Pourquoi les économistes ont abandonné l’individualisme méthodologique (ou devraient l’abandonner)

C.H.

On entend souvent dire que l’économie (standard) repose sur le principe de l’individualisme méthodologique. Ce principe nous dit en substance que tous les phénomènes sociaux trouvent leur explication dans les actions des individus, leurs croyances et leurs préférences. Notamment, tous les phénomènes « collectifs » doivent pouvoir être retracés en partant des comportements individuels. Dire que la science économique repose sur l’individualisme méthodologique est à bien des égards exacts ; après tout, la plupart des manuels commencent d’une manière ou d’une autre avec l’exemple de Robinson Crusoë seul sur son île. Plus fondamentalement, tout l’appareil analytique de l’analyse économique est bâti sur un présupposé individualiste : les notions de croyance, de préférence ou d’utilité semblent forcément se rattacher à l’individu. A bien y regarder, les choses sont pourtant moins évidentes : d’une part, les économistes considèrent souvent la firme ou l’Etat comme un agent économique doté de sa propre fonction objectif, d’autre part on s’aperçoit qu’il n’est pas dénué d’intérêt de considérer l’individu comme une collectivité d’agents économiques.

Il y a cependant une raison plus fondamentale qui fait que l’économie ne peut reposer sur l’individualisme méthodologique au sens strict. Cette raison, on peut la découvrir en s’intéressant à ce qui se cache derrière l’hypothèse de rationalité dans un cadre de théorie des jeux. On sait que le concept central de la théorie des jeux est celui d’équilibre de Nash. Un équilibre de Nash est une situation telle qu’aucun joueur n’a intérêt à changer son comportement étant donné le comportement des autres joueurs. Cela fait longtemps que les théoriciens des jeux cherchent à déterminer si, oui ou non, on doit s’attendre à ce que des joueurs rationnels jouent les équilibres de Nash. La question est importante si l’on veut doter la théorie des jeux d’un pouvoir prédictif (sachant, au passage, que la multiplicité des équilibres de Nash est plus la règle que l’exception). A quelle(s) condition(s) peut-on s’attendre à ce qu’un individu joue un équilibre de Nash ? En fait, il y en a trois :

1)      La rationalité instrumentale : cette hypothèse première nous indique que les agents ont un ensemble complet et cohérent de préférences décrit par une fonction d’utilité qu’ils cherchent à optimiser. La rationalité instrumentale n’implique pas l’égoïsme, juste que les choix sont déterminés par des préférences ordonnées. Dans la version théorie des préférences révélées, on va considérer que les choix ex post décrivent les préférences.

2)      L’hypothèse de common knowledge de la rationalité (CKR) : l’hypothèse de CKR nous dit que tous les agents connaissent la rationalité instrumentale de chacun, que tous savent cela, que tous savent que tous savent cela etc. Plus formellement : (a) tous les agents sont rationnels (au sens instrumental), (b) tous les agents savent (a), (c) tous les agents savent (b), etc.

3)      L’hypothèse d’alignement des croyances (common alignement of beliefs – CAB) : cette hypothèse est une combinaison de ce que l’on appelle la doctrine de Harsanyi-Aumann et de l’hypothèse de CKR. John Harsanyi a été le premier à postuler que deux agents soumis à la même information doivent nécessairement parvenir à la même conclusion. Aumann a renforcé ce postulat en indiquant que, s’il y a CKR, alors deux agents ne peuvent « s’accorder sur le fait d’être en désaccord » (agree to disagree). Le raisonnement est le suivant : dans un cadre de CKR, les croyances postérieures des joueurs sur la manière dont un jeu est joué sont forcément connues de tous. Etant donné le postulat de Harsanyi, si deux joueurs n’ont pas les même croyances postérieures, c’est qu’une partie de l’information sur laquelle ils ont construit leurs croyances était privée. Des joueurs rationnels au sens bayésien réviseront donc leurs croyances jusqu’à parvenir à un accord. Autrement dit, l’hypothèse de CAB indique que les joueurs doivent nécessairement s’accorder sur la manière dont un jeu donné est joué. Ils partagent les mêmes croyances antérieures (common priors) Formulé encore autrement, un joueur ne peut jamais être surpris par le choix de l’autre.

