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Sport et philosophie : à quelles conditions joue-t-on à un jeu ?

Alors que je regardais il y a deux jours le match de basket NBA entre les Spurs de San Antonio et les Rockets de Houston, je me suis rappelé un article du philosophe David Papineau sur son blog consacré à la philosophie et au sport qui se demandait « What exactly does it take to be playing a game?« . Comment une telle interrogation wittgensteinienne peut-elle venir à l’esprit alors que l’on regarde du sport à la télévision ? En l’espèce, l’explication est la suivante : alors que le match battait son plein, les Spurs, sur consigne de leur coach Greg Popovich, ont mis en application une stratégie connue sous le nom de « Hack-a-Shaq », en référence au surnom de l’ancien pivot Shaquille O’Neal, unanimement considéré comme l’un des meilleurs de tous les temps à son poste. Bien qu’il ait été un des joueurs les plus dominants de son époque, O’Neal avait un point faible prononcé : une incapacité à ne réussir guère plus que 50% de ses lancers-francs, là où un joueur NBA tourne en moyenne à 70-75% et où les meilleurs dépassent les 90%. Certaines équipes adverses à l’époque (on parle des années 90 et 2000) ont alors adopté une stratégie consistant à faire faute volontairement sur O’Neal, même lorsque celui-ci n’avait pas le ballon, pour l’envoyer sur la ligne des lancer-francs*. La stratégie relève d’un simple calcul d’espérance de gain : en moyenne, une équipe NBA marque environ 100 points par match pour approximativement 90 possessions, soit un peu plus de 1,1pt/possession. En faisant faute sur O’Neal, ce dernier, du haut de ses tout juste 50% de réussite aux lancer-francs, ne scorait en moyenne que 1 point. A cela s’ajoute que la stratégie avait aussi le mérite de couper le rythme de tous les autres joueurs.

Depuis quelques années, cette stratégie s’est largement répandue en NBA, en raison notamment de la multiplication des joueurs incapables de rentrer leurs lancer-francs, avec parfois des pourcentages bien inférieurs aux 50%. C’est précisément ce qui est arrivé dans le match entre les Rockets et les Spurs, lorsque ces derniers se sont mis dans le 3ème quart-temps à enchaîner les fautes sur un joueur des Rockets, en l’occurence Josh Smith. Résultat des courses, ce dernier va tirer le nombre record de 26 (!!) lancer-francs en un seul quart-temps pour seulement 12 réussites. La stratégie sera payante puisque les Spurs vont l’emporter, profitant largement des points laissés en route par Smith.

Le hack-a-Shaq est un véritable supplice pour le (télé)spectateur puisque cette stratégie a pour conséquence de rendre le match interminable tout en limitant l’action sur le terrain au minimum syndical. Elle a aussi le don d’irriter les joueurs, entraineurs et dirigeants, même si de manière peu surprenante elle suscite des contestations davantage du côté des équipes qui subissent la stratégie. C’est ici que la question de Papineau intervient : à partir de quand un comportement ou une stratégie devient « en-dehors » du jeu ? Formellement, en tant que stratégie, le hack-a-Shaq est autorisé par les règles (sauf dans les 2 dernières minutes d’un match) même si elle repose sur une violation volontaire de ces dernières (faire faute volontairement). Papineau envisage trois possibilités : un comportement peut rentrer dans le cadre du jeu soit selon 1) les règles formelles, 2) les normes de « fair play » ou 3) le respect de l’autorité des « officiels ». Il est clair que le premier critère n’est pas satisfaisant : il y a de nombreuses situations dans le sport où le détournement voire le non-respect des règles fait « partie du jeu », autrement relève d’une pratique collectivement acceptée. Dans de nombreux cas, une certaine ambiguité existe entre le fait de savoir s’il s’agit de violations pures et simples d’une règle (la simulation au foot) sanctionnée de manière non-systématique ou plutôt du fait de jouer avec les règles, autrement dit de profiter avantageusement de ses dernières. Ce dernier cas de figure fait le lien avec la seconde possibilité : jouer à un jeu, c’est respecter le « code moral » de ce jeu. Papineau donne des exemples, tel que la fameuse main de Thierry Henry contre l’Irlande en barrage pour la qualification à la coupe du monde de 2010 (ou rétrospectivement, on peut se dire qu’il aurait été préférable de ne pas y être !), qui montre que le fait de ne pas se conformer à ce code ne remet pas en cause le résultat collectivement accepté (une autre main fameuse, celle de Maradonna en 1986, est également une « jolie » illustration). Le Hack-a-Shaq rentre également partiellement dans cette catégorie : bien que la pratique soit largement condamnée par les spectateurs, journalistes, coachs et joueurs, elle est toujours de fait autorisée et effective. Bien entendu, quand une pratique devient trop systématique, on peut s’attendre à une évolution des règles formelles, mais cela n’empêche que durant la période de transition, cette pratique n’est pas contradictoire avec le fait de participer au jeu. Reste la troisième possibilité évoquée par Papineau, celle d’accepter l’autorité des officiels, à commencer par les arbitres. Outre qu’il s’agit de l’une des premières choses que l’on inculque à un enfant lorsqu’il commence une pratique sportive, l’acceptation de cette autorité semble être une condition sine qua non : comme le dit Papineau, refuser de se soumettre à l’autorité, c’est en quelque sorte s’exclure de fait du jeu. Néanmoins, il me semble que les mêmes remarques que celles faites plus haut restent valables ici : on peut tout à fait chercher volontairement à tromper ou à influencer l’arbitre pour obtenir un avantage. C’est une pratique largement répandue dans le sport professionnel, peut être plus dans certains sports que dans d’autres. Surtout, il me semble que cette solution perd une grande partie de sa pertinence unefois que l’on considère que les officiels font, d’une certaine manière, également partie du jeu. Dans ce cas, leur autorité ne peut pas être comprise indépendamment des règles qui pré-existent et qu’ils sont supposés faire respecter.

