L’économie et l’unification des sciences sociales : quelques réflexions sur l’ouvrage « Philosophy of Economics » de Don Ross

Je viens enfin d’achever la lecture de l’ouvrage Philosophy of Economics (Palgrave Philosophy Today, 2014) de Don Ross. L’auteur fait partie d’un des contributeurs majeurs au champ de la philosophie de l’économie sur les vingt dernières années. Il s’était déjà signalé il y a moins de dix ans par un ouvrage proposant une réflexion difficile mais très stimulante sur les relations entre la science économique et les sciences cognitives. Il est également le co-éditeur avec Harold Kincaid du Oxford Handbook fof Philosophy of Economics, qui de mon point de vue est la meilleure synthèse du champ aujourd’hui disponible sur le marché. Sans surprise, cette dernière contribution s’avère de nouveau être une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse à la nature de science économique en tant que discipline scientifique, sur la manière dont elle produit des connaissances (et quel type de connaissance) et sur son positionnement par rapport aux autres sciences sociales.

« What is economics fundamentally about? ». C’est la question qui est posée dès le début de l’ouvrage et c’est celle à laquelle Ross se propose de répondre en quelques 300 pages. A ce niveau, un premier avertissement est nécessaire : contrairement à ce que le titre du livre pourrait laisser présager, il ne s’agit pas ici d’une introduction au champ de la philosophie de l’économie. A ce titre, l’ouvrage de Ross se démarque complètement du récent livre de Julian Reiss qui, bien qu’ayant le même titre, se présente plutôt comme un manuel d’introduction. L’auteur est ici très clair sur ses intentions : il ne s’agit pas de passer en revue de manière exhaustive toutes les questions qui peuvent être abordées dans le cadre de la philosophie de l’économie, ni de présenter en détail toutes les positions défendues sur l’ensemble des questions abordées. Le livre est une défense argumentée et rigoureuse de positions très tranchées concernant l’objet de la philosophie de l’économie et la nature de la science économique. Le lecteur trouvera donc une vision de la discipline qui n’est pas forcément partagée par tous les économistes et les philosophes de l’économie. A ce titre, si les économistes doivent pouvoir s’y retrouver, les lecteurs extérieurs à la discipline et n’ayant qu’une connaissance approximative de celle-ci peuvent être désorientés à la fois par l’aplomb avec lequel l’auteur défend ses positions (« arrogant » est le premier mot qui me vient à l’esprit pour caractériser le style de l’auteur), et par le caractère plus ou moins elliptique de certains passages.

L’ouvrage est constitué de 5 chapitres au travers desquels l’auteur s’intéresse aux relations de l’économie avec deux autres disciplines « sœurs » : la psychologie et la sociologie. La thèse défendue est que l’économie, notamment au travers de son évolution théorique et méthodologique de ces 30 dernières années, est aujourd’hui conceptuellement et ontologiquement indifférenciée de la sociologie. En clair, Ross considère que les deux disciplines sont vouées à fusionner, au moins sur les plans théoriques, conceptuels et méthodologiques (la question institutionnelle est une autre histoire). En revanche, l’auteur insiste sur la séparation entre l’économie et la psychologie : contrairement à ce que le développement rapide de l’économie comportementale pourrait laisser penser, l’économie se distingue de la psychologie à la fois aux niveaux des questions posées et des outils mobilisés : l’économie (contrairement à la psychologie) n’est pas une science de la décision individuelle et encore une science du comportement « rationnel ». Comme la sociologie, elle s’intéresse à l’interaction entre des agents dont les comportements sont guidés par des préférences et des croyances, au sein de cadres institutionnels organisant la distribution de l’information. A ce titre, la question de l’agrégation des comportements et de la dynamique sociale qui en résulte est centrale en économie, alors qu’elle est inexistante en psychologie.

