La narration analytique, ou comment articuler théorie et histoire

Il est coutume d’accuser la science économique d’avoir une série de défauts : vision réductrice de la nature humaine, ignorante des autres sciences sociales, être idéologiquement orientée, etc. Parmi ces reproches, il en est un qui a peut être plus de valeur que les autres : la science économique serait « anhistorique », autrement dit ses constructions théoriques ignoreraient la dimension historique des phénomènes économiques. On peut voir cette ignorance de l’histoire à deux niveaux interdépendants : d’une part, à partir du moment où les institutions économiques changent dans le temps, il n’existe pas de « lois économiques », de sorte que les théories seraient forcément spécifiques à un espace théorique et/ou géographique. On peut appeler ça le problème de la « spécificité historique ». D’autre part, la théorie économique est « statique », ou plus exactement elle ne se préoccupe pas du changement et de la transformation des économies et n’essaye pas d’en offrir une explication. Cette accusation n’est pas tout à fait juste : d’abord, il a toujours existé des courants (certes plutôt « hétérodoxes ») s’intéressant à la dimension historique. On peut penser à Marx et aux marxistes et aux diverses approches historicistes et institutionnalistes. Ensuite, l’analyse économique moderne offre différentes perspectives dynamiques, à défaut d’être authentiquement « historiques ». Enfin, à partir des années 1970, s’est développée une approche économique quantitative de l’histoire (la fameuse « cliométrie« )… qui a fait s’étrangler de colère nombre d’historiens et autres social scientists.

Il existe toutefois des tentatives plus récentes de reconciliation entre économie et histoire, qui se développent d’ailleurs autant en économie qu’en sciences politiques. L’une de ces tentatives, que je vais rapidement présenter ici, la « narration analytique » (analytic narratives). Le terme est le titre d’un ouvrage collectif auquel ont contribué des chercheurs en économie et en sciences politiques. On peut aussi consulter cet article écrit par l’un des auteurs pour se faire une idée. L’article de Milgrom, North et Weingast dont j’avais parlé ici rentre également dans ce cadre, de même il me semble que les travaux d’un Peter Leeson sur la piraterie du 17ème siècle (voir cet article par exemple) même si’l ne recours pas à la formalisation et qu’il ne se revendique pas de cette approche. Le principe de la narration analytique est le suivant : étudier un épisode historique bien identifié en utilisant la théorie du choix rationnel et plus particulièrement les outils de la théorie des jeux. Il s’agit donc de combiner un récit historique et un modèle théorique afin d’apporter un éclairage sur un événement historique spécifique.

Du point de vue de la généalogie des idées, on peut dire que la narration analytique est largement inspirée des travaux du « second » Douglass North (pas celui de la cliométrie justement) et des analyses qu’il développe notamment dans son ouvrage Institutions, Institutional Change, and Economic Performance (1990). North y pose les fondements d’une analyse économique du changement institutionnel, ancrée à la fois sur la théorie économique (théories des droits de propriété, de l’agence et des coûts de transaction) et sur des concepts inspirés des autres sciences sociales (la notion « d’idéologie » notamment). North met en oeuvre cette théorie pour étudier plusieurs cas historiques (par exemple le déclin du féodalisme en Angleterre aux 16ème et 17ème siècles). La narration analytique se démarque toutefois de la perspective de North à deux points de vue : d’une part, histoire et théorie sont plus étroitement articulées, dans le sens où c’est l’histoire qui va donner un prétexte à la construction d’un modèle spécifique et, d’autre part, la concept d’institution, s’il est tout aussi central que chez North, voit sa définition sensiblement amendée.

Le meilleur exemple d’analyses relevant de la narration analytique en économie sont les travaux d’Avner Greif et en particulier de son ouvrage Institutions and the Path to the Modern Economy, dont j’ai déjà parlé de nombreuses fois ici. Quelle est la méthodologie sous-jacente à ces analyses ? En simplifiant quelque peu, on peut proposer le schéma suivant (cliquez sur l’image pour l’agrandir) :