Ces trois hypothèses sont indispensables pour que les joueurs jouent les équilibres de Nash. Notamment, si seule les hypothèses 1 et 2 sont vérifiées mais pas l’hypothèse CAB, alors on ne peut rien dire d’autre que le fait que les joueurs joueront les stratégies rationalisables (i.e. les stratégies restantes après avoir éliminées les stratégies dominées). Le problème est que, au-delà de leur caractère très restrictif (pour les hypothèses 2 et 3 en tout cas) qui font qu’elles ne sont pas forcément vérifiées dans la pratique, ces hypothèses posent quelques problèmes logiques. Je vais prendre deux simples exemples pour illustrer cela. Soit le jeu « Hi-Lo » ci-dessous :

      Joueur 2  
    High   Low
  High 2 ; 2   0 ; 0
Joueur 1        
  Low 0 ; 0   1 ; 1

 

Ce jeu a deux équilibres de Nash : [High ; High] et [Low ; Low]. Comme on peut le voir, le premier équilibre est pareto-dominant. Intuitivement, on se dit que deux joueurs sont amenés à jouer ce type de jeu, ils parviendront facilement à se coordonner sur l’équilibre pareto-optimal. C’est du reste ce qu’il se passe lors des expérimentations en laboratoire. C’est aussi le résultat auquel on parvient si on fait l’hypothèse que les joueurs raisonnent en équipe ou selon une éthique kantienne, ce qui revient à abandonner l’hypothèse de rationalité instrumentale. Le problème c’est que dans le cadre de nos trois hypothèses ci-dessus, il est tout simplement impossible de prédire quel équilibre sera choisi et même, pire que ça, d’expliquer comment les individus parviennent à choisir tout court. Les hypothèses de CKR et de CAB impliquent en effet que je ne jouerais « High » que si je crois que l’autre jouera « High » ; mais pour cela, il faut que l’autre croit que je jouerais « High », ce qui implique que je crois qu’il croît que je jouerais « High » et donc que je crois qu’il croît que je crois qu’il croît que je jouerais « High » etc., et ce ci à l’infini. Nous sommes en présence d’un jeu de spécularité infinie selon le terme de Jean-Pierre Dupuy et il n’y a aucune raison logique devant amener à choisir une stratégie plutôt qu’une autre. Dans ce cas, on peut se dire que les joueurs vont jouer l’équilibre en stratégie mixte (ici, jouer « High » une fois sur trois). Sauf que la justification traditionnelle des stratégies mixtes est bancale (pourquoi jouer ma stratégie mixte si je pense que l’autre en fait de même, dans la mesure où à ce moment là je suis indifférent entre jouer ma stratégie mixte ou n’importe quelle stratégie pure ?). Aumann dans un important article de 1987 a bien tenté de réinterpréter la notion de stratégie mixte comme une croyance sur ce que va faire chaque joueur (i.e. plutôt que d’interpréter une stratégie mixte comme « je vais jouer « High » 1 fois sur 3 », on l’interprétera plutôt comme je crois que les autres pensent que je vais jouer « High » 1 fois sur 3 »). Cette réinterprétation est basée sur l’hypothèse de CAB. Le lecteur attentif aura déjà certainement jugé qu’elle est hautement discutable parce qu’elle revient à supposer qu’il existerait un mode de raisonnement nécessaire devant toujours à une conclusion unique à partir d’un ensemble d’informations donné. C’est empiriquement faux et sur le plan logique on ne voit pas trop d’où viennent ces « common priors ». Cela a conduit Robert Sugden (pas à proprement parler un hétérodoxe) à écrire dans l’Economic Journal (pas à proprement parler une revue hétérodoxe) :

