Rationalité Limitée Economic Goat Prize : The winner is… la presse économique

En cette période estivale, j’inaugure une nouvelle rubrique : le Prix Rationalité Limitée de la Chèvre Economique, rebaptisé « Rationalité Limitée Economic Goat Prize » qui a pour objet de récompenser, en dehors de tout calendrier particulier, celui qui se sera mis en valeur, au choix, par son incompétence économique, sa bêtise, sa malhonnêteté, etc., les différentes possibilités n’étant bien sur pas exclusives les unes des autres. Je suis évidemment le seul membre du jury, donc le prix comporte une certaine subjectivité. Mais si vous avez des idées de nomination et de candidats potentiels, n’hésitez pas à m’en faire part par mail.

Pour cette première édition, j’ai décidé de décerner un prix collectif à l’ensemble de la presse économique française, écrite mais aussi radio, pour son traitement particulièrement pitoyable du rapport Guesnerie sur l’enseignement des sciences économiques et sociales au lycée. J’ai déjà fait part il y a quelques jours de mon sentiment sur ce point. On peut en effet constater un bel unanimisme de médiocrité dans la manière dont la presse écrite à pu résumer le contenu du rapport Guesnerie : tant Les Echos (ici et ), que Challenge ou Le Monde proposent un résumé caricatural du rapport, n’y voyant qu’une « attaque en règle contre l’enseignement » des SES, et occultant totalement les points essentiels mis en avant par le rapport.

Cette suffisance journalistique aurait suffit déjà en elle-même à mériter le prix. Cependant, le sommet ultime de la bêtise a été atteint hier dans l’émission de radio de BFM « Les grands débats de BFM« . La moitié de l’émisssion a été consacré au rapport Guesnerie. Déjà, cela commence très mal avec la « synthèse » proposée par une journaliste qui, manifestement, n’a pas lu le rapport mais se contente de reprendre ce qu’elle a pu lire… dans la presse économique les jours précédents. Quant à la suite… je vous laisse le « plaisir » d’écouter l’émission, si vous arrivez à aller jusqu’au bout. Non pas que certains invités ne soient pas intéressants : David Mourey, prof de SES, et organisateur d’un grand colloque sur l’enseignement des SES, a une position très intéressante. L’autre prof de SES, également co-auteur d’un manuel, était dans la position délicate de « l’accusé » et s’est défendu un peu « mollement ». Les deux autres invités sont des chefs d’entreprises à la tête d’organisations ou d’associations visant à diffuser l’initiative entrepreneuriale. Les propos de Edgar Madar n’étaient pas inintéressants, mais parfois un peu hors-sujet. Quant à Sophie de Menton… la caricature de l’idéologue qui n’a pas compris, ou fait semblant de ne pas comprendre, ce qu’est un enseignement de sciences économiques et sociales. Comme le présentateur de l’émission ne semblait pas non plus avoir lu le rapport, on a eu le droit à une « superbe » émission où, pendant 1 heure, on a fait comme si le rapport Guesnerie n’avait vu le jour. Rien sur la question de l’objectif des SES, rien sur la question des outils à transmettre aux élèves, rien sur la difficulté à croiser les perspectives économiques et sociologiques. Non, le seul truc qui intéressait le présentateur et la moitiè des invités (et de ce point de vue, les profs de SES ont une part de responsabilité dans le fait de ne pas avoir réussi à faire dévier la discussion), c’est la traditionnelle ineptie sur la diffusion du discours entrepreneurial et la propagation de bêtise du genre « il n’y a que les entreprises qui sont productrices de richesses ». Un point m’a particulièrement choqué : l’idée que pour enseigner l’économie il faut avoir une grande expérience du monde de l’entreprise. C’est une bien belle bêtise que malheureusement les profs de SES n’ont pas réfuté. Pourtant, cette idée est débile : est-ce qu’il faut être pauvre pour étudier la pauvreté ? Est-ce qu’il faut être jazzman pour étudier la communauté des jazzmen ? Est-ce qu’il faut être banquier pour étudier les institutions financières et banquières ? Cette idée saugrenue est représentative du niveau auquel peuvent s’élèver les débats. Il va sérieusement falloir que la presse économique se mette à réfléchir sur les personnes à qui elle donne la parole.

Bref, je m’arrête là, il serait dommage de s’emporter lors d’une cérémonie de remise des prix qui est, d’abord et avant tout, l’occasion de boire une coupe de Champagne. Trinquons donc à la santé des heureux vainqueurs de ce Prix. Félicitations !

