Economie comportementale, économie normative et le « problème de la réconciliation » : un faux problème ?

Dans un article de 2012, R. Sugden et B. McQuillin s’intéressent aux tensions qui se développent entre économie positive et économie normative en raison des résultats de l’économie comportementale. Cette dernière tend à indiquer que les individus sont « irrationnels », dans le sens où leurs choix ne sont conforment pas aux prédictions de la théorie de l’utilité standard. Notamment, les choix des individus manifestent des incohérences temporelles (en révélant en particulier une inversion des préférences). Par ailleurs, les attitudes des individus à l’égard du risque et de l’incertitude ne semblent pas se conformer aux axiomes de la théorie de l’utilité espérée. Ici encore, il semble tout simplement que les préférences des agents sur des loteries ne répondent pas à un critère de cohérence minimum.*

Avant l’avènement de l’économie comportementale, la relation entre économie positive et économie normative était simple : les deux branches étaient connectées par le concept de préférence, lui-même le plus souvent entendu dans le sens de la théorie des préférences révélées (TPR). Dans le cade de la TPR, la relation de préférence entre deux états du monde x et y est directement révélée par le choix C(x, y) que fait (ou ferait) l’agent lorsqu’il doit opter pour l’un des deux états du monde. Moyennant certaines contraintes imposées sur la cohérence des choix (en particulier l’axiome GARP), on obtient une relation de préférence révélée alors par les choix qui satisfait à l’axiome de transitivité et, moyennant quelques hypothèses supplémentaires, on peut étendre le cadre d’analyse aux choix en univers risqué, où cette fois-ci l’agent sera doté de préférences transitives et complètes sur des loteries. Dès lors que l’on considère que les choix des agents se conforment effectivement aux axiomes énoncés, on obtient alors une théorie de la décision (théorie de l’utilité ordinale et théorie de l’utilité espérée) positive décrivant le comportement d’agents économiques qualifiés de « rationnels ». L’économie normative (en particulier, l’économie du bien-être) s’est construite sur le postulat que les agents sont rationnels et qu’en conséquence, le critère normatif approprié pour évaluer le niveau de bien-être à un moment donné correspond au degré de satisfaction des préférences.

Comme l’expliquent McQuillin et Sugden dans leur article, plusieurs arguments ont été apportés pour justifier ce critère. Les deux qui reviennent le plus fréquemment sont l’argument éthique (la « souveraineté du consommateur ») et l’argument informationnel (nul n’est mieux placé que l’agent lui-même pour savoir ce qui est bon pour lui). Cependant, comme on le sait, l’économie comportementale a largement remis en cause la théorie de l’utilité ordinale et espérée comme théorie de la décision positive. En particulier, il semble que les comportements des agents ne se conforment pas aux axiomes de la TPR et, qu’en conséquence, ils ne révèlent pas de préférences cohérentes (transitives mais aussi répondant à l’axiome d’indépendance de la théorie de l’utilité espérée). Cela semble poser un problème redoutable à l’économie normative : si les préférences des agents changent dans le temps sans justification apparente et que de manière plus générale elles ne sont pas cohérentes, la définition du bien-être comme satisfaction des préférences perd tout son sens. Si on ne peut plus identifier un agent avec un ordre stable de préférences, alors on ne peut plus non plus évaluer son bien-être sur la base de cet ordre. Tout les outils de l’économie normative, des fonctions de bien-être social utilitaristes au critère de Pareto, deviennent inutilisables. C’est précisément le problème de la réconciliation : comment sauver le concept standard de bien-être (et tous les outils qui vont avec) tout en prenant en compte le fait que les agents ont des préférences incohérentes ?

Plusieurs solutions ont déjà été proposées. L’économie comportementale normative développée par Bernheim et Rangel vise ainsi à sauvegarder le critère de Pareto en l’étendant aux choix et préférences des « selves » et non plus seulement des individus. La solution proposée par Sugden et McQuillin consiste plutôt à proposer un nouveau critère normatif, celui d’opportunité. L’approche en termes de nudge à laquelle est associée la littérature sur le paternalisme libéral repose (tacitement) sur la préservation des critères de bien-être standards et sur l’idée qu’il faut « aider » les agents à se comporter selon les canons de la rationalité énoncés par la théorie de la décision. Cependant, on peut aussi se demander si ce problème de la réconciliation n’est pas un faux problème.