« To assume that such a process exists, in the absence of any demonstration that it does, is just as much an act of faith as the assumption that all games have uniquely rational solution

Au final, on est tout simplement incapable d’expliquer comment les joueurs choisissent dans le jeu « Hi-Lo »…

Deuxième exemple, très classique lorsqu’il s’agit d’illustrer les problèmes logique de l’hypothèse de CKR, le jeu du mille-pattes :

Le principe de ce jeu est très connu, je renvoie ceux qui ne connaissent pas à la page de wikipedia. Par induction à rebours, le premier joueur doit arriver à la conclusion que son meilleur choix est d’arrêter le jeu au premier coup. Résultat totalement contre-intuitif qui n’est pas vérifié empiriquement. Comment le premier joueur arrive-t-il à cette conclusion ? En se plaçant à l’avant dernier coup et en se mettant à la place du deuxième joueur qui, sachant que le joueur 1 stoppera le jeu au coup suivant, décide de stopper lui-même le jeu pour gagner 40. Partant de là, le joueur 1 revient en arrière et conclu qu’il a intérêt à prendre 10 au début et à arrêter le jeu. Donc, pour arriver à cette conclusion, le joueur 1 raisonne sur ce que ferait son adversaire à un endroit que l’on ne peut logiquement atteindre que si ce même adversaire est irrationnel ! C’est pour le moins problématique sur le plan logique. L’astuce consiste à faire l’hypothèse que les joueurs peuvent faire des erreurs aléatoires (idée de Selten avec son concept de « trembling-hand perfect equilibrium ») mais alors on peut objecter qu’il est raisonnable de postuler que les erreurs peuvent aussi être corrélées, c’est-à-dire qu’elles sont porteuses d’information sur le degré de rationalité des joueurs. C’est l’objection de Binmore avec son exemple du jeu d’échecs : si j’atteins une position totalement improbable parce que mon adversaire a multiplié les erreurs, est-ce bien raisonnable de voir ces dernières comme aléatoires plutôt que de conclure que mon adversaire est nul ? Si on accepte la possibilité que les erreurs soient corrélées, on retombe à nouveau dans le même problème de spécularité infinie que dans l’exemple précédent.

Tout cela jette un doute sur la viabilité dans la théorie des jeux « classique ». Mais en quoi cela remet-il en cause l’individualisme méthodologique ? La réponse à cela se trouve dans les alternatives possibles pour dépasser ces apories. Certains théoriciens des jeux vont défendre le concept d’équilibre de Nash en disant qu’il faut l’appréhender dans une perspective dynamique : il n’y aucune raison de s’attendre à ce que les joueurs jouent spontanément un équilibre de Nash, mais ils vont le faire progressivement au travers d’un processus d’apprentissage. Cela conduit à adopter le cadre de la théorie des jeux évolutionnaires où est alors abandonné toute hypothèse forte sur la rationalité des joueurs (Young et Fudenberg et Levine sont les deux principaux exemples). La critique que l’on peut faire à cette option est qu’elle remplace des hypothèses problématiques par d’autres (rationalité minimale et dynamique évolutionnaire trop peu réaliste) qui le sont tout autant. De plus, cela conduit finalement à abandonner toute réelle conception de l’individu. Une deuxième solution est de postuler que les individus ne sont pas (toujours) rationnels au sens instrumental. C’est la direction des travaux de Michael Bacharach ou aussi de ceux de Sugden avec l’idée de raisonnement en équipe. On voit déjà que l’individualisme méthodologique est mis à mal dans ce cadre. Troisième solution : postuler que les décisions individuels sont basées au moins en partie sur des algorithmes de choix ou des heuristiques qui remplacent ou stoppent le processus de délibération. Ces algorithmes ou heuristiques ont une origine évolutionnaire. C’est l’approche de Binmore dans son article de 1987-88 (et à mon petit niveau la mienne par le biais du concept d’habitude). L’individualisme méthodologique n’est pas mis à mal en tant que tel dans cette perspective sauf si l’on considère que le processus évolutionnaire en question est de nature social et culturel. Enfin, une dernière tentative consiste, un peu comme dans un raisonnement transcendantal, à réfléchir aux conditions nécessaires pour que les hypothèses de CKR et de CAB soient valides.

