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Blogs et hétérodoxie

C.H.

Pour ce premier billet de 2012, je vais commencer par souhaiter une bonne année à tous les lecteurs. Pour repartir du bon pied, je recommande cet intéressant article de The Economist sur la manière dont les blogs ont permis à plusieurs points de vue « hétérodoxes » sur la crise économique d’obtenir une réelle audience. Notons que cela n’est pas vraiment un fait nouveau aux Etats-Unis où les blogs notamment d’orientation plutôt « autrichienne » sont présents en nombre et ont une visibilité bien supérieure au poids académique de leurs auteurs et de leurs idées. Au risque de me répéter et d’enfoncer une porte ouverte, il est remarquable de constater la différence de « culture » entre la France et les Etats-Unis : non seulement la taille mais surtout l’influence de la blogosphère économique française reste limitée, mais il est surtout intéressant de constater que les économistes hétérodoxes français ont peu (ou pas) profité de ce nouveau média, contrairement à leurs collègues américains. Il y a bien sûr quelques exceptions (voir les blogs d’Alternatives économiques par exemple) mais on ne peut pas dire qu’elles aient un poids notable sur le débat public économique en France. Le fait est d’ailleurs qu’aucun blog économique français n’a de poids réel (et celui des blogs américains est probablement surestimé d’ailleurs), ce qui me fait dire que les économistes hétérodoxes français ne font que suivre la tendance générale : bloguer n’est pas perçu comme une activité « rentable » au sens académique du terme et cette croyance est d’une certaine manière largement auto-réalisatrice.

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L’éthique du paternalisme libéral

C.H.

William Easterly semble avoir beaucoup aimé le dernier ouvrage de Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow. Kahneman utilise les apports de l’économie comportementale pour défendre une forme de « paternalisme libéral » dont l’idée centrale pourrait se résumer par « les pouvoirs publics doivent aider les individus à faire les bons choix ». A la fin de son article, Easterly relève un des problèmes de cette approche :

Kahneman’s endorsement of “libertarian paternalism” contains many good ideas for nudging people in the right direction, such as default savings plans or organ donations. But his case here is much too sweeping, because it overlooks everything the rest of the book says about how the experts are as prone to cognitive biases as the rest of us. Those at the top will be overly confident in their ability to predict the system-wide effects of paternalistic policy-making – and the combination of democratic politics and market economics is precisely the kind of complex and spontaneous order that does not lend itself to expert intuition.

Les « experts » et les pouvoirs publics ne sont effectivement après tout pas plus immunisés contre les biais mis en avant par l’économie comportementale. Je ne suis pas certain toutefois que ce soit la critique la plus forte que l’on puisse faire contre le paternalisme libéral. Ce billet de Leigh Caldwell fait un certain nombre d’objections à cet argument :

First, we are not comparing like with like. There is no claim that a regulator, when placed in the same situation and making the same decision as a citizen, will come up with a better answer. Instead, we are looking at times when citizens make snap decisions without thinking them through – or, often, make no overt decision at all because they do not notice that there is a decision to be made. In these cases, the regulator’s goal is either to say « what would the citizen decide if they did think about it carefully? », or even better, to encourage the citizen to make the effort of thinking it through themselves. If the answer to « what would the citizen decide? » is controversial or ambiguous, the regulator is unlikely to try to intervene.

Second, everyone specialises in something. A lawyer specialises in the law – I wouldn’t expect them to be better at making business decisions than me, but where my business decisions have legal ramifications I’d like to have their input. A doctor does not know better than me what I should choose to eat for dinner, but they can give me useful information to help me pick the foods that are right for me. And similarly, somebody who spends their professional life thinking about decision-making and examining the extensive research in this field is likely to be able to help me make decisions that I’ll be happier with.

Third, even if regulators are not perfect, a best-effort regulation may well be better than none at all. The absence of regulation does not mean the absence of nudging. As Thaler and Sunstein point out in Nudge, our decisions are going to be influenced by context, framing and defaults no matter what. If the government takes no part, then the influences will be random, or chosen by private companies (whose interests are sometimes opposed to mine, though not always). If a democratically accountable government can help to move from one default frame to another that is more likely to be in my interest, then why would I not prefer that one?

