Priorité et égalité en économie normative

Dans le cadre d’un cours de M2 recherche sur des thèmes relatifs à l’économie normative, je prépare une séance sur la distinction entre égalitarisme et prioritarisme. Cette distinction a été proposée de manière explicite par le philosophe Derek Parfit dans un article justement intitulé « Equality or Priority ? ». Parfit suggère dans cet article que de nombreuses théories en apparence égalitaristes sont en réalité fondée, non pas sur l’idée que les inégalités entre les personnes sont intrinsèquement une mauvaise chose, mais plutôt sur l’idée qu’il faut donner une priorité plus ou moins forte aux personnes dont le niveau de bien-être est faible dans l’absolu. La différence clé réside ainsi dans le fait qu’un égalitariste s’intéresse aux différences relatives de bien-être et considère que ces différences sont intrinsèquement mauvaises, tandis que le prioritariste s’intéresse au niveau absolu de bien-être de chaque membre de la population. De ce point de vue, tant le prioritariste que l’égalitariste favoriseront toutes choses par ailleurs les moins inégalitaires, mais pour des raisons radicalement différentes.

La distinction de Parfit a été largement discutée et parfois rejetée (voir par exemple cette critique de Daniel Hausman). L’explication tient en partie au fait qu’en pratique, prioritarisme et égalitarisme ne peuvent pas être distingués en termes de choix social, puisqu’ils ordonneront très souvent de la même manière les différents états sociaux. On peut toutefois formaliser cette distinction d’une manière relativement systématique, comme le montre l’économiste Bertil Tungodden dans son article « The Value of Equality » publié dans Economics and Philosophy en 2003. Le reste de ce billet présente quelques idées clés du raisonnement de Tungodden.

On peut articuler la distinction entre prioritarisme et égalitarisme en se plaçant explicitement dans le cadre de la théorie du choix social. Cette dernière repose, sur un plan méthodologique, sur une démarche axiomatique : partant du postulat que toute fonction de bien-être social doit satisfaire un certain nombre de principes ou axiomes, on détermine quelles sont les fonctions possibles ou permises ; alternativement, pour une fonction de bien-être social donné, on s’interroge sur les conditions suffisantes et/ou nécessaires pour l’obtenir. Cette démarche a notamment débouché sur la démonstration d’un certain nombre de résultats d’impossibilité, à savoir qu’aucune fonction de bien-être social ne satisfait certains ensembles axiomes raisonnables ou intuitifs. Comme l’explique Tungodden dans son article, cette méthodologie implique qu’il y a a priori deux manières de caractériser et de justifier un certain ordre de préférences sociales, c’est-à-dire de classement des états sociaux : on peut soit s’interroger sur le contenu des principes et axiomes que doit satisfaire la fonction de bien-être social qui génère ce classement ; autrement, on peut s’interroger sur les justifications des axiomes ou principes.

De ce fait, on pourrait distinguer le prioritarisme et l’égalitarisme soit par les axiomes qui sont satisfaits par les fonctions de bien-être social respectivement rattachées à ces deux doctrines, soit, dans l’hypothèse où ces axiomes sont les mêmes, par la justification de ces axiomes. A ce stade, les choses deviennent trop complexes et longues pour un simple billet de blog mais on peut simplement indiquer que Tungodden démontre de manière assez convaincante que de nombreuses variantes du prioritarisme et de l’égalitarisme reposent en fait sur le même ensemble d’axiomes. Ainsi, si l’on se restreint aux fonctions de bien-être social respectant le principe de Pareto (un état social A est préféré à un état social B dès lors que le niveau de bien-être d’un membre de la population est strictement plus élevé dans A que dans B et que le niveau de bien-être de chacun des autres membres est égal ou supérieur dans A par rapport à B), on pourra distinguer deux formes d’égalitarisme : un égalitarisme « discontinu » qui applique la règle du « leximin »*, satisfait le principe dit de « Pigou-Dalton »** ainsi que l’axiome de séparabilité forte*** ; un égalitarisme « continu » qui satisfait également le principe de Pigou-Dalton, éventuellement (mais pas nécessairement) l’axiome de séparabilité forte. Le premier fait l’individu dont le niveau de bien-être est le plus faible un dictateur, le second permet un arbitrage entre égalité et « utilité » (i.e. le bien-être total).