On se souvient que l’hypothèse de CAB repose fondamentalement sur l’idée que les individus doivent avoir des croyances communes sur la manière dont un jeu sera joué (common priors). D’où viennent ces croyances ? Il est raisonnable de localiser leur origine dans les normes sociales ou, plus largement, les institutions. Une norme sociale peut s’interpréter comme un indicateur épistémique qui va permettre la convergence des croyances des joueurs. Pour qu’une norme soit effective, il faut qu’elle soit activée par un évènement et que cela soit connaissance commune. Notez que dire qu’il est connaissance commune qu’un évènement E active une norme N n’est pas la même chose que faire l’hypothèse de CKR. Si on observe un évènement public E et que l’on sait que cela active la norme N, laquelle prescrit (ou proscrit) tel ou tel comportement, alors on peut s’attendre à ce que tout le monde s’accorde sur la manière dont le jeu sera joué. La norme agit comme une forme de « chorégraphe » et peut de ce fait s’interpréter comme un équilibre corrélé. L’extériorité de la norme casse la spécularité infinie liée à l’hypothèse de CKR. Elle est finalement un point focal objectif. Bien entendu, la norme N et le processus par lequel l’évènement E active N ont eux-mêmes une origine individuelle. Mais comme vouloir expliquer les normes en des termes purement individualistes nous oblige à postuler l’existence d’autres normes, on est de nouveau embarqué dans un processus de régression infinie, de nature différente à celui souligné plus haut. Conclusion : expliquer les phénomènes sociaux requiert de partir à la fois des comportements des individus et des institutions qui les encadrent. C’est ce que l’on pourrait appeler faire de l’institutionnalisme méthodologique.

7 Commentaires

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7 réponses à “Pourquoi les économistes ont abandonné l’individualisme méthodologique (ou devraient l’abandonner)

  1. Gu Si Fang

    Hello !

    « Mais en quoi cela remet-il en cause l’individualisme méthodologique ? »

    La première objection à l’IM que vous décrivez repose, il me semble, sur la capacité de raisonnement limitée des acteurs. Il n’y a pas besoin de faire appel à la théorie des jeux pour ça. Si je veux atteindre l’objectif A et que je sais qu’il existe un calcul qui permet de l’atteindre, cela n’implique pas que je ferai ce calcul. En effet, un calcul nécessite des ressources et a donc un coût.

    L’objection est donc valable, mais elle montre surtout les limites de l’hypothèse 1). La théorie des jeux ajoute-t-elle quelque chose pour comprendre le problème ? Elle ajoute une autre hypothèse de calcul impossible (CKR), ce qui vient renforcer la conclusion, mais ne la change pas fondamentalement.

    De plus, ce constat de la « rationalité limitée » des acteurs ne remet pas en cause l’individualisme méthodologique.

    Je crois qu’une première étape serait de se mettre d’accord sur une définition commune de l’IM. Vous écrivez ici :

    « tous les phénomènes « collectifs » doivent pouvoir être retracés en partant des comportements individuels »

    Certes, intuitivement, c’est faux : les institutions, les phénomènes sociaux etc. influencent les comportements individuels, d’où émergent de nouveaux phénomènes sociaux. Après tout, qu’est-ce qui interdit de découvrir des lois propres aux phénomènes sociaux ? des lois des institutions et des normes, par exemple ?

    Rien, si ce n’est que ces lois ne peuvent pas avoir le même statut épistémologique que les lois de l’action individuelle. C’est surtout cela qu’exprime l’individualisme méthodologique. En prenant le préférence de l’individu comme donné ultime dont on ne peut pas identifier les causes avec certitude, il est possible d’établir des lois générales du comportement individuel, et des phénomènes sociaux qui en découlent.