12 Commentaires

Classé dans Divers

12 réponses à “Rationalité Limitée Economic Goat Prize : The winner is… la presse économique

  1. Gu Si Fang

    Les journalistes de BFM sont d’accord avec Bush, selon qui le problème des Français c’est que dans notre langue il n’y a pas de mot pour « entrepreneur » 🙂
    http://www.brendonwilson.com/blog/2004/11/02/between-us-french/

    Comme candidat, je propose Henri Sterdyniak pour ce qu’il déclare dans un autre Grand Débat, comme par exemple : « L’impact de la hausse des taux d’intérêt c’est de décourager l’investissement, donc de décourager la croissance. Si on investit moins on va avoir moins de capacité de production, donc à moyen terme c’est plutôt favorable à l’inflation et pas à la désinflation. » (4ème minute)
    http://www.radiobfm.com/index.php?id=pagesearch&tx_radio_pi9%5Bemission%5D=5
    04/07/2008 11h00 à 12h00 : BCE – la hausse des taux, un pari risqué ?

  2. MarYon

    Vu le niveau, je propose une remise du « Economic Goat Prize » sur une base bi-hebdomadaire!

  3. Ouais, un peu fastoche, non ? je suppose qu’il y a une différence entre enseigner l’économie et faire de la recherche en économie. Enseigner supposant une certaine intimité avec le sujet (ou l’un des sujets, qui serait l’entreprise) ; alors que faire de la recherche, c’est moins impliquant ? La comparaison marche pas mal avec enseigner la pauvreté… Oui, on peut aligner des chiffres, des concepts, et mieux encore que des corrélations, des causalités –mais j’aurais tendance à rester réservé sur l’économiste (le seul qui ne se pose pas la question sur qui va payer son diner –je ne me rappelle plus de qui est cette ironie) qui ne se serait pas frotté à cette réalité. Rationnellement, même limité, il conclurait que la pauvreté, c’est tout bon pour l’économie, non ?

    (on peut proposer des économistes au concours ?)

  4. Jean-Marc Sylvestre sévit sur LCi et sur Inter où il chronique chaque matin. Jean-Marc ne sait pas s’exprimer. Il a les idées courtes. Il fait constamment preuve d’idéologie, au risque de distordre les faits. Il sévit depuis si longtemps qu’il conviendrait de le récompenser pour l’ensemble de son oeuvre. Mais, à tout bien faire, on pourrait commencer par une nomination au Goat…

  5. C.H.

    @Yves Duel : Enseignement et recherche sont intimement liés. Alors certes, les profs de SES ne sont pas des chercheurs, mais ils transmettent les connaissances issues de la SCIENCE économique, pas les connaissances issues de l’expérience du cadre ou de l’entrepreneur… certainement très enrichissantes mais qui ne sont pas scientifiques en tant que telles (sinon pourquoi les chercheurs en sciences de gestion s’amusent à faire des enquêtes avec des dizaines voir des centaines d’entretiens ?). Ce n’est pas plus compliqué que ça. Ou alors, il va falloir supprimer les enseignements d’histoire parce que je ne connais pas un prof d’histoire qui ait vécu les faits qu’il relate. Et puis à ce compte là on supprime aussi tous les enseignements de sciences de gestion dans le supérieur, à commencer dans les grandes école de commerce que tous le monde nous envient, au prétexte que 75% des profs de gestion n’ont jamais mis les pieds dans une entreprise.
    Encore une fois, l’entreprise du point de vue de la science économique, ce n’est pas l’esprit d’entreprise ou autre concept dans le genre. Dans le pire des cas, c’est une fonction de production. Dans des perspectives plus riches, c’est l’entrepreneur schumpétérien, le minimisateur de coût de transaction ou un ensemble de routines comportementales. C’est ça l’entreprise pour l’économie. Ou alors, on change l’intitulé de la discipline et on appelle ça : « introduction à la démarche entrepreneuriale ». Mais au moins, que l’on joue cartes sur tables !
    (oui on peut proposer des économistes au concours).

  6. Je propose Michel Godet pour l’ensemble de son oeuvre, littéraire et médiatique. S’il faut faire un dossier, je veux bien m’y coller. Ce cher collègue est probablement un des plus grands escrocs intellectuels actuels.

  7. Blondin

    « Un point m’a particulièrement choqué : l’idée que pour enseigner l’économie il faut avoir une grande expérience du monde de l’entreprise. C’est une bien belle bêtise que malheureusement les profs de SES n’ont pas réfuté. Pourtant, cette idée est débile »
    Une grande sans doute pas, mais une petite … débile me semble un peu court… et peut-être pas qu’en SES.

