L’idée de dépendance au sentier est-elle empiriquement pertinente ?

En 1985, Paul David publiait dans l’American Economic Review ce qui est aujourd’hui l’un des articles d’économie les plus cités, « Clio and the Economics of QWERTY« . En s’appuyant notamment sur un article de Brian Arthur concernant le rôle des rendements croissants et des effets de lock-in dans la concurrence entre technologies rivales, David développe l’idée de « dépendance au sentier » (path dependency). David y prend l’exemple de la diffusion aux Etats-Unis du clavier QWERTY au détriment de la technologie alternative, le clavier DVORAK, pourtant réputé plus ergonomique. De manière simplifiée, on peut se représenter les choses ainsi :

      Entreprise 2  
    QWERTY   DVORAK
  QWERTY 4 ; 4   2 ; 3
Entreprise 1        
  DVORAK 3 ; 2   5 ; 5

Une entreprise préférera toujours investir dans le même type de clavier que les autres entreprises, pour une raison évidente : avoir un type de clavier différent de celui des autres entreprises induit des coûts d’adaptation pour les nouveaux employés qui auront tous été formé à partir de l’autre modèle. Ainsi que le suggèrent les études d’ergonomie qui ont été faites, le clavier DVORAK permettrait de taper plus rapidemment. Par conséquent, une situtation où toutes les entreprises utilisent ce clavier est préférable à celle où c’est le clavier QWERTY qui est utilisé. Le jeu tel qu’il est présenté a deux équilibres de Nash : tout le monde adopte le clavier QWERTY, et tout le monde adopte le clavier DVORAK, cette dernière solution étant pareto-optimal. Le papier de David a fait date car il exprime une idée aux implications profondes : spontanément, l’évolution technologique peut se trouver prisonnière d’un sentier sous-optimal. En effet, un « accident historique » (le fait que le clavier QWERTY ait été le premier à sortir sur le marché, ou autre) peut faire qu’une technologie sous-optimale se répande au détriment d’une technologie supérieure. Si toutes les entreprises utilisent le clavier QWERTY, il est trop couteux pour moi d’utiliser le clavier DVORAK et en conséquence tout est le monde est rationnellement incité à utiliser une technologie sous-optimale. C’est le phénomène de dependance au sentier, ainsi que David le définit :

« A path-dependent sequence of economic changes is one of which important influences upon the eventual outcome can be exerted by temporally remote events, including happen-stance dominated by chance elements rather than systematic forces. Stochastic processes like that do not converge automatically to a fixed-point distribution of outcomes, and are called non-ergodic. In such circumstances « historical accidents » can neither be ignored, nor neatly quarantined for the purpose of economic analysis; the dynamic process itself takes on an essentially historical character ».

Au récent colloque annuel de l’American Economic Association, les économistes Tanjim Hossein et John Morgan ont présenté un article qui jette un doute sur la réalité empirique du phénomène de dépendance au sentier. Voici le résumé :

« In this paper, we offer new evidence regarding the economic importance of QWERTY type outcomes. We use laboratory experiments to study platform competition. Experiments have several advantages in studying platform competition: the identity of the inferior platform is clearly defined; the degree to which a platform has a « head start » is controlled; and the « life cycle » of platform competition is reproducible. So far as we are aware, we are the first to study QWERTY in the lab.
We can easily summarize our results: Somehow, the market always manages to solve the QWERTY problem. In sixty iterations of dynamic platform competition, our subjects never got stuck on the inferior platform-even when it enjoyed a substantial first-mover advantage. The remainder of the paper describes in detail the experiments and the results
« .

Les auteurs ont réalisé une expérimentation controllée en laboratoire au cours de laquelle ils mettent en évidence la tendance systématique de la technologie supérieure à être adopté en totalité par les participants, que celle-ci soit plus couteuse ou non que la technologie inférieure et que la technologie inférieure bénéficie ou non de l’avantage d’avoir le monopole initial. Les auteurs concluent en estimant peu probable l’existence du phénomène de dépendance du sentier technologique :

« While the QWERTY effect is certainly an interesting theoretical possibility, the dearth of examples of the phenomenon, both in the field and now in the lab, leads us to conclude that the danger lies more in the minds of theorists than in the reality of the marketplace ».

Tyler Cowen fait écho à ce papier et en conclu qu’en matière économique, la théorie de la dépendance du sentier peut être oubliée. Tom Bozzo de Angry Bear est beaucoup plus sceptique et remarque de manière pertinente, entre autre, que l’expérimentation de Hossein et Morgan ne prend pas en compte les rendements croissants tels qu’ils apparaissent dans les travaux de David et Arthur. En effet, dans le papier de Hossein et Morgan, les gains issus de l’adoption d’une tehcnologie sont fixes au fur et à mesure que le jeu est répété. Dans le modèle d’Arthur, en revanche, les gains sont fonction croissante du nombre d’individus ayant adoptés la technologie.