    Mais à partir du moment où l’on veut établir des lois propres aux phénomènes sociaux, on est obligé de faire des hypothèses sur l’origine des préférences individuelles. Dès lors on change de catégorie. C’est la coupure épistémologique entre théorie et histoire de Mises, ou entre sociologie et économie, etc. Je n’ai pas l’impression qu’on ait dépassé cette coupure dans l’état actuel des connaissances.

    Cdt,
    GSF

    • C.H.

      « Mais à partir du moment où l’on veut établir des lois propres aux phénomènes sociaux, on est obligé de faire des hypothèses sur l’origine des préférences individuelles. Dès lors on change de catégorie. C’est la coupure épistémologique entre théorie et histoire de Mises, ou entre sociologie et économie, etc. Je n’ai pas l’impression qu’on ait dépassé cette coupure dans l’état actuel des connaissances »

      Oui : si l’on accepte cette coupure entre économie et sociologie (ou théorie et histoire), alors je suis d’accord pour dire que l’IM est préservé (à condition toutefois que d’avoir un autre cadre d’analyse que la TJ et ses hypothèses restrictives). Sauf que cela ne correspond pas à la pratique effective des économistes aujourd’hui. Tous les travaux en économie institutionnelle par exemple posent la question de l’origine des préférences et/ou des croyances. Partant de là, on est alors obligé d’expliquer les actions individuelles au moins partiellement par des objets collectifs. Un exemple : Avner Greif explique le développement de l’économie de marché en europe médiévale par les croyances individualistes qui sous-tendaient les comportements individuels (par opposition aux croyances collectivistes dans les pays du Maghreb). D’où viennent ces croyances ? Greif mentionne notamment la religion. Bien sûr, la religion est un produit de l’action individuelle. Mais dans le cadre d’analyse concrète, on ne se pose pas la question de son émergence. Donc de facto on localise l’explication dans des objets collectifs.

    • Gu Si Fang

      « D’où viennent ces croyances ? »

      Je ne sais pas ! Hayek dit quelque part qu’il voit trois sources des préférences individuelles : l’inné, l’acquis, et la société. La psychologie évolutionnaire essaie de faire un lien entre génétique et préférences ; le behaviorisme de faire un lien entre éducation et comportement. Ou alors, et c’est votre sujet, on peut étudier la société comme un tout. Les trois approches ont le même statut épistémologique : elles visent à identifier les causes nécessaires et/ou suffisantes des préférences individuelles. Le fait que les économistes s’intéressent à ces sujets n’est pas criticable. Hayek est connu pour avoir dit qu’un économiste devait s’intéresser à d’autres matières et ne pas être un « spécialiste ». Mais cela ne fait pas disparaître la coupure épistémologique, et risque amha d’ajouter à la confusion entre théorie et histoire.

  2. elvin

    Je me permets de trouver un peu navrant qu’un garçon aussi averti et intelligent que Cyril commette le faux sens habituel sur l’IM, une simple règle de méthode qui prescrit d’expliquer les comportements collectifs à partir des comportements individuels, sans comporter aucune hypothèse sur le comportement des individus, et notamment pas qu’ils sont « rationnels », quel que soit le sens qu’on donne à ce mot.

    « First we must realize that all actions are performed by individuals. A collective operates always through the intermediary of one or several individuals whose actions are related to the collective as the secondary source. It is the meaning which the acting individuals and all those who are touched by their action attribute to an action, that determines its character.” (Mises, Human Action)

    Loin de réfuter l’IM, sa discussion de l’équilibre de Nash en est un bon exemple d’application, puisque son raisonnement porte d’un bout à l’autre sur les croyances et les actions des agents individuels. Rien dans le post de Cyril ne permet de mettre en doute le principe d’individualisme méthodologique.