A la question de savoir ce qui constitue le fait de jouer à un jeu, j’aurais tendance de mon côté à donner une réponse toute aussi wittgensteinienne : le fait de jouer à un jeu consiste en un ensemble de pratiques dont la force normative découle du fait qu’elles s’inscrivent au sein d’une communauté constituée de tous les participants pertinents : joueurs, entraineurs, officiels mais aussi, d’une certaine manière, (télé)spectateurs et journalistes. Ces pratiques peuvent elles-mêmes s’analyser comme le fait de suivre des règles, non pas les règles formelles évoquées plus haut, mais qui correspondent plutôt à un ensemble d’anticipations, de croyances et de préférences. Ces règles fonctionnent sur la base d’une « compréhension commune » de la situation dans laquelle les différents agents sont insérés. Certaines de ces règles sont plus fondamentales que d’autres dans le sens où elles correspondent à des croyances totalement partagées et normativement prégnantes : par exemple, il est absolument inconcevable dans un match de basket qu’une équipe prétende marquer des paniers à 4 points ou qu’un joueur défende en plaquant son adversaire. Le point n’est pas que ces pratiques sont interdites par les règles formelles (elles le sont bien sûr) ; la compréhension commune qu’ont les acteurs du jeu auquel ils jouent leur permet d’inférer (et de rendre connaissance commune) les implications de tels comportements. Ces règles fondamentales peuvent s’interpréter comme les « règles constitutives » du basket.D’autres règles/pratiques sont moins systématiques : la pratique du Hack-a-Shaq qui  a motivé ce billet est un excellent exemple. Aujourd’hui, cette pratique fait bien partie du jeu parce que de fait elle est utiisée et acceptée par les différents acteurs. Ce ne sera peut être pas toujours le cas, sans que l’on puisse considérer que l’existence ou non de cette pratique spécifique affecte signifiativement la représentation des acteurs du jeu auquel ils jouent.

* En NBA, toute faute commise sur un joueur par une équipe qui a plus de 4 fautes collectives dans le quart-temps envoie automatiquement le joueur sur la ligne des lancer-francs.

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Saillance et évolution des normes : le cas du foot US

Le Superbowl, la finale du championnat nord-américain de foot US, m’a valu une nuit très très courte dimanche soir. A cette occasion, un certain nombre d’articles abordant la délicate question des blessures et plus particulièrement des dommages au cerveau occasionnés par la pratique de ce sport sont sortis dans la presse américaine et française (j’avais abordé aussi ce problème dans ce billet). Justin Fox propose sur ce sujet une intéressante réflexion. Il suggère que, en raison de la multiplication des mises en causes de la NFL et du foot US dans les graves dommages cérébraux subis par les joueurs, la tolérance des spectateurs envers la violence de ce sport pourrait diminuer. A terme, c’est ni plus ni moins que la popularité du foot US et la rentabilité de la NFL qui sont en péril.

Fox interprète ce phénomène comme une évolution au niveau de la norme régulant le niveau de tolérance du spectateur concernant la violence dans le foot US :

Clearly, the NFL is worried — and for good reason. The medical evidence that the game extracts a terrible toll on its players has been piling up. As Paul Barrett details in a cover story in the latest Bloomberg Businessweek, some of the same plaintiffs’ lawyers that successfully took on asbestos manufacturers and tobacco companies are now targeting the NFL, accusing it of long covering up the risk of severe brain injuries to players.