Il y a donc de bonnes raisons d’être sceptique quant aux résultats obtenus par Hossein et Morgan. En tout cas, ce problème n’intéresse pas que les questions de dynamique technologique mais concerne celles de l’évolution institutionnelle. En fait, les idées de path dependency et de lock-in ont peut-être encore plus de pertinence quand ont les appliquent pour étudier la dynamique des institutions, quelles soient non-économiques (comme le langage) ou économiques (la monnaie par exemple). Pour faire écho à la critique de Bozzo, on peut d’ailleurs remarquer que, lorsqu’il est question d’étudier le caractère cumulatif de l’évolution institutionnelle, il est de plus en plus courant de raisonner en terme de « quasi-paramètres » dans le cadre de jeux répétés. Un quasi-paramètre capture le fait que, lorsqu’un jeu est répété, certains éléments de la matrice de gains peuvent évoluer suivant les résultats des coups précédents. Des tests plus pertinents du phénomène de dépendance au sentier devront donc probablement prendre en compte cette possibilité. 

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4 Commentaires

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4 réponses à “L’idée de dépendance au sentier est-elle empiriquement pertinente ?

  1. arcop

    Bon, ce resultat de Tanjim Hossein et John Morgan me parait extremement douteux (je n’ai pas lu l’article, mais je devrais). Non pas parce qu’il existe quand meme pas mal de phenomenes qui sont difficiles a expliquer en l’absence de dependence au sentier (ce serait juste un probleme de validite externe des experiences), mais parce qu’en gros la situation dont on veut rendre compte est simplement un jeu de coordination, dans un cadre repete (de maniere finie).Or il y a des dizaines d’experiences dans ce cadre la, qui montrent toutes que la coordination sur la situation pareto-optimale est extremement difficile a obtenir (c’est meme un des axes de recherche de cette litterature, quels sont les modifications qui permettraient de soutenir la coordination sur l’equilibre PO a long terme).
    Donc dubitatif, (remarquez j’ai qu’a aller lire le papier et le critiquer sur ce qui va pas…)

  2. oui, très sceptique aussi… Contrairement à ce que laissent entendre les auteurs, il y a pas mal d’exemples plutôt bien documentés de ces effets de lock-in. La remarque de Bozzo et Bear me semble également essentielle, car elle permet d’avancer la proposition suivante : ce n’est pas parce qu’une technologie est meilleure qu’elle est adoptée, mais c’est parce qu’elle est adoptée qu’elle devient meilleure. D’où la tendance à un enfermement irréversible. Juste en passant, l’article de David a été publié en 1985, pas en 1994.

  3. Je trouve surtout la mathodologie du papier foireuse… Ca commence à être usant ces « expériences de laboratoire » ou on verse trois sous à des étudiants (donc un public extrêmement particulier) pour en déduire des « preuves ». C’est vraiment de la pseudoscience : les apparences de la science sont là (le « laboratoire », les « conditions contrôlées »…) mais le degré de généralité que l’on peut en déduire est assez inconnu. Je ne dis pas qu’il ne faut pas en faire, mais bien souvent, les précautions méthodologiques prises sont inversement proportionnelles à la prétention de généralité des résultats.

    Cela dit, même si l’idée de lock-in est intéressante, il me semble qu’elle doit être utilisée de façon plus subtile que « spontanément on peut se retrouver coincé avec une technologie inférieure » qui est une vision assez réductrice. Les exemples que l’on trouve sont des exemples ou l’avantage technique du perdant est assez limitée ou discutable; et la technique évolue bien souvent par contournement de ce genre de goulot d’étranglement.

  4. isaac

    Je viens de tomber sur ce texte très intéressant concernant la manière dont le texte de David, de part son aspect narratif, avait permis la reconnaissance
    des travaux de Arthur. Texte marrant car il revient sur le rôle de la narration historique en éco.

    http://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=RECO_564_0983

    Ce passage me semble instructif :

    « L’approche par le récit n’a donc pas totalement disparu de la discipline économique
    lorsqu’elle élabore des modèles. Elle joue alors le rôle de ce que Lijphart[1971] appelle des études de cas à valeur de plausibilité (« plausibility probe
    case studies »). Mais il s’agit en fait d’une béquille empirique : le rythme de production des modèles abstraits est en effet plutôt plus rapide que celui de
    l’investigation empirique approfondie, sous la forme de l’application de méthodes quantitatives. Mais cette béquille est elle-même fragile. Le problème
    vient du fait que la narration, dans le modèle unique de scientificité, n’est pas considérée comme une approche légitime en elle-même, mais comme une technique accessoire. Du coup, on l’a vu avec le cas du clavier QWERTY le récit qui est censé établir la plausibilité du modèle sur un exemple réel (et si possible très visible, comme l’est le cas du clavier QWERTY) est en réalité structuré par le récit implicite qui découle du modèle. Le récit est construit pour être l’équivalent narratif d’un tirage au sort du type urne de Polya. Dès lors, le risque est de tomber dans un cercle vicieux de la plausibilité. Le récit n’établit aucune plausibilité puisqu’il est lui-même structuré par le modèle. »

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