Faire de l’économie pour mieux voter ?

Au sujet de ce qu’un lycéen devrait apprendre dans ses cours d’économie au lycée, Greg Mankiw écrit :

« Personal finance is a useful life skill, but students need a more thorough grounding in other basic economic principles than what can be learned in the other half of a single semester course. They need a framework to think about such as topics as market outcomes, price controls, taxes, international trade, environmental regulation, monetary and fiscal policy, and so on. The goal of high school economics should be to produce not just smarter decision makers at a personal level but better informed voters on election day« .

Bon, déjà, première remarque : je suis ravi (mais pas surpris bien sûr) de lire sous la plume de Mankiw, qui n’est pas le moins libéral des économistes, que l’économie n’a pas pour fonction d’inculquer la culture d’entreprise, le goût d’entreprendre ou autres inepties dans le même genre (remember…). Enseigner l’économie au lycée, c’est donner aux élèves les outils théoriques et les connaissances empiriques pour pouvoir porter un jugement informé sur un certain nombre de questions économiques et, en parallèle, leur donner les moyens de poursuivre des études supérieures. Les idéologues du patronat devraient s’en souvenir.

Mais quand Mankiw dit que l’économie permet de faire des individus de meilleurs électeurs, j’ai un doute initié par mon expérience personnelle. Incontestablement, avoir des connaissances en économie est précieux le jour où il s’agit de mettre son bulletin dans l’urne, tant les discours politiques et la manière dont ils sont relayés par les médias tombent souvent dans le n’importe quoi lorsqu’il s’agit d’économie (les exemples sont beaucoup trop nombreux pour être cités). Mais, justement, faire de l’économie c’est inévitablement subir une forme de « désenchantement du monde », pour reprendre l’expression de Weber. C’est comprendre que les questions économiques sont éminemment complexes, qu’il y a très peu de consensus ou en tout cas de certitudes (normal, l’économie est une science) et que, quand les économistes sont d’accord sur un point, les politiques feignent de l’ignorer. D’ailleurs, comme le disait Hayek : « The curious task of economics is to demonstrate to men how little they really know about what they imagine they can design ». Et je ne parle même pas des travaux dans l’optique public choice qui, pour le coup, désacralisent radicalement la fonction politique.

Pour ma part, mon scepticisme envers le politique n’a cessé de croître en même temps que j’accumulais des connaissances économiques. Etant encore jeune, je devrais avoir encore le temps d’accroître ce stock de connaissances, ce qui me fait un peu peur concernant mon scepticisme politique. Et je dis ça alors que je suis loin d’être un orthodoxe bourrin. Entendez par là que je connais bien et que je porte un intérêt pour des approches qui veulent « réunir l’économique et le politique », qui se refusent à réduire tous les comportements à une simple optimisation de fonction d’utilité, etc. Alors je pose une question à mes lecteurs qui font ou qui ont fait des études d’économie : quel a été l’impact de vos études quant à votre rapport avec le politique ?

12 Commentaires

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12 réponses à “Faire de l’économie pour mieux voter ?

  1. Thomas

    Intéressante question sur laquelle je pourrais parler des heures.
    Ca a commencé par la lecture de la richesse des nations qui m’a fait sortir de mon Marxisme adolescent en montrant les bienfaits de la concurrence, du commerce extérieur etc bien souvent plus bénéfique que l’intervention publique.
    Ensuite la découverte du théorême de Arrow qui a été une grosse surprise (même si je ne suis toujours pas sur de l’avoir parfaitement compris) et qui a un peu cassé le mythe du suffrage universel.
    La suite est encore pire avec Droit, Législation Liberté qui fait un peu désespérer sur les possibilités de construction politiques volontaristes. J’en ai surtout gardé une défiance à l’égard des démagogues constructivistes qui ont beaucoup moins de pouvoir qu’il n’aime le faire croire.
    Sinon, j’ai une présomption de fausseté pour les statistiques sur lesquelles s’appuient les politiques dans leur discours, d’autant plus qu’il n’y a aucune évaluation des politiques publiques.
    Au jour d’aujourd’hui, je suis plutôt optimiste. Malgré tout, ça ne marche pas si mal que ça même si je me méfie toujours lorsque l’Etat veut mettre ses pattes quelque part.
    Donc oui je suis TRES sceptique quant au rôle du politique et je me méfie plus que tout des revendications faites au nom : du social, du peuple, de la démocratie, de l’intérêt général…
    Etudier l’économie a aussi finalement quelque chose de rassurant (selon moi): on se prend moins la tête sur des choses sur lesquelles on a aucun pouvoir (type conséquences non intentionnelles).
    Pour finir, je pense que le politique devrait se cantonner à mettre en place de bonne incitations plutôt qu’à rechercher des résultats.