  8. C.H.

    A ce que je vois, c’est pas les idées de nominations qui manquent. J’en prend bonne note, cela servira à alimenter les futurs délibérations du jury.

    @Blondin : je réitère mon propos : penser que pour enseigner l’économie il faut avoir expérimenté en long, en large et en travers le monde de l’entreprise est « débile » dans le sens où c’est gravement se méprendre sur le contenu de la science économique et sur le sens même de toute démarche scientifique. L’entreprise est un objet d’étude parmi d’autres en économie : déjà, y réduire la science économique n’a aucun sens, et par ailleurs il n’y a pas de raison d’appréhender cet objet d’une manière différente des autres objets étudiés en SES.

    Cependant, soyons clairs : je n’ai rien contre le fait de faire intervenir, à titre de témoignage, un chef d’entreprise, un cadre ou un entrepreneur en classes. Pourquoi pas. Maintenant on peut aussi faire la même chose pour le chômage (on fait intervenir un chômeur et un fonctionnaire de l’ANPE-UNEDIC), pour les marchés financiers (un trader et un banquier) pour l’exclusion (un SDF) pour la consommation (la ménagère de moins de 50 ans qui va faire ses courses toutes les semaines), l’économie sociale et non-marchande (un dirigeant de mutuelle ou d’associations) etc. On peut faire ça à l’infini. Maintenant, je vous pose une question : qu’est ce qui justifie de faire intervenir de préférence un chef d’entreprise par rapport à tous les autres acteurs précités hormis le parti pris idéologique que l’entreprise (dans une perspective bien spécifique qui plus est) est l’objet central de l’économie, et sachant que la science économique ne s’y réduit pas ???

  9. @ CH j’avais pris soin de nuancer mon propos, me semble-t-il, et vous le caricaturez en le durcissant dans votre réponse. Avouez que votre défausse sur l’enseignement de l’histoire est un peu bébête ! C’est l’un des défauts communs aux économistes (si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi) qui résulte, je suppose, de leur sentiment de n’être pas pris au sérieux. Mais même limitée, leur rationalité ne suffit ni à expliquer, ni a fortiori à prévoir… Donc on n’en sortira pas. Bon, bin tant pis !

    Pour Gizmo : tiens, c’est rigolo : je ne suis pas économiste, mais votre auteur chéri me provoquait un vague malaise, difficile à m’expliquer. Je m’inscris au cours sur l’escroc intellectuel !

  10. C.H.

    @Yves Duel :
    Je ne pense pas avoir caricaturé votre propos. Tant pour l’entreprise que pour la pauvreté vous semblez dire (ou alors j’ai mal compris et je m’en excuse) qu’il faut avoir une certaine « intimité » empirique avec le sujet pour l’enseigner. Je le dit clairement : selon moi, c’est faux. L’enseignant de SES n’enseigne pas l’entreprise ou la pauvreté mais ce que dit la science économique de l’entreprise ou de la pauvreté. S’il doit être intime avec quelque chose, c’est avec la science économique, pas avec l’objet. Et la comparaison avec l’histoire n’a rien de bêbête car c’est exactement la même chose : le prof d’histoire relate ce que dit l’histoire en tant que science, pas ce qu’un poilu témoigne avoir vécu pendant la première guerre mondiale (même si ce témoignage contribue à la construction de l’histoire en tant que science).

  11. d099

    @Yves Duel
    je pense que vous caricaturez les économistes.
    Si j’étais économiste, je m’arracherai les cheveux quand je lis la presse généraliste ou écoute certains politiques.

    Il y a une ignorance profonde de l’économie en France et une hypocrisie des hommes politiques (par exemple les députés doivent avoir connaissance des travaux du conseil analyse économique et des opinions de Delpla mais cela serait trop dur à expliquer aux Français…)

  12. Finalement, j’ai trouvé mieux que Godet (enfin, j’ai surtout eu la flemme de constituer le dossier, il est vrai qu’il est en vacances de « On refait le monde » sur RTL. Mon élu du jour est Alain Lambert, entendu ce matin sur les Grandes gueules de RMC. C’est effrayant à plus d’un titre :
    – la prévision économique, ça sert à nourrir des milliers de statisticiens, qui seraient au chômage sinon ;
    – en France pour 100 euros produits, 52 sont dépensés par l’Etat
    C’est ici : http://www.rmc.fr/blogs/lesgrandesgueules.php?post/2008/07/22/Alain-Lambert-Avec-Christine-Largarde-on-navigue-a-vue

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s