je veux dire?

  9. mrlargo

    « Et pour produire plus autrement qu’en travaillant plus, il n’existe que deux moyens : coopérer, c’est-à-dire se mettre à plusieurs pour faire ce qu’un seul ne peut pas faire, et utiliser des outils de plus en plus efficaces.
    Les sources de notre prospérité sont d’une part la division du travail et l’échange, c’est-à-dire l’organisation économique de la société, et d’autre part l’utilisation d’outils et de formes de coopération efficaces. Le progrès est le perfectionnement continuel de ces outils et de ces formes d’organisation. »

    Les outils servent à transformer les ressources.

    Que se passe-t-il au niveau production, lorseque ces ressources ne sont plus exponentiellement disponibles :
    Que l’exponentielle soit d’ailleurs due à l’augmentation du nombre de travailleurs ou à l’amélioration exponentielle de l’efficacité des outils…

    Et bien vous allez trouver cela étonnant, mais la croissance s’arrête…

  10. elvin

    @mrlargo
    je cite souvent ce mot que j’adore (de Cheikh Yamani, ancien ministre saoudien du pétrole) : « l’âge de pierre ne s’est pas terminé par manque de pierres ».
    l’ingéniosité humaine, elle, n’a pas de limites physiques.

  11. Clem12

    L’utilisation massive de pierres ne s’est pas non plus terminée avec l’âge de pierre. On extrait aujourd’hui beaucoup plus de pierres qu’à l’âge de pierre, certainement parce qu’elles n’ont jamais été rares au point de nous pousser à recourir à des matériaux alternatifs.
    La rareté et le changement des prix relatifs induisent des innovation amenant à l’exploitation de nouvelles ressources. Dans le cas du pétrole et des autres énergies fossiles, la transition semble particulièrement incertaine, et je ne connais pas de précédents historiques comparables à une telle transition, donc j’ai du mal à reposer avec certitude sur l’ingéniosité humaine. Pleins de communautés humaines ont connu des replis économiques et des déclins démographiques suite à des modifications de leur environnement. Mais peut-être n’étaient-elle pas dotées il est vrai des institutions propices à l’innovation. Cela dit ils étaient certainement des humains ingénieux…

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