    A la limite, s’il était possible de relever une incompatibilité entre l’IM et telle ou telle théorie économique, par exemple la théorie des jeux ou plus généralement la théorie néoclassique, ça invaliderait cette théorie et non l’IM. Par exemple, si on admet, comme Cyril semble le faire, une acception très restrictive de l’IM qui inclut une hypothèse de rationalité, montrer que cette hypothèse de rationalité est incompatible avec l’IM doit conduire à réfuter cette hypothèse de rationalité et non à réfuter l’IM

    Cyril croit néanmoins tenir trois arguments sérieux :

    « D’une part, les économistes considèrent souvent la firme ou l’Etat comme un agent économique doté de sa propre fonction objectif, »
    C’est en effet une simplification acceptable pour certaines modélisations, mais le principe d’IM reste applicable en demandant que la forme de cette fonction soit justifiée par l’analyse des actions et des interactions entre les individus qui composent la firme ou l’Etat.

    « d’autre part on s’aperçoit qu’il n’est pas dénué d’intérêt de considérer l’individu comme une collectivité d’agents économiques. »
    Ce n’est pas contraire au principe de l’IM, qui porte sur la façon d’expliquer les comportements collectifs, mais ne dit rien de la façon dont on étudie ou on modélise l’action des individus.

    « expliquer les phénomènes sociaux requiert de partir à la fois des comportements des individus et des institutions qui les encadrent »
    A un moment donné oui, mais les institutions elles-mêmes résultent de l’action d’individus, qui préexistaient par définition aux institutions qu’ils ont créées. Les institutions actuelles s’expliquent par l’action d’individus passés.

    • C.H.

      « A un moment donné oui, mais les institutions elles-mêmes résultent de l’action d’individus, qui préexistaient par définition aux institutions qu’ils ont créées. Les institutions actuelles s’expliquent par l’action d’individus passés »

      Je vous renvoi à la réponse donnée à GSF. Oui les institutions sont le produit de l’action humaine, mais en pratique personne ne s’amuse à remonterà l’origine des temps. Donc, dans les faits, toutes les explications partent d’un contexte institutionnel donné et l’incorpore dans l’explication. Et, ce que je voulais montrer avec mon billet, c’est que cela est inévitable dans un cadre standard, car autrement on est incapable d’expliquer comment les agents se coordonnent (sauf dans un pure perspective évolutionnaire). Après, on peut élargir la défintion de l’IM en indiquant que rien n’est postulé sur la forme de rationalité des agents etc. Je veux bien. Mais ce qui m’intéresse c’est la nature des explanans : on est alors forcé d’admettre que « l’individu » n’est jamais le seul explanan invoqué, même en économie. Ce que je voulais montrer, c’est que cela était même impossible sur le plan logique dans un contexte d’interaction stratégique et dans un cadre standard.

  3. elvin

    Une méthode est toujours une méthode pour faire quelque chose.

    S’il s’agit d’expliquer les phénomènes sociaux dans un contexte donné, alors oui, il faut intégrer les institutions (au sens large) dans l’explanans, mais en prenant comme source l’observation.

    S’il s’agit d’expliquer les institutions elles-mêmes, il faut faire une régression dans le temps, théoriquement jusqu’au moment où il n’existait que des individus et aucune institution. Je vous accorde que ça renvoie très loin (mais pas « à l’infini »). En pratique, on peut partir d’un moment où des institutions comme la famille, le clan, le langage sont établies et où on fait confiance aux paléo-anthropologues pour les expliquer. Ou partir de nettement plus tard en faisant confiance aux historiens pour dire comment on en est arrivé là.

    Nous utilisons deux acceptions différentes de l’expression « individualisme méthodologique », comme le montrent nos phrases. Vous parlez de « l’élargir en indiquant que rien n’est postulé sur la forme de rationalité des agents ». Je parle moi de la restreindre en y incluant une hypothèse de rationalité, ce qui traduit bien la différence.