Le premier chapitre est l’occasion pour Ross de défendre sa conception de la philosophie de l’économie. Comme j’en ai parlé dans un récent billet, je ne reviendrai pas dessus. On notera simplement que l’idée selon laquelle les philosophes de l’économie (et des sciences en général) n’ont pas pour tâche de s’engager dans une critique conceptuelle, mais plutôt de réfléchir à la problématique de l’unification disciplinaire, est loin d’être partagée par tous les protagonistes de la discipline. J’aurais toutefois tendance à suivre Ross sur ce point, ne serait-ce que parce que l’expérience montre que « praticiens » de l’économie n’ont que peu d’égards pour ce que racontent les philosophes de l’économie lorsqu’ils prétendent définir la bonne utilisation des concepts ou les bonnes méthodes empiriques. Le chapitre 2 est une histoire condensée de la discipline allant de la révolution marginaliste à l’avènement de la théorie de l’équilibre générale. Le fil rouge est la progressive émancipation de la discipline vis-à-vis de la psychologie, tout d’abord au travers de la « révolution ordinaliste » amorcée par Pareto, puis de l’axiomatisation de la notion de rationalité au travers de la théorie des préférences révélées développée par Samuelson. Cette histoire n’est pas nouvelle, mais le fait que l’auteur considère cette émancipation comme totalement positive est en revanche plus original dans le contexte actuel. Le point le plus intéressant de ce chapitre est l’accent mis sur le fait qu’à partir de Samuelson, la question de la rationalité devient totalement secondaire dans le cadre de l’application de la théorie économique. Sur un plan empirique, la théorie des préférences révélées a un champ d’application extrêmement strict : celui de consommateurs évoluant sur un marché. A aucun moment, il n’a été supposé par Samuelson ou d’autres que cette théorie pouvait être la théorie du comportement rationnel. Autrement dit, le champ d’application de la théorie des préférences révélées a toujours été restreint à un contexte institutionnel hautement spécifique, celui du marché.

Le troisième chapitre est une présentation des nouveaux outils qui sont aujourd’hui au cœur de la science économique. L’auteur insiste bien entendu sur la théorie des jeux mais aborde également, plus rapidement, deux autres nouveautés majeures : l’expérimentation (en laboratoire mais aussi les expériences naturelles) et l’économétrie, cette dernière donnant le prétexte à une critique pertinente et bienvenue de l’aberration scientifique qu’est tout le mouvement de la freakonomics inspiré par Levitt. L’idée clé du chapitre est que l’économie est fondamentalement une discipline portant sur les problèmes d’information et plus généralement cherchant à relier les caractéristiques informationnelles d’une situation avec la dynamique des comportements qui est observable au niveau agrégé. Les institutions sont, de ce point de vue, absolument centrales car ce sont elles qui permettent aux agents de se coordonner et de prendre des engagements crédibles. Au final, l’auteur défend une conception quasi-hayekienne de l’économie, et dans celle-ci, la branche du mechanism design en constitue clairement l’aboutissement théorique ultime.

Les chapitres 4 et 5 s’intéressent aux relations de l’économie avec respectivement la psychologie et la sociologie. Ce sont clairement les deux chapitres les plus intéressants et aussi ceux qui peuvent prêter le plus aux désaccords. Concernant la psychologie, l’auteur défend globalement une position qu’il qualifie de néo-samuelsonnienne et qui s’oppose à deux autres ayant une certaine audience : l’approche behavioralist de l’économie comportementale qui tend à réduire l’économie à la psychologie voire aux neurosciences ; l’approche behaviorist non-behavioralist défendue par des auteurs tels que Gul et Pesendorfer pour qui économie et psychologie sont radicalement séparées, l’économie ayant pour seul objet les comportements observables. L’approche néo-samuelsonnienne de l’auteur est non-behaviorist non-behavioralist : l’économie ne se réduit pas à la psychologie car son objet d’étude (l’agrégation des comportements dans un cadre institutionnel donné) est différent de celui de psychologie (le comportement humain), mais la « base informationnelle » de l’économie ne se réduit pas aux comportements observables au travers de données plus ou moins agrégées. Les fonctions psychologiques latentes ainsi que les concepts de la « folk psychology » (préférences, croyances) doivent légitimement faire partie des théories explicatives de l’économiste, dès lors que l’on reconnait que ces fonctions et concepts n’ont de sens que dans le cadre d’interactions sociales. Par exemple, le concept de préférence n’a aucune existence ontologique propre (ce n’est pas un état mental) : dans une perspective externaliste à la Dennett, les préférences d’un agent n’existent qu’au travers de son comportement, lequel est encastré dans une structure institutionnelle et sociale. Le cinquième et dernier chapitre prolonge la perspective néo-samuelsonnienne, en relation avec la sociologie cette fois-ci. L’économie, comme la sociologie, s’intéresse au problème de l’agrégation des comportements et des dynamiques socio-économiques (qui, pour l’économie, va jusqu’à porter sur la question des cycles économiques). L’économie, comme la sociologie, ne sont pas des sciences reposant sur l’individualisme méthodologique car l’analyse des comportements se fait toujours au travers de la prise en compte du cadre institutionnel dans lequel ces derniers prennent place. L’auteur discute deux approches récentes en théorie des jeux qui indiquent qu’un rapprochement avec la sociologie est inéluctable : la théorie du raisonnement collectif (team reasoning) de Bacharach, Sugden et al. d’une part, la théorie des « jeux conditionnels » de Wynne Stirling d’autre part. La première montre que l’économie peut et doit incorporer des agents collectifs dans son explication des phénomènes socio-économiques, la seconde montre que l’économie est en mesure de prendre en compte le fait que les préférences des agents résultent d’une construction sociale, autrement dit qu’elles dépendent du contexte dans lequel les agents interagissent (et de ce qu’ils savent de ce contexte). L’auteur finit son ouvrage par quelques considérations supplémentaires sur la place de l’individualisme (descriptif et normatif) en économie.