Ce qui est intéressant dans le paternalisme libéral, c’est qu’il justifie l’intervention de l’Etat d’une manière qui n’est pas traditionnelle en économie. Pour un économiste, l’intervention de l’Etat va notamment pouvoir se justifier en cas de défaillance de marché. Or, les biais comportementaux des individus (et notamment leur propension à avoir des préférences non stables et non cohérentes) ne remettent pas nécessairement en cause le bon fonctionnement du marché, comme l’a montré Robert Sugden. Autrement dit, « l’irrationalité » des individus (Kahneman n’aime pas parler d’irrationalité, d’où les guillemets) ne remet pas en cause la « rationalité écologique » du marché. Derrière la justification de l’intervention de l’Etat dans le cadre du paternalisme libéral se cache donc un argument sur les préférences des individus : les individus n’ont pas les « bonnes » préférences eu égard à certains critères d’évaluation. Ces critères ne sont pas économiques en tant que tels mais plutôt éthiques. A mon sens, la plus grande objection que l’on peut faire au paternalisme libéral n’est donc pas une objection « technique » (ou économique) mais plutôt une objection philosophique sur la nature des présupposés éthiques qui sous-tendent cette approche, présupposés au demeurant rarement explicités.

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Les économistes ont-ils perdu toute « Vision » ?

C.H.

Roger Backhouse, auteur important dans le champ de la philosophie économique, et Bradley Bateman posent une question fondamentale dans cet article paru dans le New York Times : ne manque-t-on pas cruellement d’économistes capables d’avoir une pensée globale sur le fonctionnement de nos économies, de proposer une « Big Picture » de nos économies de marché et capitalistes ? Des penseurs qui, à la manière de Marx, Keynes, Hayek ou Friedman, pourraient développer une vision cohérente des économies contemporaines.

Backhouse et Bateman notent de manière très juste que l’évolution de la discipline n’est pas favorable à la survie de ce genre de penseurs. Ironiquement, c’est Keynes lui-même qui est le premier à l’avoir bien compris en expliquant qu’un économiste devait être comme un « dentiste » : avoir l’ambition mesuré de ne traiter qu’un problème bien identifié et bien circonscrit, mais dont la résolution peut être potentiellement très bénéfique. L’économie, comme toutes les sciences « dures », mais aussi comme de plus en plus d’autres sciences sociales, est aujourd’hui une discipline extrêmement spécialisée. Cela s’explique évidemment par le fait que le stock de connaissances ne cessent de s’accroître, et ceci de manière exponentielle. Les compétences techniques et les connaissances factuelles qui sont requises pour apporter une contribution significative dans un des sous-domaines de la science économique sont telles que, hormis pour une poignée d’individus extrêmement brillants, il est bien difficile de sortir de son champ d’expertise étroit. Ajoutez à cela les incitations et contraintes instaurées par le fonctionnement de la science moderne qui poussent à une recherche de la « productivité », et on comprend alors aisément pourquoi tous les économistes sont devenus des dentistes.

A chacun de se faire son opinion sur cette évolution, si elle est souhaitable ou dommageable. On peut faire remarquer, à juste titre, que d’une certaine manière elle échappe largement à notre contrôle et qu’elle s’inscrit logiquement dans le cadre d’une dynamique de « progrès » scientifique. Mais on peut aussi souligner certains de ses désagréments. Dans son monumental Histoire de l’analyse économique, Joseph Schumpeter (un de ces spécimens à avoir développé une vision globale du capitalisme) a insisté sur l’importance de ce qu’il appelle la vision dans notre manière d’aborder les problèmes socioéconomiques (citation en anglais, n’ayant pas la version française sous la main) :

Obviously, in order to be able to posit to ourselves any problems at all, we should first have to visualise a distinct set of coherent phenomena as a worthwhile object of our analytic efforts. In other words, analytic effort is of necessity preceded by a preanalytic cognitive act that supplies the raw material for the cognitive effort [and this] will be called Vision

Dans le cadre de la démarche analytique et cartésienne qui consiste à séparer les éléments d’un ensemble plus global pour les étudier séparément, nous avons besoins de passer par une phase de cognition pré-analytique où nous développons une vision de l’ensemble global qui va nous guider. Les problèmes socioéconomiques que les économistes étudient ne sont pas des faits objectifs. Les problèmes sont construits par la manière dont nous les caractérisons, les divisons les uns par rapport aux autres et par la manière dont nous les relions. Cet acte cognitif pré-analytique a également été très bien pensé par Max Weber et son concept de « rapport aux valeurs ». Le rapport aux valeurs est l’ensemble des éléments normatifs (la plupart du temps produit par le contexte culturel) qui nous conduit à considérer tel problème comme important ou significatif et tel autre autre problème comme secondaire. C’est aussi lui qui nous conduit à caractériser les problèmes de la manière dont nous le faisons. Le point de tout ça n’est pas que la méthode analytique est problématique en soi, mais qu’elle le devient à partir du moment où la caractérisation des phénomènes à étudier ne se fait plus sur la base d’une vision de l’ensemble global dans lequel ces phénomènes s’inscrivent.

