Basket NBA et normes sociales

Hier soir (enfin, cette nuit), je me suis couché tard car j’ai regardé le match de playoff NBA (c’est du basket) entre les Chicago Bulls et les Boston Celtics, lequel a eu besoin de deux prolongations pour désigner un vainqueur. Par deux fois, il s’est passé quelque chose d’étrange qui montre l’importance des institutions informelles, même dans le sport. A 16 secondes de la fin du temps réglementaire, Chicago menait 96-93, avec remise en jeu au milieu de terrain pour Boston. D’après les réglements, Chicago ayant commis plus de 5 fautes collectives dans ce quart-temps, toute faute supplémentaire devait envoyer automatiquement un joueur de Boston sur la ligne des lancer-francs avec la possibilité de marquer 2 points (deux shoots à 1 point). La stratégie optimale de Chicago était donc a priori évidente : après la remise en jeu, faire une faute volontaire avant que Boston ne puisse tenter un shoot un trois points et ne leur donner ainsi la possibilitéde marquer que 2 points. Les joueurs reviennent sur le terrain suite à un temps-mort, Boston joue la remise en jeu et là, « stupeur », Chicago défend mais ne commet pas de faute. Evidemment, arriva ce qui devait arriver : Boston met en place un petit système et l’inévitable Ray Allen égalise à 9 secondes de la fin du match d’un tir à trois points dont il a le secret. Les commentateurs français, dont l’ancien entraîneur Jacques Monclar, s’étranglent, à juste titre.

A la fin de la première prolongation, rebelote, mais cette fois-ci c’est Chicago qui va bénéficier de la norme sociale : 110-107 pour Boston à 6 secondes de la fin du match, remise en jeu en milieu de terrain pour Chicago. L’arrière-shooteur Ben Gordon reçoit le ballon et rentre un shoot à trois points assez exceptionnel à 4 secondes de la fin. Ici encore, Boston avait la possibilité de faire faute pour envoyer directement un joueur sur la ligne des lancers-francs. Finalement, le match ira en deuxième prolongation et Chicago l’emportera, égalisant la série à deux victoires partout (4 manches gagnantes).

On a ici la preuve que les normes sociales peuvent être particulièrement « inefficientes » : dans la compétition de basket la plus prestigieuse au monde, les joueurs (et leurs coachs) renoncent volontairement à mettre en oeuvre une stratégie gagnante à 90% et préfèrent « jouer le jeu » en laissant la possibilité à l’adversaire d’égaliser. Et ce que je vous ait compté là n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres. Je peux vous garantir qu’en Europe, en particulier en « Euroleague » (la compétition européenne principale), les choses se seraient passées radicalement différemment. Bien sûr, on peut se dire que d’une certaine manière cette norme est efficiente du point de vue des (télé)spectateurs puisqu’elle renforce le suspens et le spectacle. La question est de savoir pourquoi chaque joueur respecte la norme : craint-il les protestations du public ? Dans le cas des joueurs de Chicago (le match se jouait à Chicago), cela est peu probable, et de toute façon à ce stade de la compétition le poids de ce genre de considération est nul. Craint-il les remontrances de la « communauté » des basketteurs ? peut-être? Le plus vraisemblable est que chaque joueur à intégré un certain sens de la justice : la norme de ne pas faire faute volontairement pour empêcher l’équipe adverse de jouer la dernière action du match existe depuis longtemps aux Etats-Unis et chaque joueur l’a rationalisé a posteriori en la justifiant sur la base de la justice et du « fair-play ». Ce n’est pas qu’en Europe les joueurs ont un sens de la justice moins développé, mais comme la norme n’a jamais existé, ils n’ont pu la rationaliser. Il serait d’ailleurs intéressant de voir ce qu’il se passe quand un joueur passe d’un contexte à un autre et de voir comment il ajuste son comportement. Pour les fans, voici un petit résumé en image de ce match absolument énorme :

8 Commentaires

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8 réponses à “Basket NBA et normes sociales

  1. OS

    J’ignore tout de la compétition de basket US et ma question concerne le statut des matchs de play-off : vous dites avoir veillé tard pour regarder ce match, j’en déduis donc qu’il doit s’agir d’un match important, mais à quel titre ? En quoi consiste-t-il ?

    Merci.