Barrett figures that, since these lawyers want the NFL to keep thriving so it can pay for a big ongoing settlement, the league isn’t in any real danger. But it’s not as simple as that. Norms for what is acceptable behavior (and acceptable entertainment) can shift quickly and unpredictably. Just in the past few decades we’ve seen rapid shifts in public attitudes on, for example, smoking, race, sexual orientation, and seatbelt-wearing. And in the narrower field of sports that pose a danger to noggins, boxing has gone in the U.S. from spectacle with near-universal appeal to somewhat unsavory fringe sport. Surely this could happen to football, too.

Legal scholar Cass Sunstein, in a fascinating 1996 examination of social norms (that link is to JSTOR; an earlier, free version is here), referred to such shifts as « norm cascades. » He said they were often set off by « norm entrepreneurs » — activists or politicians who by signaling commitment and building coalitions can induce « a ‘tipping point’ when norms start to push in new directions. » Sunstein’s very interesting (if also very 1996) list of norm entrepreneurs: civil rights leader Martin Luther King Jr., conservative thinker William Bennett, Nation of Islam leader Louis Farrakhan, feminist legal scholar Catharine McKinnon, President Ronald Reagan, and religious activist Jerry Falwell.

This is what has the NFL concerned. If football, in its current form and with its current health risks, were suddenly presented to the American people out of the blue, it’s pretty hard to imagine it catching on. Despite the NFL’s best efforts, it hasn’t really caught on in a big way anywhere outside of North America. In the U.S., the sport has history and ubiquity on its side. Here accepting its risks (at least as spectators; I’ve never played tackle football, and happily my kid has never showed the slightest interest) is the social norm.

Fox suggère ainsi un mécanisme bien particulier pouvant expliquer l’évolution des normes sociales : la modification de la manière dont les agents se représentent la situation régulée par la norme due au fait que des caractéristiques de celle-ci, bien qu’anciennes, deviennent soudainement saillantes. Un fait stylisé important concernant les normes sociales est que ces dernières peuvent parfois évoluer très vites : par exemple, notre tolérance à l’égard des fumeurs a radicalement changé en quelques années, et pas seulement en raison de l’intervention du législateur (qui, d’une certaine manière, a acté plutôt que provoqué un changement au niveau des attentes normatives des individus). Ce n’est pas quelque chose dont il est facile de rendre compte dans les modèles évolutionnaires classiques des comportements et des normes. Les mécanismes de masse critique et de tipping point par lesquels des comportements peuvent soudainement envahir une population sont aisés à modéliser. La difficulté est qu’il faut être capable d’expliquer comment et pourquoi soudainement, un nombre suffisant d’agents changent leur comportement.

Ce que suggère Fox, c’est que les spectateurs perçoivent de mieux en mieux la dangerosité du foot US, jusqu’au point où la norme actuelle considérant la violence dans ce sport comme « normale » va être perturbée. Ici, il faut bien distinguer deux mécanismes complémentaires qui peuvent entrer en action. Depuis quelques mois voire années, plusieurs cas de mort suspecte d’anciens joueurs ont été révélé dans les médias. Des autopsies de joueurs s’étant suicidés ont révélé que ces derniers avaient d’importantes lésions cérébrales dues aux multiples chocs reçus sur la tête durant leur carrière. Ces nouvelles informations conduisent les agents à actualiser leurs croyances concernant la réelle dangerosité du foot US.

Il y a un second mécanisme en termes de saillance et de représentation qui opère. Le fait que le foot US soit dangereux et violent n’est en lui-même pas nouveau. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que les équipements sont toujours plus résistants et que de nouvelles règles sont régulièrement édictées pour mieux protéger les joueurs. La dangerosité était peut être sous-estimée, mais pas ignorée en tant que telle. Néanmoins, au-delà du contenu informationnel des discussions actuelles, c’est la saillance de la dimension violente de ce sport qui s’est accrue. On peut faire un parallèle avec les politiques de santé publique, par exemple concernant le tabac. Le fait de faire afficher sur les paquets que « fumer tue » accompagné de photos peu agréables n’apporte pas de nouvelles informations au fumeur. En revanche, il contribue (on peut penser) à rendre plus évidents les dangers du tabac. Les psychologues et économistes comportementaux soulignent depuis longtemps l’importance du framing, c’est à dire de la manière dont les agents se représentent la situation à laquelle ils prennent part. Il en va de même avec les normes sociales : la stabilité d’une norme dépend des caractéristiques saillantes de la situation qu’elle régule. Si ces caractéristiques saillantes changent, alors la norme peut changer, et probablement très rapidement.

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