Institutions et échanges impersonnels : de la « Lex Mercatoria » à eBay

L’apparition et le développement au cours de l’histoire des échanges impersonnels est un des phénomènes les plus intéressants à étudier pour les sciences sociales. Autant on peut comprendre de manière relativement aisée comment des échanges au sein de communautés de taille réduite, entre individus se fréquentant quotidiennement, ont pu se développer, autant la généralisation de tels échanges entre individus ne se connaissant pas et n’étant pas aménés à se rencontrer de nouveau représente a priori une énigme. En effet, si l’on considère que, lors d’un échange, le paiement en monnaie et la livraison du bien ne se font jamais de manière simultanée (ou que l’acheteur ne peut connaitre ex ante la qualité du bien, ce qui revient au même), on peut penser que le développement des échanges impersonnels n’a rien d’évident. On a à faire typiquement à un dilemme du prisonnier asymétrique où le vendeur a toujours intérêt à arnaquer l’acheteur. Et s’il n’y a pas d’échanges impersonnels, il n’y a pas de marché.

De ce point de vue, on pense souvent que l’Etat, c’est à dire une entité disposant de la capacité de faire appliquer certaines règles sur un territoire donné, est indispensable pour que les échanges impersonnels puissent se développer. Il ne fait aucun doute que l’Etat est une institution qui peut contribuer à un tel développement. Cependant, même un rapide coup d’oeil sur l’histoire économique permet de se rendre compte que les échanges impersonnels ont pu se développer bien avant l’Etat de droit et qu’une multitude d’arrangements institutionnels d’ordre privé ont permis cela. Il est intéressant, sur un plan historique comme théorique, de constater la pluralité de ces arrangements. Les économie européennes du moyen-âge ont par exemple connu le système de responsabilité communautaire, étudié par Avner Greif et dont j’avais parlé ici.

La Lex Mercatoria

D’autres arrangements ont également eu cours au moyen-âge en europe. L’un deux est celui de la Lex Mercatoria aux 12ème et 13ème siècles et étudié par Paul Milgrom, Douglass North et Barry Weingast dans leur article « The Role of Institutions in the Revival of Trade » (1990, un résumé de l’article peut être consulté ici). Milgrom et al. y construisent une parabole visant à développer une conjecture théorique sur la manière dont le commerce a pu se développer à cette époque en Europe du nord et du sud. L’essentiel du commerce se déroulait dans les foires de Champagne où des marchands de multiples localités se rencontraient, nouaient des contrats sans pour autant qu’il existe un ordre juridique formel en mesure de forcer la mise en application des contrats. En fait, selon toute vraisemblance, il semble que les marchands avaient développé leur propre code commercial, la lex mercatoria, administré par des juges privés. Milgrom et al. montrent comment l’intervention d’une tierce partie, les juges administrant la Lex Mercatoria, permet le développement des échanges impersonnels, alors même que ces juges n’avaient aucun pouvoir judiciaire pour forcer le respect des contrats.

L’intuition est la suivante (je vous épargne le modèle formel). La Lex Mercatoria (LM) est considérée comme un troisième joueur, avec les deux échangistes. On considère dans un premier temps que LM est toujours honnête, c’est à dire que les juges suivent scrupuleusement le code. La principale fonction de LM est de tenir un registre des échanges passés, permettant notamment de connaître l’identité des commerçants ayant été malhonnêtes par le passé. Au début du jeu, le registre est vide : les échangistes ne savent pas si leur partenaire sera honnête. Lorsqu’un commerçant se comporte de manière malhonnête, la victime a la possibilité, moyennant un certain coût, d’en informer LM qui (puisque ce joueur est honnête par hypothèse) relève l’identité du tricheur et le condamne à payer des dommages et intérêts. Le tricheur peut ou non payer ces dommages (LM n’ayant aucun pouvoir de mise en application). Lorsque le jeu se répète, les joueurs ont dorénavant la possibilité, pour un coût Q, de consulter le registre avant de commencer la transaction. La consultation préalable du registre est une condition pour que LM accepte par la suite de traiter une plainte du commerçant. La séquence de jeu est donc la suivant : 1) consulter LM avant l’échange ou non ; 2) être honnête ou non au cours de l’échange ; 3) porter plainte auprès de LM ou non ; 4) payer ou non les dommages et intérêts.