    Quant à votre conclusion que « “l’individu” n’est jamais le seul explanan invoqué, et… que cela était même impossible sur le plan logique dans un contexte d’interaction stratégique et dans un cadre standard. », je répète ce que je disais : pour moi, ça montre les limites du « cadre standard », ça n’invalide pas l’IM.

  4. elvin

    A la réflexion et mine de rien, cette discussion révèle une différence d’approche très profonde qui explique bien des débats sur ce blog et ailleurs

    On a d’’un côté des jeunes doctorants ou docteurs que l’Université vient de nourrir pendant plusieurs années de théorie économique « standard », et de l’autre quelques hurluberlus plus ou moins âgés, qui ont pu jadis bénéficier (ou pas) d’une formation économique, mais qui en ont tout oublié ou presque pour se colleter à la réalité dans des postes plus ou moins opérationnels, et qui reviennent sur le tard, par goût et curiosité, à une réflexion théorique.

    Dans la confrontation entre théorie et réalité qui est constitutive de toute démarche scientifique, chacun part de l’une des extrémités opposées du parcours : la théorie pour les premiers, la réalité (ou plutôt l’image qu’ils s’en sont construite) pour les seconds. Chacun découvre par petits morceaux ce qui provient de l’autre extrémité, et accepte ou rejette chacun de ces petits morceaux selon qu’ils sont cohérents ou non avec le corpus de leurs convictions solidement établies.

    Les premiers appréhendent la réalité principalement sous forme de statistiques, et beaucoup pensent que les mécanismes élémentaires sont inaccessibles à l’observation. Leur vision de la réalité part de l’extérieur ; elle est de type macroéconomique. Quand ils constatent une incohérence entre un énoncé relatif à la réalité et la théorie, il est normal qu’ils privilégient les fondements standard qu’ils viennent de suer sang et eau pour acquérir, et qu’ils rangent les thèses opposées parmi les erreurs statistiques ou les hypothèses non vérifiées. Pour eux, l’économie est faite de thèses et de modèles, et certains vont jusqu’à dire qu’il n’y a pas de réalité économique. De plus, ils tiennent à conserver l’étiquette « mainstream » qui est synonyme de reconnaissance par leurs pairs et par l’establishment académique, même si cette étiquette ne veut pas dire grand-chose en termes de thèses défendues.

    Les autres sont totalement indifférents aux étiquettes et ne cherchent plus à construire une carrière. Leur image de la réalité économique porte principalement sur les mécanismes et les relations causales entre les actions et leurs conséquences, qu’ils ont observées et souvent fait jouer. C’est une vision de l’intérieur, essentiellement de type microéconomique. Ils découvrent l’économie contemporaine en autodidactes, au hasard de leurs lectures, et il leur faut pas mal de temps avant de se repérer dans les orthodoxies et les hétérodoxies. Ils n’ont pas de préjugés pour ou contre telle ou telle école de pensée (ils auraient même évidemment un préjugé favorable pour les thèses majoritaires du « mainstream »). Ils jugent chacune des positions théoriques qu’ils rencontrent selon son rapport aux mécanismes qu’ils connaissent. Eux croient fermement qu’il existe une réalité économique, qui est pour eux un donné que toute théorie doit viser à expliquer.

    Dans leur expérience personnelle ils n’ont jamais observé d’équilibre et n’ont jamais disposé d’une information complète et parfaite. Ils savent d’expérience que les êtres humains ne sont pas rationnels et que toute prévision économique ne peut être qu’approximative. Ils savent aussi que le temps est une dimension essentielle des phénomènes économiques. C’est donc tout naturellement qu’ils adoptent spontanément une conception « autrichienne » de l’économie.

    C’est pas pour dire, mais les représentants de cette deuxième famille (la mienne), sont malheureusement très peu nombreux. Ils peuvent au moins se consoler en dialoguant avec la première famille sur des forums comme celui-ci.

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