Vous l’aurez compris en lisant ce résumé (qui est loin de relever tous les points intéressants), l’ouvrage de Ross est d’une richesse rarement atteinte. Au final, l’auteur défend une conception institutionnaliste, informationnelle et complexe de la science économique : institutionnaliste car l’étude des interactions entre les agents économiques ne peut se faire sans prendre en compte le cadre institutionnel dans lequel ces interactions ont lieu ; informationnelle car les phénomènes socio-économiques résultent de la distribution de l’information au sein d’un cadre institutionnel donné ; complexe car l’économie est fondamentalement une science qui s’intéresse aux mécanismes d’agrégation des préférences et des croyances, lesquelles se manifestent au travers des comportements des agents. Le point le plus intéressant concernant la thèse générale de l’auteur est, de mon point de vue (hautement subjectif), le suivant : Ross défend largement la pertinence des outils de la science économique moderne, en particulier de la théorie des jeux. Mais son approche en termes de philosophie de l’économie lui permet de critiquer, le plus souvent à raison, l’interprétation qui est faite de ces outils, y compris par certains économistes. C’est ainsi que Ross défend une conception non-individualiste de la théorie des jeux et de la science économique en général, à contre-courant de l’opinion largement dominante dans et hors du champ de l’économie. C’est évidemment cette conception qui lui permet de jeter des ponts avec la sociologie.

Bien entendu, un ouvrage aussi riche et poursuivant un objectif aussi ambitieux ne peut pas prétendre être à l’abri de toute critique, ou au moins ne pas inviter à une forme de scepticisme. Le livre de Ross comporte finalement deux grands volets qui, au bout du compte, ne sont ni l’un ni l’autre totalement convaincants. Le premier volet de ce livre relève de la philosophie des sciences sociales au travers de son étude des relations entre l’économie, la psychologie et la sociologie. Ce volet souffre peut être de la conception réductrice de la philosophie des sciences qui défend l’auteur : s’interroger sur les relations entre disciplines au travers du seul prisme de l’unification disciplinaire est certes très intéressant, mais mène à ignorer tous les aspects sociologiques et historiques qui entrent en jeu quand on veut comprendre la dynamique effective des sciences. Autant être clair : la fusion entre l’économie et la sociologie envisagée par l’auteur n’aura jamais lieu car elle est en complète contradiction avec la manière dont ces deux sciences sont structurées sur le plan institutionnel. Ironiquement, Ross fait justement remarquer que l’économie peut tout autant étudier les relations de pouvoir que la sociologie. Mais Ross ignore lui-même la dimension du pouvoir lorsqu’il annonce la fusion des deux sciences. On peut espérer cependant que l’argumentation de Ross soit suffisamment convaincante pour amener les protagonistes dans les deux disciplines à appréhender les choses d’une autre manière. Mais j’ai quand même peu d’espoir.

Le second volet du livre relève plus à proprement parler de la théorie de l’économie, voire des sciences sociales. Au-delà de l’interprétation spécifique des outils et théories existantes que propose l’auteur, il prend également position sur le plan théorique au travers de sa défense de la théorie des jeux comme outil central des sciences sociales, et son adhésion à la théorie des jeux conditionnels (largement encore à l’état de prototype) de Stirling. Sur ce plan, l’ouvrage de Ross peut être comparé à un autre livre qui poursuit un objectif similaire, la sophistication philosophique en moins, Bounds of Reason de Herbert Gintis. Gintis est encore plus ambitieux car il voit dans la théorie des jeux un moyen d’unifier rien moins que quatre disciplines : l’économie, la sociologie, la psychologie et la biologie. On peut bien sûr faire la même critique à Gintis qu’à Ross concernant son ignorance des réalités disciplinaires. Cependant, il est étonnant de voir que Ross ignore totalement une partie de la théorie des jeux sur laquelle Gintis s’appuie abondamment : la branche épistémique. C’est d’autant plus étonnant que cette dernière correspond parfaitement à la perspective informationnelle de la discipline défendue par Ross. A titre personnel, je n’ai aucun doute que si rapprochement de l’économie et de la sociologie il doit y avoir, c’est par le biais de cette branche épistémique qu’il se fera, notamment parce qu’elle permet d’intégrer des objets a priori sociologiques, telles que les règles. Il serait d’ailleurs intéressant de ce point de vue d’approfondir les relations entre la théorie des jeux conditionnels et la branche épistémique.