Milgrom et al. montrent qu’il existe un profil de stratégies (c’est à dire un ensemble d’actions prises de manière séquentielles) qui permet aux joueurs de bénéficier du gain issu d’un échange réussi (où les deux joueurs sont honnêtes) moins le coût Q de consultation préalable du registre, à la condition que les joueurs valorisent suffisamment les gains futurs (qu’ils aient un facteur d’actualisation suffisament élévé, en terme technique). Cette séquence pour le joueur j est la suivante : 1) si j n’a pas triché par le passé, il consulte LM avant l’échange ; 2) si j découvre que son partenaire a triché par la passé, il n’échange pas ; 3) si j participe à l’échange, il se comporte de manière honnête ; 4) j ne fait appel à LM que si il a été arnaqué ; 5) LM attribue des dommages et intérêts à j qui sont équivalents au gain rapporté par la trahison de l’autre ; 6) l’auteur de la tricherie paie seulement s’il n’avait pas déjà triché par le passé. Les auteurs montrent qu’un joueur n’a jamais intérêt à dévier de cette séquence, autrement dit il s’agit d’un équilibre parfait en sous-jeux.  

Que se passe-t-il maintenant si l’on fait l’hypothèse (plus réaliste) que LM peut lui-même être malhonnête, c’est à dire trahir les joueurs de diverses manières : par exemple, en acceptant un pot-de-vin d’un joueur qui a été malhonnête par le passé, pourqu’il soit rayé du registre. Par rapport au jeu précédent, on a deux étapes supplémentaires au début du jeu : 1) proposer un pot-de-vin ou non et 2) LM accepte ou non. Un joueur n’aura évidemment pas intérêt à proposer un pot-de-vin s’il n’a pas triché auparavant et à tricher par la suite, sauf si LM n’est pas incité à rester honnête. Si LM accepte un pot-de-vin il touche une somme S ; dans le cas où le corrupteur triche de nouveau, le joueur j qui a été arnaqué demande des dommages et intérêts (qu’il ne recevra pas) et renonce à payer Q à LM au coup suivant et ne procède donc à aucun échange. Si S < pQ, avec p la probabilité que le corrupteur triche, alors il n’est pas dans l’intérêt de LM d’accepter le pot-de-vin. Un tricheur ne proposera jamais de pot-de-vin si S > a, avec a le gain issu d’un comportement malhonnête.  Il pourra donc y avoir corruption si pQ < S < a. Comme LM ne peut pas fixer Q à un niveau trop élevé (au-dessus de ce que rapporte un échange réussi), il se peut que LM accepte occasionnellement un pot-de-vin. Maintenant, imaginons que tout joueur s’étant fait arnaquer par deux fois bien qu’ayant consulté le registre décide de ne plus jamais recourir au service de LM (la menace ne peut toutefois être crédible que sous certaines conditions), alors LM perd pQ+pQ&/(1-&) > 2S si LM est suffisament patient (& étant son facteur d’actualisation). Si c’est le cas, alors LM exigera un pot-de-vin tellement élevé que cela dissuadera les tricheurs d’essayer de corrompre LM, et dissuadera tout joueur de tricher. L’intuition derrière tout cela est simple : LM est incité à se comporter de manière honnête pour que les marchands continuent de recourir à ses services. Encore faut-il noter qu’ici on a fait l’hypothèse qu’il n’y a aucune communication possible entre les marchands et que par conséquent la réputation de LM ne peut être entachée par le bouche à oreille. Si au contraire on accepte l’hypothèse que les marchands peuvent communiquer (de manière même limitée) entre eux, alors l’incitation est encore plus radicale. 