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Après avoir identifié un phénomène historique particulier à étudier, le chercheur combine connaissances théoriques préalables (qui peuvent être des connaissances « fondamentales » comme par exemple les différents concepts d’équilibres dans le cadre de la théorie des jeux ou des connaissances théoriques plus particulières) et le matériau historique à sa disposition pour aboutir à une caractérisation du cas historique étudié. Cette caractérisation consiste à définir quelles sont la ou les institutions essentielles dont le fonctionnement doit être expliqué, à déterminer à l’inverse les institutions qu’il sera possible de considérer comme exogène, à déterminer qui sont les « joueurs » pertinents et quelles croyances ils ont concernant le « jeu » auquel ils jouent, etc. Partant de là, il devient possible de formuler une conjecture sur la manière dont une institution a pu émerger ou perdurer. Par exemple, on peut conjecturer que les marchands nord-africains ont réussi à développer un commerce de longue distance en s’organisant en coalition, laquelle était soutenue par un système de réputation et de punitions multilatérales. On construit alors un modèle de théorie des jeux qui vise à tester cette conjecture, c’est à dire à s’assurer que l’institution étudiée a pu effectivement fonctionner à partir de ce mécanisme. Le jeu est construit à partir des informations recueillies précédemment. C’est à ce stade d’ailleurs que la démarche s’écarte de la perspective northienne : la distinction entre institution formelle et institution informelle n’a pas vraiment de sens puisque toute institution est définie comme un équilibre en terme de théorie des jeux, c’est à dire un ensemble de stratégies par rapport auquel, compte tenu des croyances des agents, aucun individu n’a intérêt à dévier unilatéralement. Si l’institution considérée est une règle de droit, ce qui nous intéresse est de savoir pourquoi tout le monde (y compris le législateur) a intérêt à respecter et à faire respecter cette règle de droit. Une fois le modèle construit, on peut alors évaluer la conjecture par statique comparative : si le modèle ne permet pas de faire fonctionner l’institution ou s’il débouche sur des prédictions qui ne sont pas observées, on est alors conduit à le modifier par itération, jusqu’à que le modèle « colle » avec les faits.

Cette présentation ne rend pas justice à la méthodologie de la narration analytique (il vaut mieux lire le papier mis en lien pour avoir un bon aperçu). Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont la narration analytique articule la théorie et l’histoire et ce que l’on peut en dire en terme de pertinence. Le premier point que l’on peut souligner est que, plus que la dimension historique, c’est la dimension narrative qui est originale par rapport aux habitudes de la science économique.  La science économique est en effet habituée davantage aux analyses quantitatives et lorsque la méthodologie du récit est utilisée (comme c’est le cas par exemple dans les analyses à la David ou à la Arthur concernant le phénomène de path dependency), c’est le plus souvent comme béquille, voire comme prétexte, à une contribution à but purement théorique (voir cet article de Hervé Dumez et Alain Jeunemaître – cet article n’aborde pas la narration analytique mais offre une belle réflexion sur la méthode narrative en économie). Ici, l’objectif est au moins autant historique que théorique dans le sens où il s’agit d’abord d’apporter un éclairage sur un évènement historique plutôt que de construire une théorie des institutions. Par ailleurs, théorie et historique sont fonctionnellement liées. Si la théorie permet d’interpréter l’histoire et de vérifier la solidité des conjectures, l’histoire est elle-même indispensable car elle permet notamment de surmonter le problème des équilibres multiples.

Enfin, il faut noter que les représentants de la narration analytique démarquent explicitement leur démarche des approches plus « macro-historiques » que l’on trouve dans certains courants relevant de la sociologie historique et comparée. En clair, il ne s’agit pas d’élaborer une théorie de l’évolution macro historique des institutions mais plutôt de faire une analyse micro-théorique d’institutions spécifiques. A ce sujet, on remarquera que le projet que poursuit Greif dans son ouvrage s’écarte quelque peu de ce « modeste » objectif : si Greif multiplie bien les analyses d’institutions spécifiques (coalitions de marchands nord-africains, guildes de marchands européens, système de la responsabilité communautaire, institution de la podesteria à Gênes), ces dernières lui servent à développer une thèse bien plus générale qu’il défend par ailleurs dès 1994 dans un article paru dans le Journal of Political Economy : les différentes trajectoires institutionnelles connues par les économies européennes et par les économies nord-africaines et qui ont aboutit, en Europe, par l’émergence de l’économie de marché, s’expliqueraient in fine par les différences au niveau des croyances culturelles (individualistes versus collectivistes) présentent au sein des populations. Cette thèse n’est pas étayée par un modèle formel mais par un ensemble d’analyses spécifiques mises bout à bout par un méta-récit faisant appel à la fois à des concepts théoriques (dépendance au sentier institutionnelle, institutions auto-renforçantes, etc.) et à des conjectures fondées sur un matériau historique (archives essentiellement). En d’autres termes, il y a chez Greif un storytelling à deux niveaux : au niveau des micro-analyses et au niveau de ce méta-récit. Hormis le fait que cela s’écarte de la méthodologie affichée par les partisans de la narration analytique, est-ce grave ? De mon point de vue, non. Mais cela me fait dire que finalement ce que fait Greif n’est pas très différent de ce que faisait un Max Weber (lequel est finalement le père de la narration analytique avec son fameux exemple de la bataille de Marathon dont il reconstitue le déroulement à partir de l’idéaltype de l’action rationnelle en finalité) ou même un Karl Polanyi : choisir soigneusement les faits, les interpréter à l’aide d’un cadre analytique et construire à partir de là un méta-récit donnant un sens aux faits. 