  2. C.H.

    En deux mots, le principe est le suivant :
    Les 16 meilleures équipes sont qualifiées à la fin de la saison régulière de 82 matchs et s’affrontent en playoffs. Les playoffs se déroulent en 4 tours (huitièmes, quarts, demies et finale) et chaque tour se joue au meilleur des 7 matchs (la première équipe à avoir gagné 4 matchs est qualifiée). En l’occurence, en ce moment c’est le premier tour. Ce qu’il faut savoir, c’est que les matchs de playoff n’ont rien à voir avec ceux de la saison régulière en terme d’intensité, de niveau de jeu et de spectacle. Donc, ça vaut le coup de racourcir ses nuits😉

  3. Phil

    Une note intéressante, mais qui doit être mise en perspective.

    J’imagine assez facilement certaines équipes NBA (type San Antonio) pratiquer ce genre de faute en fin de match. En effet, cette équipe pratiquait une stratégie assez similaire il y a quelques années: le fameux « hack-a-Shaq », i.e une faute volontaire sur un joueur notoirement mauvais aux lancer franc, afin de récupérer rapidement la possession de balle.

    De manière similaire, un certain nombre d’entraineurs européens se refusent à pratiquer ce genre de faute, pour laisser le jeu parler.

    Ainsi, je suggérerais donc que cette norme sociale, qui existe belle et bien, est mise en arbitrage chez l’entraineur concerné (qui est finalement celui qui dévide de la stratégie, plus que le joueur), avec un soucis d’efficacité: profiter des lacunes du système, de l’ensemble des règles du jeu.

    Au total, plus qu’un diktat des normes sociales, je rapporterais plutôt ce type de comportement à un arbitrage entre amour du jeu et culture de la gagne, entre éthique et efficacité.

    Banquiers et basketteurs, même combat?

  4. Norme ou jeu répété ?

    On peut imaginer (comme souvent dans ce genre de débat) que les équipes jouent une stratégie complexe où les déviants sont « punis » lourdement dans le futur, et que du coup ne pas « jouer le jeu » n’est pas gagnant à terme.

    Je dis ça par pur réflexe conditionné d’économiste. 10s avant la fin, la tentation de « dévier » est tellement forte que je n’imagine pas que la perspective de punitions futures suffise. Donc, peut-être, qui sait, s’agit-il d’une norme sociale.

    Note qu’il existe un phénomène similaire au foot: sortir volontairement le ballon pour qu’un joueur adverse blessé puisse être soigné. L’équipe adverse, qui récupère ensuite la touche, rend volontairement le ballon (c’est la moindre des politesses, mais rien dans les règles écrites ne l’y oblige).

  5. C.H.

    @Phil : c’est vrai que le « hack-a-Shaq » n’était pas une pratique particulièrement fair play. Mais disons que sa particularité était qu’elle ne concernait qu’un joueur (Shaquille O’Neal) tandis que le fait de ne pas faire faute à la fin d’un match peut être fondé sur une forme de réciprocité (cf. le commentaire d’Elessar). En tout cas, de mémoire, je n’ai pas souvenir d’un match où l’équipe adverse ait fait faute volontairement pour empêcher l’équipe derrière au score de tirer à trois points. Maintenant, je souscris pleinement à votre interprétation et cette idée d’arbitrage entre éthique et efficacité.

    @Elessar : j’y ai pensé effectivement, il y peut être derrière ça une espèce de « tit-for-tat » avec le « bon » équilibre ayant émergé.
    Concernant le foot, j’avais parlé de cette règle tacite ici :

    https://rationalitelimitee.wordpress.com/2008/08/24/comment-emergent-les-regles/

  6. alex

    Une autre explication réside peut-être dans le fait que les joueurs de l’équipe ayant la possession se tiennent prêt à déclencher un tir à trois points juste au moment où la faute intervient, provoquant ainsi 3 lancers-francs, du fait de la règle de la continuité de l’action, beaucoup plus appliquée en NBA qu’en Europe. Un exemple de cette pratique: vers la fin de la saison régulière, Chris Paul des Hornets a intelligemment déclenché un tir à trois points à 10 mètres du panier (soit presque 3 mètres derrière la ligne à trois points) au moment où Manu Ginobili des Spurs venait faire faute sur lui, assurant ainsi le gain du match pour les hornets.

  7. Melaine

    Question pas du tout économique :
    Sur quelle chaine accedez vous aux play off ?

  8. C.H.

    Sur Sport+ et Canal+

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