eBay, une nouvelle Lex Mercatoria

Le cas de la Lex Mercatoria est encore plus intéressant si l’on considère qu’il existe aujourd’hui, dans nos économies modernes, des arrangements institutionnels similaires. Masahiko Aoki considère ainsi que le site d’enchère en ligne eBay constitue un arrangement institutionnel similaire (voir aussi ici, à partir de la page 23). L’achat et la vente en ligne ressemble beaucoup au commerce au temps du moyen-âge : il y a une déconnexion temporelle entre le paiement et réception et une anonymie prononcée qui rend difficile le fait pour un acheteur de s’assurer qu’il recevra la marchandise dans un bon état (ou qu’il la recevra tout court). Et les recours juridiques ne sont pas toujours évidents ou « rentables ». Malgrè tout, on constate que les échanges par internet ont pu largement se développer et on peut considérer qu’une plateforme comme eBay y est pour beaucoup. Le fonctionnement de eBay est assez proche de celui de la Lex Mercatoria. Ici, le registre est remplacé par un mécanisme de réputation fondé sur un système de notes. Chaque agent, en fonction de son comportement passé, se voit attribué une note, visible de tous les autres participants, qui permet d’évaluer sa « fiabilité » et son « honnêteté ». A la différence de la Lex Mercatoria, on peut noter ici que ce sont les participants eux-mêmes qui se « notent ». Cela dit, ce n’est pas très différent du cas précédent si l’on considère que l’inscription au registre des marchands malhonnêtes n’était jamais le fait d’une décision unilatérale des juges. Le système de eBay remplit exactement les mêmes fonctions : inciter les agents à se comporter de manière honnête car, dans le cas contraire, le mécanisme de réputation fait qu’ils auront plus de difficulté à vendre ou acheter des biens, et donc à bénéficier du service. Le principe est donc le même : si les agents sont assez « patients » (qu’ils valorisent suffisament le futur), alors une bonne conduite généralisée doit se développer.

Une conjecture en guise de conclusion

Il y a toutefois deux éléments qu’il peut être intéressant de soulever. On a vu dans le cas précédent que la Lex Mercatoria peut être efficace dans la mesure où les juges tenant le registre sont incités à se comporter de manière honnête. Toutefois, j’ai indiqué que cela ne fonctionne qu’à la condition que la menace de ne plus utiliser de manière définitive ce système par les marchands ayant été arnaqué plusieurs fois soit crédible. L’une des conditions à cette crédibilité peut être notamment d’avoir accès à un service similaire ; bref, l’existence de « concurrents » contribue à rendre la menace plus crédible. Au moyen-âge, cela n’était pas forcément le cas, ce qui explique en partie pourquoi le système n’a pas vécu de manière éternelle. A l’heure d’internet, les choses sont bien différentes. Le marché de l’achat/vente aux enchères en ligne est bien sûr très contestable : quand bien même eBay serait le seul site existant, il n’existe pas véritablement de barrière à l’entrée, de sorte que des concurrents pourraient facilement émerger au moindre signe de défaillance du site dominant. eBay est donc très largement incité à maintenir sa réputation.

Mais, paradoxalement, cela peut poser un problème. L’économiste Bruce Wydick (dans cet ouvrage) indique ainsi que l’efficacité du système de réputation d’eBay repose en partie sur le fait que ce site fait office de point focal pour tous les agents : les agents voulant faire de l’achat et de la vente en ligne se retrouvent plus ou moins spontanément sur eBay du fait de la renommé de ce site. Cela a pour conséquence de conférer une valeur très importante à la note que chacun des utilisateurs peut avoir. Maintenant, imaginons qu’il existe une vingtaine de sites similaires et qu’aucun site ne fasse office de point focal (eBay n’a jamais existé). On se rend compte alors que le système de notation devient beaucoup moins efficace : un agent peut tricher de manière récurrente, jusqu’à que sa note l’empêche de faire des échanges, puis migrer vers un site concurrent sous un autre pseudo. Si l’on reprend le modèle de la Lex Mercatoria, on comprend donc que le « marchand » a moins à craindre son inscription au registre et que, par conséquent, les agents honnêtes ne peuvent plus accorder autant de crédit à ce registre. On peut donc faire une conjecture : la taille du marché de ce type de site d’enchères en ligne est bornée par une contrainte réputationnelle : il faut que le marché soit contestable mais le nombre de concurrents doit rester relativement réduit par rapport au nombre d’utilisateurs, sous peine de diluer l’efficacité du mécanisme réputationnel.

