Cowen sur égalité et priorité

Dans un article paru dans le New York Times et dans un billet sur Marginal Revolution, Tyler Cowen défend l’idée que la mise en avant des inégalités sur le plan moral est une « pure et simple erreur ». Bien qu’il ne précise pas vraiment la nature de cette erreur, on comprend à la lecture de l’article que ce que Cowen considère comme moralement significatif est le niveau de bien-être absolu des membres d’une population. Dans son billet, Cowen fait d’ailleurs référence au prioritarisme, laissant sous-entendre que ce qui est moralement important n’est pas de réduire le niveau des inégalités mais plutôt d’améliorer en priorité le niveau de vie des membres de la population les moins bien lotis.

Cowen reprend ici la distinction entre égalité et priorité telle qu’elle a été explicitement élaborée par le philosophe Derek Parfit dans la Lindley Lecture. L’idée de Parfit est que même si de nombreux individus, économistes et philosophes inclus, préfèreront généralement une société où le niveau d’inégalité est relativement faible, la plupart du temps la raison pour cette préférence ne tient pas au fait que les inégalités sont considérées comme intrinsèquement mauvaises (ce qui sera le point de vue de l’égalitariste). Selon Parfit, la raison est plutôt que la plupart d’entre nous s’accordent à accorder une priorité morale à l’amélioration du bien-être des plus démunis. Plus précisément, l’augmentation du bien-être d’une personne a une valeur morale d’autant plus importante que le niveau absolu de bien-être de cette personne est faible. Parfit illustre cette conception avec une métaphore :

“People at higher altitudes find it harder to breathe. Is this because they are higher up than other people? In one sense, yes. But they would find it just as hard to breathe even if there were no other people who were lower down. In the same way, on the Priority View, benefits to the worse off matter more, but that is only because these people are at a lower absolute level. It is irrelevant that these people are worse off than others. Benefits to them would matter just as much even if there were no others who were better off”

La différence entre égalitarisme et prioritarisme tient donc au fait que ce dernier serait non-comparatif (ou non-relationnel), dans le sens où l’évaluation de la valeur morale d’un bénéfice (une certaine quantité de bien-être) conféré à une personne ne dépend pas de la situation de cette personne par rapport aux autres ; seul son niveau de bien-être absolu est moralement significatif. Selon Parfit, un argument décisif en faveur du prioritarisme est que cette doctrine n’est ainsi pas sujette à la « levelling down objection » à laquelle Cowen fait allusion dans son article : si les inégalités sont intrinsèquement mauvaises comme le soutiennent les égalitaristes, alors le fait de diminuer le bien-être des mieux lotis sans augmenter celui des moins bien lotis doit améliorer la situation sous au moins un aspect, ce qui est éthiquement difficile à accepter d’après Parfit. Pour un prioritariste, au contraire, cette réduction des inégalités ne peut être considérée comme une amélioration sous quelque aspect que ce soit.

Les quelques allusions de Cowen au prioritarisme masquent toutefois la complexité de la distinction entre prioritarisme et égalitarisme. Il y aurait par exemple beaucoup à dire sur la « levelling down objection », en notant par exemple qu’aucune doctrine égalitariste ne considère que la seule diminution du bien-être des mieux lotis constitue une amélioration sur le plan moral une fois que tous les aspects éthiquement pertinents sont pris en compte. Par exemple, des versions de l’égalitarisme, telles que celles qui reposent sur le critère du leximin, sont compatibles avec le principe de Pareto. Les différentes variantes de l’égalitarisme, comme n’importe quelle autre doctrine morale (utilitarisme, prioritarisme), reposent sur la combinaison et éventuellement la pondération de différents « aspects » ou « idéaux » dont l’inégalité (ou l’égalité) n’est que l’un parmi d’autres.

Plus délicate encore est l’idée, sous-entendue par Cowen, que le prioritarisme est une doctrine non-comparative ou non-relationnelle. Une littérature assez récente montre que le prioritarisme ainsi appréhendé est contraire à de nombreuses intuitions morale (voir cette synthèse d’Otsuka et Voorhoeve). Le prioritarisme au sens de Parfit conduit notamment à ne pas distinguer les arbitrages moraux intra- et inter-personnels. Prenons l’exemple suivant (tiré de l’article précédemment cité) :

O&V

Vous avez deux enfants, Denise et Edmund et vous devez choisir entre déménager en banlieue ou en centre ville en tenant compte exclusivement des bénéfices en termes de bien-être pour vos deux enfants. On distingue deux cas : dans le cas « arbitrage intrapersonnel », Edmund est non affecté par votre choix (son niveau de bien-être est le même quelque soit votre choix) ; concernant Denise, il y a une incertitude sur l’option qui lui serait la plus bénéfique, tout en faisant l’hypothèse que son utilité espérée est maximisée en allant en banlieue plutôt qu’en ville (d > 0 dans le tableau). Dans le cas « arbitrage interpersonnel », déménager en banlieue peut soit bénéficier à Denise (avec une probabilité de 0,5), soit nuire à Edmund, par rapport au fait d’aller en centre-ville. Comme d > 0, l’utilité espérée totale est maximisée par le choix d’aller en banlieue. Il est facile de voir que le prioritarisme (dans sa version ex post, c’est-à-dire qui applique la priorité morale aux utilités finales, et non aux utilités espérées des individus) conduira à la même préférence sociale dans les deux cas. Or, il y a une différence significative sur le plan moral entre les deux cas : dans le cas intrapersonnel, la décision (aller en centre-ville ou en banlieue) n’affecte que Denise, tandis que dans le cas interpersonnel, elle affecte à la fois Denise et Edmund. Donner une priorité morale au bien-être de l’enfant désavantagé est plausible dans ce dernier cas. Mais dans le cas intrapersonnel, on peut raisonnable arguer que la décision doit uniquement être dictée par l’intérêt personnel de Denise, et dès lors il semble préférable de choisir l’option qui maximise son utilité espérée. De ce point de vue, le prioritarisme, comme l’utilitarisme selon la fameuse critique de Rawls, ne reconnait pas la « séparation » morale des personnes.

Ce problème ne remet pas en cause complètement le prioritarisme. On peut en effet tout à fait concevoir une version de cette doctrine qui distingue les arbitrages intra- et inter-personnels. Mais le seul moyen de faire cela est de réintroduire une dimension comparative, ce qui rapproche alors le prioritarisme de l’égalitarisme. Cela n’implique pas nécessairement que le prioritarisme « comparatif » et l’égalitarisme sont identiques, mais au moins que l’aspect relatif aux inégalités est moralement significatif pour le prioritariste.

Un autre moyen de défendre le prioritarisme est de le combiner avec une forme de « sufficientisme ». Cela semble clairement être la position de Cowen lorsqu’il fait référence aux travaux de Sher et Frankfurt. L’idée est d’accorder une priorité absolue au bien-être des individus dont le niveau de vie est en-dessous d’un certain seuil. Cette position ne dépend pas de considérations liées aux inégalités et semble éviter au moins en partie la critique évoquée plus haut concernant la séparabilité des personnes. Toute la difficulté tient bien entendu à la définition du seuil de bien-être au-delà duquel plus aucune priorité n’est accordée : si ce seuil est absolu (indépendant du niveau de vie dans la population), alors les implications dans les pays riches peuvent être radicalement anti-égalitaristes ; si le seuil est relatif, on peut s’attendre à des problèmes de cohérence dans la définition des préférences sociales.

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