Il reste qu’au final, l’ouvrage de Ross comme celui de Gintis souffrent du même défaut dès lors que la relation avec la sociologie est envisagée : l’unification envisagée par les deux auteurs n’est valable que pour une branche bien particulière de la sociologie, que l’on peut qualifier de sociologie analytique. Cette dernière s’intéresse explicitement au problème de l’agrégation des comportements et, dans les faits, utilise déjà essentiellement les mêmes outils formels que l’économie. Cette relation privilégiée avec la sociologie analytique apparait clairement dans l’ouvrage de Ross, qui accorde une place significative au Foundations of Social Theory de James Coleman. Le problème, c’est que la sociologie analytique est loin d’être représentative de la discipline dans son ensemble. Ainsi, et même si je suis largement d’accord avec les arguments de Ross sur ce point, il est fort probable qu’en pratique, c’est bien avec la psychologie que l’économie va connaitre dans un avenir plus ou moins proche le rapprochement le plus significatif.

3 Commentaires

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3 réponses à “L’économie et l’unification des sciences sociales : quelques réflexions sur l’ouvrage « Philosophy of Economics » de Don Ross

  1. Merci à Cyril pour la recension du livre de Don Ross, que je n’ai pas lu mais je lui fais confiance pour la fidélité à l’original.
    Que je sois heureusement frappé par sa cohérence avec les positions autrichiennes n’est pas seulement une affaire d’obsessions personnelles, mais un indice de plus qui va dans le sens de ma prédiction (optimiste) que
    les économistes vont progressivement continuer à se rapprocher des positions épistémologiques et méthodologiques des classiques
    qu’ils ont abandonnées avec Walras puis Keynes et sur lesquelles les « autrichiens » sont restées, et que dans l’histoire longue de la pensée économique le vingtième siècle n’aura été qu’une malheureuse parenthèse.

    Sur la relation entre économie et psychologie, la position de Ross me rappelle la célèbre formule de Ludwig von Mises « Economics begins where psychology leaves off ».

    Sur sa « conception quasi-hayekienne de l’économie », d’accord , même si je trouve dommage qu’un auteur aussi important commette l’erreur habituelle sur l’individualisme méthodologique, Cette thèse ne dit qu’une seule chose : que les phénomènes collectifs doivent être analysés en termes de comportements individuels, mais elle n’exclut nullement « la prise en compte du cadre institutionnel dans lequel ces derniers prennent place » ni que « les préférences des agents résultent d’une construction sociale, autrement dit qu’elles dépendent du contexte dans lequel les agents interagissent ». Cette erreur est ici d’autant plus surprenante que la conception hayekienne de l’économie, que relève à juste titre Don Ross, comme celle de tous les « autrichiens » repose justement sur l’individualisme méthodologique (bien compris)

    Sur la fusion entre l’économie et la sociologie, d’accord à regret avec Cyril. J’espère quand même qu’un nombre croissant d’auteurs s’affranchiront de leur carcan institutionnel et qu’ils finiront par l’emporter. Au fond, on peut dire que l’économie, c’est la branche de la sociologie qui s’intéresse aux relations de production et d’échange.

    Sur le rapprochement entre la psychologie et l’économie, je pense (j’espère?) qu’il prendra la forme d’un mise en cohérence de l’économie avec la psychologie, les économistes construisant leurs modèles à partir des conclusions des psychologues et non plus indépendamment.

    Sur la relation entre modèles de l’individu et modèles de collectifs, j’ai écrit jadis des choses que je vais retrouver et publier dans mon blog sous forme actualisée et adaptée (pour ne pas polluer le blog de Cyril). Je vous annoncerai ça ici quand ça sera prêt.

  2. dwayne woods

    I downloaded the book and started reading it. You have convinced me to finish it.

  3. S’il est peu probable que les deux discipline fusionnent, il arrive parfois que de nouvelles disciplines voient le jour à l’interface de deux autres (par exemple la biochimie). Est qu’on ne pourrait pas imaginer une « socio-économie » ?

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