Le prioritarisme quant à lui peut se caractériser de différentes manières. Un prioritarisme « strict » appliquera la règle du leximin et donnera une priorité absolue à l’individu au niveau de bien-être le plus faible (et de ce fait, il est donc « discontinu »). Le prioritarisme modéré et restreint donnera une priorité absolue à l’individu au niveau de bien-être le plus faible mais seulement dans le cas où son niveau de bien-être est en-dessous d’un seuil donné. Enfin, le prioritarisme modéré non restreint est continu : comme les deux autres, il satisfait le principe de Pigou-Dalton ainsi que la séparabilité forte, mais il ne donne en revanche pas de priorité absolue au plus démuni. Les différentes variantes de l’égalitarisme et du prioritarisme se distinguent donc au niveau de leurs axiomes. Toutefois, on peut noter que l’égalitarisme discontinu et le prioritarisme strict satisfont exactement les mêmes axiomes et débouchent sur la règle du leximin. Tungodden suggère toutefois que ces deux variantes peuvent se distinguer sur le plan de justification des axiomes : le prioritarisme strict justifie la règle du leximin sur une base « intuitionniste » tandis que dans un cadre égalitariste, cette règle est déduite d’un certain nombre de principes plus fondamentaux relatifs à l’importance de l’égalité.

Il y a également une identité au niveau axiomatique entre l’égalitarisme continu (lorsqu’il satisfait la séparabilité forte) et le prioritarisme modéré non restreint. Ici, sur la base de l’article de Parfit, il est souvent considéré que la distinction repose sur la nature comparative de l’égalitarisme : notamment, le principe de Pigou-Dalton va se justifier parce que l’inégalité entre les personnes est intrinsèquement une caractéristique non désirable. En revanche, dans le cadre prioritariste, ce même principe se justifie de manière non-comparative : l’importance morale de l’augmentation du bien-être est d’autant plus forte que cette augmentation concerne des personnes démunies dans l’absolu, indépendamment du niveau de bien-être des autres membres de la population. Cette distinction me parait toutefois discutable car il me semble que l’on peut justifier le prioritarisme d’une manière comparative, comme je le suggère dans ce working paper.

Tungodden suggère néanmoins dans son article un troisième moyen de distinguer prioritarisme et égalitarisme sur la base de la nature « agrégative » ou « non-agrégative » du raisonnement qui supporte ces deux doctrines. Un raisonnement non-agrégatif repose sur l’idée que dans certains cas « le nombre ne compte pas », autrement dit que peut importe le nombre de personnes dont le bien-être s’accroît, ce nombre ne pourra jamais justifier la perte de bien-être même minime des personnes les plus mal loties. Un raisonnement non-agrégatif est donc un autre moyen de justifier la règle du leximin. Ce type de raisonnement non-agrégatif sous-tend de nombreuses défenses de l’égalitarisme et est clairement incompatible avec le prioritarisme qui, par définition, repose sur un raisonnement agrégatif. Un égalitarisme purement non-agrégatif parait toutefois difficilement acceptable et beaucoup d’auteurs, à commencer par John Rawls, ont suggéré un principe d’agrégation limitée : en-dessous d’un certain seuil de bien-être, une priorité absolue aux plus démunis doit être donnée sur la base d’un raisonnement non-agrégatif ; au-dessus de ce seuil, le raisonnement moral doit être agrégatif. Cette approche pose toutefois un certain nombre de questions : le seuil est-il absolu ou relatif ? dans ce dernier cas, on peut montrer qu’une fonction de bien-être social appliquant ces principes ne peut générer un ordre transitif des états sociaux. On débouche alors sur une autre question, toute aussi complexe : dans quelle mesure le principe de transitivité est-il une contrainte que doit satisfaire une doctrine morale ? Comme le montre Larry Temkin dans son ouvrage sur ce sujet, la combinaison de raisonnements agrégatifs et non-agrégatifs débouchent systématiquement sur une violation de la transitivité. Déterminer si cela diminue la pertinence de l’égalitarisme dépend donc de l’importance que l’on confère au principe de transitivité sur le plan moral.

Notes

* La règle du leximin indique que la relation de préférence sociale entre deux alternatives A et B est exclusivement déterminée par le niveau de bien-être de l’individu le plus démuni dans les deux alternatives. Si le niveau de bien-être est le même dans les deux alternatives, alors c’est le niveau de bien-être de du deuxième individu le plus démuni qui est décisif, etc.

** Le principe de Pigou-Dalton implique d’un transfert de bien-être x (ou plus précisément, de facteurs responsables du bien-être) d’un individu i à un individu j, lorsque i a un niveau de bien-être plus élevé que celui de j avant et après le transfert, est systématiquement considéré comme une amélioration, i.e. le nouvel état social est strictement préféré à l’état social initial.

*** Le principe de séparabilité forte correspond à un axiome d’indépendance selon lequel la préférence sociale entre deux alternatives A et B dépend uniquement du groupe d’individus dont le niveau de bien-être en A et B n’est pas le même. Par exemple, soit deux alternatives A = (3, 2, 2, 3) et B = (2, 2, 2, 4), chaque nombre représentant le niveau de bien-être d’un membre de la population (ici composée de quatre membres). Considérons maintenant deux autres alternatives C = (3, 6, 6, 3) et D = (2, 6, 6, 4). Supposons que A est socialement préférée à B pour des raisons égalitaristes ; le principe de séparabilité forte implique alors que C doit être socialement préférée à D.

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