Une courte note sur les anticipations rationnelles (encore)

C.H.

Deux billets de Rajiv Sethi sur l’hypothèse d’anticipations rationnelles (un récent, un plus ancien) m’amènent à revenir brièvement sur le sujet. Suite à la citation d’un passage d’un article de Robert Solow dans lequel ce dernier résume (de manière lumineuse selon Sethi) l’essence de la pensée de Keynes, Sethi note :

This is as clear and concise a description of the fundamental contribution of the General Theory that I have ever read. And it reveals just how far from the original vision of Keynes the so-called Keynesian economics of our textbooks has come. The downward inflexibility of wages and prices is viewed in many quarters today to be the hallmark of the Keynesian theory, and yet the opposite is closer to the truth. The key problem for Keynes is the mutual inconsistency of individual plans: the inability of those who defer consumption to communicate their demand for future goods and services to those who would invest in the means to produce them.

The place where this idea gets buried in modern models is in the hypothesis of « rational expectations. » A generation of graduate students has come to equate this hypothesis with the much more innocent claim that individual behavior is « forward looking. » But the rational expectations hypothesis is considerably more stringent than that: it requires that the subjective probability distributions on the basis of which individual decisions are made correspond to the objective distributions that these decisions then give rise to. It is an equilibrium hypothesis, and not a behavioral one. And it amounts to assuming that the plans made by millions of individuals in a decentralized economy are mutually consistent. As Duncan Foley recognized a long time ago, this is nothing more than « a disguised form of the assumption of the existence of complete futures and contingencies markets. »

L’idée selon laquelle l’hypothèse d’anticipations rationnelles est une hypothèse d’équilibre est très intéressante. Cela renvoi effectivement au fait qu’il s’agit d’une contrainte structurelle qui est imposée au modèle dans le sens où il est posé comme condition qu’à l’équilibre les anticipations des agents doivent avoir certaines propriétés. L’une des implications est très bien soulignée par Sethi dans le second billet :

[The rational expectations hypothesis] therefore requires not only that agents have « incredible cognitive abilities » but also that this fact is common knowledge among them, and that they are able to coordinate their behavior in order to jointly traverse an equilibrium path.

Cette clause de la connaissance commune est effectivement essentielle et correspond à ce qu’a par ailleurs écrit Roger Guesnerie (voir mon récent billet), à savoir qu’avoir des anticipations rationnelles n’est rationnel que si les autres ont les mêmes anticipations. Cela s’explique aisément par le fait que les anticipations des agents, qui portent sur les relations entre agrégats macroéconomiques, portent par extension sur les anticipations des autres agents (puisque les relations entre agrégats macroéconomiques sont le produit des actions et des croyances des individus). Comme je l’ai déjà écrit ici à plusieurs reprises, la clause de la connaissance commune est acceptable si elle appréhendée comme un évènement plutôt que comme une hypothèse. Autrement dit, il est intéressant d’essayer d’endogénéiser la réalisation de la connaissance commune au sein d’une population en intégrant explicitement les mécanismes épistémiques sous-jacents.

Comme l’indique Michael Chwe, la réalisation de la connaissance commune (d’un évènement ou d’une proposition) dans une population n’a rien d’exceptionnel et est tout à fait possible. Mais elle n’est possible qu’à des conditions bien particulières. Un évènement (quelque chose d’observable) ne peut être connaissance commune que s’il est public, c’est à dire que son occurrence se  produit dans des conditions telles que l’on peut être certain (ou au moins raisonnablement penser) que tout le monde l’a observé. Mais ce n’est souvent pas suffisant : pour qu’un évènement permette une coordination des anticipations des agents, il faut qu’il soit en mesure de générer une connaissance commune de ces anticipations. Bref, cela implique que tous les membres d’une population infèrent la même chose du même évènement. Cela renvoi à la doctrine d’Harsanyi et à son extension développée par Robert Aumann qui débouche sur la conclusion selon laquelle « it is impossible to agree to disagree« ‘. Le postulat clé derrière cette doctrine est l’hypothèse de common priors : tous les agents ont les mêmes croyances ex ante sur la distribution des différents états du monde et sur les croyances (et actions) de chacun selon l’état du monde. Bref, cela revient à supposer que le monde socioéconomique est un gigantesque équilibre corrélé dans lequel la « Nature » indiquerait comme par magie à chacun ce qu’il doit faire à n’importe quel moment. Comme le défend de manière convaincante Ken Binmore dans ce récent ouvrage, c’est le genre d’hypothèses épistémiques qui ne peut tenir que dans un « small world » au sens de Savage, mais nullement dans la réalité socioéconomique.

Il n’empêche qu’il existe des équilibres corrélés dans le monde socioéconomique, ou autrement dit il arrive parfois que les individus aient les mêmes croyances ex ante. Dans ses cas, la réussite de la coordination des plans de multiples individus est une tautologie. Mais il faut expliquer (plutôt que postuler) comment cette corrélation des croyances est possible. La culture et les institutions sont évidemment probablement une importante explication. Mais d’autres facteurs peuvent jouer. Par exemple, faire l’hypothèse d’anticipations rationnelles sur les marchés financiers est moins héroïque que la faire pour la macroéconomie dans son ensemble, parce que sur les marchés financiers la théorie économique financière sert en partie d’instrument de corrélation des croyances et des actions. C’est en tout une possibilité suggérée par les travaux empiriques sur la performativité de la théorie économique. Mais c’est une hypothèse empirique qui demande à être étayée et qui peut être falsifiée. En revanche, postuler des anticipations rationnelles à l’échelle macroéconomique sans indiquer comment la corrélation des anticipations est possible revient à poser des contraintes épistémiques qui rendent les modèles qui le font très peu crédibles.