Les économistes ont-ils perdu cette vision ? Probablement pas tous, mais il est évident que le rejet pour les travaux cherchant à développer une approche d’ensemble sur le capitalisme (par exemple) ne facilite pas l’entretien d’une telle vision. Il est peut être trop facile de prendre certains exemples extrêmes montrant comment la profession valorise plus des travaux s’intéressant aux stratégies optimales d’abaissement des lunettes de WC que des travaux portant sur les variétés du capitalisme (lesquels seront typiquement publiés ailleurs qu’en économie), mais il y a là certainement quelque chose qui a du sens. Au-delà ce ces contrastes caricaturaux, le plus inquiétant est qu’aujourd’hui un économiste du travail (par exemple) peut produire de la recherche de qualité (ou considérée comme telle) sans avoir la moindre connaissance (autres que les éléments théoriques communs) concernant le fonctionnement des systèmes financiers ou des systèmes de santé. Ces problèmes sont différents me direz-vous. Ce à quoi je vous répondrai que tout dépend de la vision que vous adoptez.

Cette question m’intéresse d’autant plus que cela fait 4 ans maintenant que je donne un cours sur les variétés de capitalisme à des non-économistes de niveau master. Ce que j’en tire, c’est que ce type de cours répond totalement aux attentes d’un public de non-spécialistes qui eux-même veulent se doter d’une vision, même approximative, de la manière dont fonctionne nos économies. Du coup, je me demande si ce n’est pas comme ça qu’il faudrait interpréter la récente affaire du « walk-out » qui a concerné le célèbre cours d’économie de Greg Mankiw à Harvard. Il y a clairement une motivation idéologique derrière l’action de ces étudiants (dont la lettre est d’une pauvreté argumentaire affligeante, surtout si l’on considère qu’il s’agit d’étudiants de Harvard !) mais il y aussi là le signe d’un décalage entre une demande provenant en partie d’étudiants non-économistes et une offre (le cours de Mankiw) qui s’inscrit dans la plus stricte orthodoxie de la profession (ce qui n’est pas une critique). Il est bien entendu que les aspirants économistes doivent se soumettre à l’austérité des cours d’économie standard (qui d’ailleurs ne sont pas forcément austères). Pour les autres, c’est moins évident et ce n’est en tout cas pas ce qu’ils attendent. Mais peut être qu’un changement de perspective chez les économistes professionnels eux-mêmes est-il nécessaire. Initialement, les économistes étaient des philosophes. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont devenus de purs et brillants techniciens. On est peut être maintenant en mesure de trouver un juste équilibre, histoire de faire des économistes de véritables penseurs de notre société.

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Remplacer le capitalisme par… le capitalisme

C.H.

Très bon article de John Kay, dont le propos se rapproche plus ou moins de l’idée développée par mon billet sur le même thème :

Greed is a human motivation, but not a dominant one – and the institutions that most exemplified the philosophy of greed were those that imploded in 2007-08. The goods made by workers whose motivation was purely instrumental were driven out of the marketplace by those of people who took pride in their work and of organisations which understood that complex assembly depends on teamwork. A semantic confusion leads us to use the word market to describe both the process which puts food on our table and the activity of gambling in credit default swaps. That confusion has enabled people to claim the virtues of the former for the latter.

Many of those who preach the doctrine of free enterprise loudest have succeeded by skills more akin to those of backroom politicians than of entrepreneurs. Mobile phone networks grew rapidly because a fortunate interlude of deregulatory fervour wrested a monopoly from incumbent fixed line operators. The inventors of social networking sites resemble the occupiers of St Paul’s Churchyard tents more than the occupants of boardrooms. The besuited Winkelvoss twins, lobbying and litigating for a share of Mark Zuckerberg’s business, embody the deformed view of market economics which confuses business interests with free enterprise.

Perhaps the “something nicer” which should replace capitalism is a more nuanced – and more accurate – account of capitalism itself.

Dans une perspective plus académique, on peut renvoyer à l’article de Robert Sugden et Luigino Bruni sur la moralité intrinsèque des relations marchandes et dont j’avais parlé ici.