6 Commentaires

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6 réponses à “Institutions et échanges impersonnels : de la « Lex Mercatoria » à eBay

  1. isaac

    Bonjour,

    très intéressent, on trouve cette problématique dans toute la littérature, de Hume et la question de la promesse : « On ne peut transférer la propriété d’une maison particulière distante de vingt lieues, car le consentement ne peut-être accompagné de la délivrance, qui est une circonstance requise », à Commons avec la dichotomie entre transfert physique / transfert légal.
    Comme quoi la « nouvelle éco institutionnelle » n’est pas toute entière à jeter à la poubelle…

  2. Gu Si Fang

    Très intéressante discussion mêlant théorie et exemples concrets!

    J’ajouterais un exemple perso : alors que j’ai eu très peu de problèmes sur eBay en une 60aine de transactions, mon accordeur de piano dit qu’il a souvent des annonces incomplètes voire frauduleuse. J’explique cela par la différence entre ventes répétées et ventes uniques. Un piano d’occasion, quand on est un particulier, on sait qu’on n’en a qu’un à vendre et que la situation ne se représentera pas tout de suite. La réputation n’a aucune valeur dans ce cas sauf si le vendeur vend régulièrement autre chose que des pianos. L’accordeur m’a confirmé que c’était souvent des ebayeurs à 1*.

    Sans possibilité d’utiliser la réputation (jeu répété) et s’il n’y avait pas la menace d’une sanction judiciaire a posteriori, on peut toujours faire appel à un tiers de confiance. C’est un peu le rôle de la LM. J’ai donc suggéré à mon accordeur d’offrir ses services d’expertise de pianos d’occasion et de se bâtir une réputation de tiers de confiance. On pourrait penser que ça augmente le coût des transactions, mais je n’en suis pas sûr. Cela serait vrai si les acheteurs étaient inconscients du risque de fraude et achetaient les yeux fermés. Ce n’est pas exactement le cas!

    Sur les juges, ce que vous écrivez sur la contestabilité du marché me semble applicable à pas mal d’institutions. La possibilité pour les adhérents / membres / citoyens de sortir facilement de l’institution crée une saine incitation. Je crois que c’est une des conclusiond des jeux répetés, selon que le coût de sortie est plus ou moins élevé. Bruno Leoni développe cette idée de marché du droit dans Droit et liberté. Je crois qu’il avait pas mal inspiré Hayek sur ces questions.

  3. elvin

    y a-t-il des études sur d’autres cas observables de nos jours? je pense aux marchés des diamants (Amsterdam, New York) ou aux foires aux bestiaux de nos campagnes. Il me semble que là, la sanction pour malhonnêteté est tout simplement l’exclusion du marché.

  4. C.H.

    @isaac : effectivement, de Hume à Commons, on retrouve déjà ces raisonnements. La nouvelle éco institutionnelle les a plus systématisés qu’inventés.

    @GSF : exemple intéressant. La solution du « tiers de confiance » augmente peut être les coûts de transaction mais c’est typiquement un optimum de second rang : c’est une solution otpimale compte tenu des contraintes notamment en terme d’information.

    @elvin : les marchés des diamants fonctionnent aussi, il me semble, avec des arrangements institutionnels similaires. On peut aussi penser à toute l’économie « souterraine » à mon avis : dans la mesure où l’encadrement de l’Etat est de facto exclu, il faut bien que les agents trouvent d’autres mécanismes. A mon avis, on doit retrouver des mécanismes similaires : réputation, représailles, etc.

  5. elvin

    @C.H. : bien d’accord. Ce que je cherche à montrer, c’est qu’il existe tout un tas de cas historiques ou actuels qui montrent à l’évidence que l’idée reçue et abondamment colportée selon laquelle l’existence de l’Etat serait nécessaire au fonctionnement, voire à l’existence même du marché est une absolue contre-vérité. Historiquement, les Etats sont intervenus (et continuent à intervenir) pour empêcher le marché de fonctionner pleinement, plus que pour le favoriser.

  6. il y a une description remarquable dans le livre du sociologue Alain Tarrus « la mondialisation par le bas » sur le rôle des « Notaires » dans les réseaux immigrés

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