2 Commentaires

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2 réponses à “Une courte note sur les anticipations rationnelles (encore)

  1. elvin

    Euréka !

    Ce billet résoud pour moi un mystère : pourquoi parler d’« hypothèse » alors que pour tout individu normal (je veux dire qui n’est pas économiste), le fait que les humains utilisent dans leurs décisions et dans leurs actions des représentations des évènements futurs qu’ils se forment en utilisant leur raison (c’est-à-dire des anticipations rationnelles au sens propre) est un constat élémentaire que chacun peut faire chaque jour, et certainement pas une simple hypothèse. Ce qui est une hypothèse (contestable) c’est au contraire qu’ils ne le font pas, comme le suppose la théorie néoclassique,

    Pour considérer que l’existence des anticipations rationnelles ainsi définies n’est qu’une hypothèse, et de plus une hypothèse qui mérite qu’on en salue les auteurs, il faudrait d’abord avoir admis que l’hypothèse de leur inexistence, de toute évidence fausse, est en fait vraie. J’ai bien peur que ce soit la position de nombreux économistes orthodoxes

    Donc, à supposer que les économistes soient des gens comme les autres, qui tiennent compte de ce qu’ils voient en eux et autour d’eux, ce qu’ils appellent « l’hypothèse des anticipations rationnelles » doit être autre chose qui mérite vraiment le nom d’hypothèse, donc non observable et qui a donc, s’agissant du comportement humain, toutes chances d’être fausse. Par exemple, que ces hypothèses soient cohérentes d’un individu à l’autre – de toute évidence faux comme le dit Cyril.

    On tombe alors sur un autre mystère : à quoi ça peut bien servir d’autre qu’à tenter vainement de sauver de la débâcle les théories de l’équilibre ?

  2. J-E

    Merci pour ce billet intéressant, un point de détail quand même : je ne suis pas du tout convaincu qu’il soit nécessaire aux modèles à anticipations rationnelles que la rationalité des anticipations soit connaissance commune, ce n’est d’ailleurs pas une implication de ce que dit Guesnerie.

    Comme le souligne bien ce billet, l’hypothèse d’AR est probablement plus à voir comme une extension du concept d’équilibre que comme une hypothèse sur la rationalité des agents. Le livre d’Evans et Honkapohja étudie la question en détail, souvent même avec des règles d’apprentissage plus ou moins naïves une économie converge vers un équilibre à anticipations rationnelles, alors même que les agents n’ont absolument rien compris à cette économie et ont encore moins une idée de ce que pensent les autres agents. Guesnerie utilise aussi souvent l’exemple de la cobweb, où selon l’élasticité de l’offre et de la demande une règle extrêmement naïve aussi va converge vers l’équilibre ou au contraire partir dans le décor.

    Il y a un argument extrêmement fort dans l’hypothèse d’anticipations rationnelles : si un équilibre n’est pas tel que ce qui se réalise correspond aux anticipations des agents, ceux-ci vont réviser leurs croyances et changer leurs actions, donc ça ne peut pas être un équilibre.

    Après il y a plusieurs façons d’interpréter cet argument. Dans beaucoup de situations plutôt microéconomiques on peut admettre que la même situation se répète un assez grand nombre de fois et on peut raisonnablement supposer que tout le monde converge vers une bonne vision du résultat de l’interaction. En théorie des jeux l’hypothèse d’anticipations rationnelles est ainsi consusbtantielle à l’idée d’équilibre. C’est beaucoup plus délicat en macroéconomie, surtout dans des équilibres dynamiques. Difficile de supposer qu’arrivé à la fin de sa vie un agent se rend compte qu’il aurait dû épargner totalement différemment au cours de son existence et qu’il fera mieux la prochaine fois.

    Autrement dit l’hypothèse d’équilibre suppose qu’on est arrivé à converger sur un steady state de long terme, l’hypothèse d’anticipations rationnelles suppose que c’est vraiment du très très long terme. La question c’est dans quel type de situation cela a-t-il un sens de supposer que la convergence a eu lieu. Question bonus, quand ça n’a pas de sens on fait quoi ? Jadis les anticipations étaient simplement un paramètre libre (chez les Suédois par exemple), ce qui est un peu embêtant car on peut expliquer tout et n’importe quoi par des chocs sur les anticipations (ce qui n’est pas forcément pire que de tout expliquer par des chocs de productivité). Ensuite on a spécifié des règles un peu ad hoc comme les anticipations adaptatives, embêtantes aussi parce que pouvant mener à des situations vraiment crétines. Les anticipations rationnelles vont probablement trop loin dans l’autre sens. Enfin il y a des gens comme Sargent qui modélisent l’apprentissage rationnel effectué par les agents au cours du temps, mais cela donne de gros modèles dont le message est loin d’être très clair.

    Bon je me suis encore laissé emporté par mon dada. Bonne continuation !

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