  2. elvin

    ya encore plus fondamental que ce que propose Mankiw : enseigner quelques faits incontournables que même beaucoup d’économistes ignorent, et qui éviteraient en effet de voter pour des gens qui les ignorent encore plus, du genre :
    – chacun de nous est le meilleur (le seul ?) juge de sa propre satisfaction
    – tout échange libre satisfait les deux partenaires
    – tout ce qui est consommé doit d’abord avoir été produit
    – la monnaie n’est rien d’autre qu’un instrument d’échange indirect
    – des gens différents ont intérêt à s’associer en se spécialisant chacun dans ce qu’il fait de mieux (loi de Ricardo généralisée)

  3. Sur la question finale, j’expérimente exactement le même désenchantement, au point qu’il devient difficile de trouver un candidat « méritant » mon vote (un candidat qui sache un peu de quoi il parle, qui ne balance pas que des propositions démagogiques ou de « bon sens »).

    L’autre problème auquel je suis confronté à cause de l’économie, c’est que des amis -généralement de gauche et sans formation éco- me prennent désormais pour un méchant libéral de droite, et que mes arguments ont du mal à passer tant on parle un langage différent.

  4. Thomas

    @Zelittle : tout à fait d’accord avec votre deuxième paragraphe ; moins pour le premier, l’incompétence des politiques est structurelle, dire des choses intelligentes n’est pas un critère de réussite en politique.

  5. henriparisien

    @Zelittle, tout à fait d’accord avec votre deuxième paragraphe. Il y a d’ailleurs une très belle illustration ici : http://www.dantou.fr/liberalisme.htm

    Sur les hommes politiques, il faut distinguer discours et actes. Ils sont bien obligés de tenir un discours compréhensible par l’électorat (les importations c’est mal, les exportations c’est bien…). Mais en pratique leurs actions sont assez limitée. Quand les américains veulent être très méchants, ils augmentent les taxes sur le roquefort.

  6. @ Thomas,
    -L’incompétence des politiques, qu’elle soit structurelle ou pas (elle l’est sûrement, au moins en partie), me déçoit et j’espère que ça changera avec de nouvelles générations de politiques.
    -Oui, les plus intelligents ne sont pas souvent ceux qui « réussissent » (qui accèdent au pouvoir) mais là encore, le modèle démocratrique qui veut que ce soit souvent le candidat le plus charismatique-beau-démagogue-simpliste qui l’emporte ne me satisfait guère.

  7. sea34101

    Dans « The truth about markets » de John Kay, il y a un chapitre intéressant sur les liens entre politique et institutions, montrant qu’on ne peut pas toujours appliquer ce qui se passe ailleurs même si cela « marche ». Depuis, je suis très sceptique quand j’entends ce genre de choses.

    Sinon, histoire de faire mon intéressant, j’ai une anecdote qui va dans l’autre sens. Il y a quelques années, le gouvernement Raffarin avait eu le projet de faire une ristourne fiscale aux buralistes. Les élections approchaient. Pour financer ce cadeau, le gouvernement voulaient supprimer une aide financière pour les mères élevant seules leurs enfants.

    Un jour, durant cette période, je parle de cela a un macroéconomiste, diplômé de Polytechnique, futur administrateur de l’INSEE. Je lui évoque le sujet en disant que je trouvais que c’était n’importe quoi.

    Il me coupe et dit: « Nan, mais il y en a marre de ces raisonnements idéologiques. Pour prendre une décision, ce qu’il faut de toutes façons c’est un modèle. »

    Comme quoi faire des études d’économie peut aussi rendre aveugle.

  8. @sea34010: vous en connaissez beaucoup, des modèles qui donneraient raison à Raffarin ? Le macroéconomiste en serait venu à la même conclusion que vous, mais par un chemin moins intuitif. Mais pour les décisions moins évidentes, où les effets d’équilibre général peuvent jouer par exemple, l’habitude du macroéconomiste de recourir systématiquement à une modélisation me semble de loin plus sain que raisonner à l’intuition, notoirement trompeuse en économie.

