Little sur Simon et la complexité

C.H.

Ce billet de Daniel Little sur le point de vue de Herbert Simon concernant la complexité sociale est à lire. Il m’intéresse à titre personnel d’autant plus que je donne cette année (comme l’année dernière du reste) un cours de « systémique » en M2 d’économie, mais que j’ai construit de manière à ce que l’on s’intéresse essentiellement à la manière d’étudier les phénomènes et les systèmes complexes sans s’arrêter à une approche systémique au sens strict (le plus du cours est ici pour ceux qui sont intéressés).

Dans son billet, Little suggère que la caractérisation de la complexité que propose Simon est difficilement généralisable aux phénomènes sociaux. Simon semble considérer que tous les phénomènes complexes sont hiérarchiques et décomposables, ce qui revient à dire que l’on pourrait étudier un système complexe en le décomposant par ses différentes parties et en étudiant chacune de ces parties séparément. Cependant, Little fait remarquer que la plupart des phénomènes sociaux complexes ne répondent pas à ces critères :

But here is an important point about social complexity.  Neither of these expectations is likely to be satisfied in the case of social systems.  Take the causal processes (sub-systems) that make up a city. And consider some aggregate properties we may be interested in — emigration, resettlement, crime rates, school truancy, real estate values.  Some of the processes that influence these properties are designed (zoning boards, school management systems), but many are not.  Instead, they are the result of separate and non-teleological processes leading to the present.  And there is often a high degree of causal interaction among these separate processes.  As a result, it might be more reasonable to expect, contrary to Simon’s line of thought here, that social systems are likely to embody greater complexity and less decomposability than the systems he uses as examples.

Cela rejoint un point que Little avait déjà souligné : dans le domaine social, les phénomènes complexes résultent le plus souvent de l’interaction d’un ensemble de mécanismes (sociaux) et non d’un seul et même mécanisme qui serait décomposable. Il s’agit d’un aspect que les approches contemporaines en termes de mécanismes (très à la mode en philosophie des sciences, comme j’ai pu en juger récemment) ont tendance à sous-estimer. Ce sont ces interactions qui génère les phénomènes de non-linéarité qui rendent les dynamiques des systèmes difficiles à prédire. Notez que cela ne nécessite pas que l’on fasse appel à un quelconque concept d’émergence, que les scientifiques regardent souvent avec suspicion du fait de son caractère métaphysique supposé.

Une autre importante caractéristique des systèmes sociaux complexes est la capacité de réflexivité des agents qui composent les systèmes. Autrement dit, les agents sociaux peuvent utiliser les caractéristiques macro du système comme ressources cognitives pour prendre leurs décisions, ce qui engendre des « boucles rétroactives » qui accroissent la complexité. Il s’agit d’une forme de « mécanismes descendants » qui n’existe que dans les systèmes sociaux et c’est de ces mécanismes que le statut épistémologique particulier des institutions comme faits objectifs provient.

3 Commentaires

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3 réponses à “Little sur Simon et la complexité

  1. gdm

    @C.H.
    Lugwig von Mises propose une démarche abstraite pour comprendre les phénomènes sociaux. C’est l’action humaine, c’est la praxéologie. Chaque action humaine volontaire, même la plus infime, peut s’analyser comme une suite d’actes de la pensée : but, moyen, profit. Chaque acte visible révèle, ou démontre, ainsi le choix et la volonté de son auteur. C’est ainsi qu’un achat ou une vente démontre la préférence de l’individu. C’est la « préférence démontrée » de Rothbard.

    Cette approche abstraite, ce concept, est une sorte d’atome insécable pour définir et analyser toute action humaine complexe. Un mécanisme social ne peut exister comme tel, ne peut avoir de sens, amha, que s’il est l’agrégation de plusieurs actions humaines individuelles définissables.

    Le troisième principe de la Méthode de Descartes spécifie de décomposer un problème en autant de parties cohérentes qu’il serait possible de le faire. La démarche intellectuelle de Herbert Simon, que vous citez ici, est proche de la méthode proposée par Descartes.

    Etudier l’atome, étudier l’élément, avant d’étudier l’ensemble, me semble moins ambitieux, mais permet de découvrir des lois certaines. Mises, puis Rothbard, ont ainsi découvert des lois certaines de la science économique. Raisonner sur des concepts définissables me semble être un préalable utile à toute recherche d’un mécanisme systémique sur un ensemble.

    La complexité d’un phénomène social global est si grande que toute tentative de son explication sera fluctuante et incertaine. Du moins, c’est mon avis pessimiste sur les espoirs de la sociologie.

    Quelques lois élémentaires de la science économique sont ainsi:
    1. Le profit est le but de chaque action humaine
    2. La valeur est un acte de l’esprit, un acte de préférence à un autre bien. La valeur est un nombre lorsqu’on peut préférer un bien à une quantité de monnaie.
    3. Chacun préfère acheter moins cher
    4. Chacun préfère vendre plus cher
    5. Le vol est l’appropriation d’un bien sans le consentement du propriétaire.