Cela dit, tout le monde n’est pas de cet avis. La narration analytique en elle-même a été critiqué à plusieurs reprises. Par exemple, Jon Elster, dans une note critique portant sur l’ouvrage de Bates et al. reproche : 1) des cas historiques mal choisis, 2) des modèles ne répondant pas aux critères de l’explication rationnelle pour la bonne et simple raison 3) que la théorie du choix rationnelle est déficiente. Chez les économistes, Greg Clark a développé une critique assez cinglante de l’ouvrage de Greif dans un compte-rendu paru dans le Journal of Economic Literature. Clark y montre, de manière a priori convaincante, qu’il y a chez Greif une tension entre la méthodologie affichée consistant à construire des modèles spécifiquement adaptés au contexte étudié et la thèse plus générale que j’ai évoqué plus haut. Plus fondamentalement, il reproche à la narration analytique de reposer sur une confusion entre hypothèse et preuve : en fait, la construction de modèles dans le cadre de la narration analytique ne permettrait jamais de prouver quoique ce soit, juste de rendre plus plausible une conjecture historique. Effectivement, ce n’est pas parce qu’il est théoriquement possible que telle institution puisse expliquer tel phénomène qu’il en résulte que d’autres facteurs n’ont pas pu jouer un rôle.

Les critiques de Clark ont un certain fondement mais il me semble qu’elles sont néanmoins assez représentatives de la rhétorique positiviste sur laquelle est encore assise une partie de l’économie standard, à savoir cette idée que la science procède invariablement par des tests de réfutations des résultats déduits d’hypothèses et que les hypothèses ainsi réfutées sont impitoyablement éliminées. Il faut dire que les partisans de la narration analytique tendent le baton pour se faire battre en utilisant le même vocabulaire. En fait, comme l’avait très bien souligné Deirdre McCloskey, toute analyse théorique, même lorsqu’elle est associée à des analyses quantitatives, reposent sur une forme ou une autre de storytelling qui sert à justifier le modèle utilisé. Et ce modèle, lorsqu’il repose sur des éléments du noyau dur du programme de recherche, est toujours protégé coûte que coûte de toute réfutation. Réfutation dont on sait de toute façon qu’elle est toujours équivoque, en raison de l’impossibilité de mettre en place des tests critiques (cf. la thèse de Duhem-Quine). Le « problème » de la narration analytique, contrairement à d’autres approches plus standards en économie, est qu’elle revendique explicitement son usage de la méthode du récit. Mais cela est loin d’être un problème, si l’on considère que toute utilisation appliquée de la théorie des jeux appelle nécessairement la construction d’un récit faisant le lien entre la théorie et le phénomène empirique étudié (voir ce papier pour une défense convaincante de cette idée). Cela ne fait que rendre plus visible un point que les économistes ont souvent du mal à admettre : le débat scientifique en sciences sociales ne porte pas tant sur la modélisation que sur le récit sous-jacent qui vient à l’appui du modèle et tout ce qu’il comporte « d’arbitraire ». Dans le cas de la narration analytique, cela est nécessairement flagrant puisque le récit est par construction mis au centre (ce qui n’est en revanche pas le cas du méta-récit que j’évoque plus haut).

Au final, de mon point de vue, la narration analytique fait partie de cette vague de nouvelles méthodes qui se situent à la frontière du programme de recherche standard. Sa dimension interdisciplinaire et historique lui donne pas mal de points communs avec les approches institutionnalistes traditionnelles en économie et en sociologie et participe ainsi, il me semble, au mouvement de convergence de divers programmes de recherche qui étaient encore radicalement séparés il y a 30 ans.    

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