    @CH: (pour ta dernière question) et si c’était une courbe en J ?🙂

    J’en suis venu à la conclusion suivante (toute personnelle): soit tu « crois aux gens » et tu penses qu’on peut faire progresser les choses par la pédagogie et le débat. Les politiques qu’on a ne sont alors que le reflet des imperfections de la population, et il faut faire avec. Malgré toutes ses imperfections, on avance grosso modo dans le bon sens. La pauvreté abjecte, l’impuissance devant la maladie, la peur de voir son intégrité physique menacée etc. reculent depuis 50 ans. Paradoxalement, il n y’ a qu’à voir le discours et les critiques des alter-machins pour s’en rendre compte. Si l’accès à internet pour les RMIstes est devenue une exigence, c’est qu’on a pas mal réussi sur ce qui compte vraiment. Pour tenir dans cette voie, il faut une solide dose d’optimisme et bcp de générosité envers les autres.

    Ou alors tu décides que « les gens sont trop cons », et que quand la société avance, c’est parce qu’on le fait derrière son dos (ex: construction européenne, création de la sécu, etc.). Dans ce cas, les politiques ne sont que des cyniques qui exploitent la stupidité du commun des mortels pour implémenter les politiques de leurs donneurs d’ordre en faisant croire aux chèvres que c’est pour leur bien. Dans ce cas, il ne te reste plus qu’à faire universitaire isolé pour critiquer tout le monde, ou fonctionnaire à la Commission ou dans un pays nordique (tous gouvernés en réalité par les hauts fonctionnaires) pour faire avancer la société malgré elle, en despote caché et éclairé.

    Blue pill or red pill ?

  9. sea34101

    @Elessar: Clairement nous ne sommes pas d’accord.

    Dans le cas dont je parle, on déshabille a Pierre pour habiller Paul. Ce que je conteste dans mon post, ce n’est pas tant la décision en elle même que la possibilité de la juger scientifiquement.

    Dire qu’une telle décision est bonne signifie qu’elle améliore le bien être de la société. Mais selon quel critère?

    Du point du chômage? Alors, a court terme, cette décision est probablement bonne. Les buralistes ne mettront pas la clef sous la porte et les meres de famille seules se trouveront du boulot au lieu d’éduquer leurs mômes sur le dos du contribuables.

    A long terme, l’effet pourrait être l’inverse. Si les buralistes ont vraiment besoin de subventions pour survivre, ils finiront par péricliter tôt ou tard tandis que les enfants des mères famille seront moins productifs vu que l’absence d’aide les aura empêché de faire des études.

    Du point de vue du PIB? A court terme, il faudra connaitre la propension a consommer de ces deux groupes de personnes. Vu leurs représentativités dans la population je doute qu’on puisse l’estimer précisément. J’ai cru comprendre qu’un débat lié a la crise était la valeur du multiplicateur keynesien, si on a du mal a l’estimer au niveau agrégé, comment faire pour une sous-population?

    Lorsque l’objectif est précis (e.g: réduction du chômage), je ne doute pas qu’un modèle puisse être utile pour déterminer la meilleure politique possible. Ici on améliore la situation de quelqu’un au détriment de celle d’un autre. Je crois que l’on peut dire que l’on passe d’un optimum de Pareto a un autre, comment les comparer macroéconomiquement?

    Cela dit, si vous me dites qu’il existe un moyen de le faire objectivement, c-a-d de façon neutre idéologiquement parlant, je suis preneur.

  10. economiste = blanc

    politique, electeurs, et les autres = noir

    Ca c’est de la modélisation scientifique🙂.

    Ceci dit, les politiques ne sont-ils pas en train de nettoyer le bordel laissé par le wishful thinking des économistes sur le libre marché ces derniers temps ?

  11. Quand j’ai commencé mes études d’économie et vu « Poire à lavement et sandwich au caca », j’ai arrêté de voter.

  12. En fait pour mieux voter il faut avoir une culture générale dans quelques domaines et une capacité à bien réfléchir et analyser la situation actuelle. Mais dire que obligatoirement il faut faire de l’économie pour bien voter c’est un peu absurde. Parce que quand on va nous enseigner l’éco, on va nous proposer un certain point de vue un peu trop théorique. Dans ce cas si on va associer politique et économie, on s’avéra que les jeux politique se jouent sur un autre terrain meme si proche, avec de règles et principes différents.
    Cordialement!

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