    Ces quelques lois économiques sont fondées sur le concept du droit de propriété individuel. Raisonner sur une loi économique, c’est toujours raisonner sur un droit de propriété. Raisonner en terme de système, de mécanisme collectif, risque de perdre de vue ces bases de la science économique.

    • C.H.

      Oui, je connais assez bien la praxéologie de Mises. Sur le fond, je suis d’accord, on ne peut analyser un fait social en faisant abstraction de l’individu, de ses croyances, de ses intentions, de ses actions. La science économique (en tout cas, la microéconomie) ne dit pas autre chose. Mais la praxéologie de Mises va trop loin quand elle suggère que l’on peut ainsi établir des lois (synthétiques) a priori de l’économie (les propositions synthétiques a priori sont du reste aujourd’hui largement rejetées en philosophie). Au mieux, ce que la praxéologie peut permettre de découvrir, ce sont des tendances (Cartwright dirait des « capacités »). D’ailleurs, les « lois » que vous énoncées me semblent toutes fausses ou en tout cas nullement déductibles à partir d’axiomes fondamentaux : les lois 1, 4 et 5 ne sont vraies que ceteris paribus et de fait elles sont régulièrement démenties, la loi 2 n’est vraie que dans un cadre institutionnel particulier (l’économie de marché) et la loi 5 est soit un jugement moral (ce qui ne diminue pas sa valeur) soit une proposition purement tautologique qui dépend de ce que l’on appelle « vol » et « consentement ».

      Mais le point n’est pas là. D’une part, on sait très bien qu’étudier un système en le décomposant et en regardant indépendamment chacun de ses parties peut conduire à des erreurs, à partir du moment où ce qui nous intéresse et le comportement global du système. Cela est vrai dans les sciences de la nature comme dans les sciences sociales. D’autre part, une théorie de l’action humaine qui ne prend pas en compte le fait que les individus agissent en fonction de ce que font les autres individus mais aussi en fonction de l’état du système me semble singulièrement incomplète. Un point qui est d’ailleurs amusant c’est qu’aucun économiste « autrichien » n’est senti le besoin de refonder la praxélogie alors même que l’avènement de la théorie des jeux devrait pousser à son extension notamment sur les problèmes d’intersubjectivité (les travaux de Lachman et Lavoie dans la tradition autrichienne sont une exception mais à ma connaissance ont peu de considération chez les autrichiens). Un aspect essentiel me semble le fait qu’au quotidien nous déterminons nos actions en prenant comme donnés des éléments institutionnels qui sont pourtant le produit de l’action des individus. La réification des institutions sociales vient de là.

  2. elvin

    Il me semble que la façon dont gdm rapporte les positions de Mises est inexacte, ce qui rend la réponse de C.H. en partie hors sujet, d’autant plus que lui-même décrit les positions autrichiennes de façon amha également inexacte.

    D’abord, les « lois » 1,3 et 4 de gdm sont en réalité des cas particuliers d’un même axiome fondamental que Mises énonce « toute action humaine vise à remplacer un état du monde par un autre état jugé préférable par l’auteur de cette action » ; dans la « loi » 2, la première phrase est une forme de définition, et la deuxième est fausse car pour Mises la valeur d’un bien n’est pas une grandeur numérique. Quant à la « loi » 5, c’est de nouveau une simple définition.

    Sur cette histoire de lois (ou plutôt d’énoncés) synthétiques a priori, je sais bien que ça a été discuté par plusieurs autrichiens, mais d’une part Mises lui-même n’emploie pas cette expression, et d’autre part je crois que ce n’est pas la bonne façon de poser le problème. La vraie question est : existe-t-il des énoncés dont la vérité est certaine indépendamment de toute expérience ? Mises répond que oui : il y ceux dont la négation est impensable (« J’existe »), ceux qui dont la vérité est nécessaire pour que notre esprit puisse fonctionner, et d’autres qui résultent d’une forme d’expérience, par exemple l’axiome cité plus haut. Dans The Ultimate Foundation of Economic Science, Mises suggère même que ces croyances a priori pourraient être le produit de l’évolution, les individus qui les possédaient étant plus aptes à survivre et à les transmettre à leurs descendants et à leurs contemporains.

    Enfin Mises ne dit à aucun moment que « l’action humaine ne prend pas en compte le fait que les individus agissent en fonction de ce que font les autres individus mais aussi en fonction de l’état du système ». Il dit même explicitement le contraire, et notamment que « nous déterminons nos actions en prenant comme donnés des éléments institutionnels qui sont pourtant le produit de l’action des individus » comme dit fort justement Cyril. La praxéologie a certes besoin d’être appliquée à de nouveaux domaines, mais n’a amha nul besoin d’être « refondée ».

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