Pour le comprendre, il faut s’interroger à nouveau sur ce que sont réellement les préférences. En économie, on oscille généralement entre deux interprétations : l’interprétation de la TPR donc, selon laquelle choix et préférences sont synonymes, et l’interprétation « psychologique », selon laquelle les préférences sont des états mentaux qui ont une réalité physiologique. Pour être plus clair, soit la proposition x >i y (l’agent i préfère x à y). Dans la première interprétation, elle sera équivalente à la proposition Ci(x, y) = x (si i a le choix entre x et y, il choisira x) ; dans la seconde interprétation, elle sera équivalente à une proposition concernant un certain évènement neuronal qui se produit dans le cerveau de i. Le point n’est pas de savoir laquelle des deux interprétations est la meilleure. L’essentiel est que, dans le deux cas, la relation de préférences est conçue comme étant objective, dans le sens où elle renvoie à des évènements directement (un choix ou un ensemble de choix) ou indirectement (par scanner ou imagerie à résonance magnétique) observables. Une absence de cohérence des préférences signifie alors qu’il est impossible de définir une mesure systématique du bien-être et donc de hiérarchiser les situations en termes de bien-être.

Cependant, il existe une troisième voie. Une interprétation plausible (non contradictoire avec la pratique des économistes en économie positive) est de considérer que les préférences ne sont qu’une construction analytique permettant de décrire le comportement des agents et d’inférer des conclusions concernant l’agrégation de ces comportements (ex : dériver des fonctions de demande). Ce qu’on appelle « préférence » n’est finalement qu’une synthèse des facteurs qui guident les choix ou les jugements des agents. La raison pour laquelle on impose alors à ces préférences des contraintes de cohérence n’est pas parce que cela correspond à l’essence de la rationalité, mais parce que d’un point de vue instrumental, ces contraintes permettent de dériver des théorèmes et des propositions sur les phénomènes socio-économiques qui intéressent l’économiste. Cette interprétation a une implication profonde : il est toujours possible de décrire un problème de décision de manière à ce que le comportement d’un agent révèle des préférences cohérentes. On peut le faire assez simplement, par exemple par une approche consistant à considérer que les préférences ou les choix sont « menu-dependent ». Dans le cadre de cette interprétation, il n’est pas seulement possible de le faire, cela est légitime sur un plan théorique. La contrepartie est double : tout d’abord, la théorie de la décision ainsi réinterprétée ne peut plus être considérée comme une théorie de la rationalité car elle est empiriquement vide (elle ne permet pas de discriminer les comportements rationnels des comportements non-rationnels) ; par ailleurs, la définition du bien-être comme satisfaction des préférences n’a plus aucun sens, sauf à supposer qu’un agent agit et raisonne uniquement en fonction de son bien-être personnel, ce qui est une proposition réfutable et probablement réfutée empiriquement. Mais le problème de la réconciliation est évacué du même coup : ce problème n’a jamais existé, même avant l’avènement de l’économie comportementale, car le concept de préférence n’a alors jamais été une base légitime pour évaluer le bien-être.

Cette interprétation du concept de préférence est cohérente avec celle proposée par Ross dans son récent ouvrage, et où il voit les préférences comme le produit de l’interaction entre l’esprit humain et le contexte institutionnel dans lequel l’agent est inséré. Autrement dit, les préférences dépendent du contexte et ne sont pas déterminées avant que l’individu ne s’engage dans une interaction. Une telle idée se retrouve chez John Searle dans sa critique de ce qu’il nomme la conception « humienne » de la rationalité pratique. Evidemment, le lecteur sceptique rétorquera que dans ce cas, les économistes n’ont plus grand-chose à dire concernant la rationalité des agents. Ce à quoi on peut répondre, en deux temps, que : 1) l’objet premier de la science économique n’a jamais été de construire une « théorie de la rationalité », qu’elle soit positive ou normative, mais plutôt d’étudier les mécanismes au travers desquels les interactions entre les agents génèrent des régularités socioéconomiques intéressantes (ce n’est pas de l’individualisme méthodologique, dans le sens où ces mécanismes peuvent impliquer par exemple de suivre des règles indépendantes des agents) ; 2) l’évaluation de la rationalité des agents est possible, mais implique alors d’interroger et d’évaluer le contenu des préférences. L’économiste peut être intéressé par cette question, notamment dans le cadre de l’économie normative. Mais il va de soi alors que le critère du bien-être comme degré de satisfaction des préférences n’est plus opérationnel.

Note

* Je n’évoquerai pas ici un troisième type « d’anomalie », à savoir le fait que les individus révèlent des préférences sociales, pour la bonne et simple raison que ces préférences ne sont pas contradictoires avec la théorie de la l’utilité standard. Cependant, on peut considérer comme Daniel Hausman que leur existence (et leur importance) pose également un problème du point de vue de l’économie normative.

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