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Little sur Simon et la complexité

C.H.

Ce billet de Daniel Little sur le point de vue de Herbert Simon concernant la complexité sociale est à lire. Il m’intéresse à titre personnel d’autant plus que je donne cette année (comme l’année dernière du reste) un cours de « systémique » en M2 d’économie, mais que j’ai construit de manière à ce que l’on s’intéresse essentiellement à la manière d’étudier les phénomènes et les systèmes complexes sans s’arrêter à une approche systémique au sens strict (le plus du cours est ici pour ceux qui sont intéressés).

Dans son billet, Little suggère que la caractérisation de la complexité que propose Simon est difficilement généralisable aux phénomènes sociaux. Simon semble considérer que tous les phénomènes complexes sont hiérarchiques et décomposables, ce qui revient à dire que l’on pourrait étudier un système complexe en le décomposant par ses différentes parties et en étudiant chacune de ces parties séparément. Cependant, Little fait remarquer que la plupart des phénomènes sociaux complexes ne répondent pas à ces critères :

But here is an important point about social complexity.  Neither of these expectations is likely to be satisfied in the case of social systems.  Take the causal processes (sub-systems) that make up a city. And consider some aggregate properties we may be interested in — emigration, resettlement, crime rates, school truancy, real estate values.  Some of the processes that influence these properties are designed (zoning boards, school management systems), but many are not.  Instead, they are the result of separate and non-teleological processes leading to the present.  And there is often a high degree of causal interaction among these separate processes.  As a result, it might be more reasonable to expect, contrary to Simon’s line of thought here, that social systems are likely to embody greater complexity and less decomposability than the systems he uses as examples.

Cela rejoint un point que Little avait déjà souligné : dans le domaine social, les phénomènes complexes résultent le plus souvent de l’interaction d’un ensemble de mécanismes (sociaux) et non d’un seul et même mécanisme qui serait décomposable. Il s’agit d’un aspect que les approches contemporaines en termes de mécanismes (très à la mode en philosophie des sciences, comme j’ai pu en juger récemment) ont tendance à sous-estimer. Ce sont ces interactions qui génère les phénomènes de non-linéarité qui rendent les dynamiques des systèmes difficiles à prédire. Notez que cela ne nécessite pas que l’on fasse appel à un quelconque concept d’émergence, que les scientifiques regardent souvent avec suspicion du fait de son caractère métaphysique supposé.

Une autre importante caractéristique des systèmes sociaux complexes est la capacité de réflexivité des agents qui composent les systèmes. Autrement dit, les agents sociaux peuvent utiliser les caractéristiques macro du système comme ressources cognitives pour prendre leurs décisions, ce qui engendre des « boucles rétroactives » qui accroissent la complexité. Il s’agit d’une forme de « mécanismes descendants » qui n’existe que dans les systèmes sociaux et c’est de ces mécanismes que le statut épistémologique particulier des institutions comme faits objectifs provient.

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Medema sur le théorème de Coase

C.H.

Nouvelle interview vidéo sur le site de l’INET. L’historien de la pensée Steve Medema discute du théorème de Coase et notamment de la manière particulière dont il a été présenté dans les textbooks. Il est assez ironique que ce « théorème », dont l’auteur est l’un des plus farouches opposants à ce qu’il appelle la « blackboard economics », ait été approprié par le courant de la Law & Economics version école de Chicago pour défendre les vertus de l’autorégulation. L’idée de Coase était au contraire de souligner que ce théorème – qui n’en est pas un – ne fonctionne que dans un monde sans coûts de transaction qui n’existe pas. Selon Medema, les membres de l’école de Chicago ont utilisé le théorème de Coase pour suggérer que les institutions sont secondaires dans une économie. En fait, l’enseignement est exactement inverse : précisément parce qu’il y a des coûts de transaction, la distribution initiale des droits de propriété n’est pas neutre.

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Décisions collectives et incohérence intertemporelle

C.H.

Jeff Ely sur Cheap Talk rapporte les résultats d’un papier de Matthew Jackson et Leeat Yariv sur le lien entre décision collective et incohérence intertemporelle. Jackson et Yariv montre qu’à partir du moment où les membres d’un groupe ont des préférences temporelles (mesurées par un facteur d’actualisation) conflictuelles et que ce groupe agrège les préférences des individus par une procédure non dictatoriale, alors les décisions du groupe manifesteront une incohérence intertemporelle, c’est à dire une inversion des préférences dans le temps.

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