Le « parétianisme » comme doctrine morale

Il y a quelques mois, l’économiste Glen Weyl et le juriste Eric Posner proposaient une « solution » polémique aux inégalités de revenus au niveau de la population mondiale : s’inspirer de l’exemple du Qatar en accueillant une main d’œuvre en provenance des pays pauvres sur la base d’un statut de « sous-citoyen ». L’idée est assez simple : le Qatar, à l’instar d’autres pays du Golfe, offre l’opportunité à des travailleurs du Bangladesh ou d’Inde de gagner en moyenne 5000$ par an, alors que ces mêmes travailleurs gagneraient en moyenne 1000$ par an en restant dans leur pays. La contrepartie est que ces travailleurs ne disposent pas des mêmes droits que la population locale et que les conditions de travail sont particulièrement difficiles. L’argument de Weyl et Posner est simple : en accueillant ainsi des travailleurs en provenance de pays pauvres, les pays du Golfe permettent à une population de s’enrichir tout en profitant de leur côté d’une main d’œuvre qui reste « bon marché » et surtout extrêmement malléable. Sachant qu’en moyenne ces travailleurs vont renvoyer dans leur pays environ 75% de leurs gains, un tel système bénéficie à un très grand nombre de personnes sans, en principe, « pénaliser » qui que ce soit.

L’idée a priori contre-intuitive derrière l’argument de Weyl et Posner est que de fortes inégalités « locales » peuvent favoriser la réduction des inégalités de revenus « globales », comme l’atteste ce graphique issue de leur article :

weyl et posner

La proposition de Weyl et Posner m’est revenue en tête en lisant un article du philosophe Michael Sandel paru en 2013 dans le Journal of Economic Perspectives, « Market Reasoning as Moral Reasoning: Why Economists Should Re-engage with Political Philosophy« . Sandel développe un raisonnement déjà avancé dans un ouvrage sur les limites morales du marché. Sandel met en avant le fait que l’extension des échanges marchands à des domaines qui étaient jusqu’ici « protégés » n’est pas neutre sur le plan moral et que, de fait, le raisonnement économique qui justifie cette extension ne l’est pas non plus. En clair, le raisonnement économique sur l’efficience du marché est lui-même connoté moralement, même si ce n’est jamais (ou rarement) explicite. Sandel illustre son propos au travers de plusieurs exemples. En voici quelques-uns :

• L’instauration de quotas de réfugiés et d’un marché où s’échangeraient des « droits » sur ces quotas : supposons que chaque pays ait l’obligation d’accueillir au minimum un nombre x de réfugiés par an ; un pays A qui souhaite ne pas accueillir de réfugiés pourrait acheter ce droit à un pays B prêt à accueillir un nombre 2x de réfugiés.

• L’instauration d’un marché de droits à la procréation : supposons qu’un pays souhaite limiter sa croissance démographique. Chaque femme pourrait se voir octroyer un droit aliénable d’avoir un enfant dans sa vie et échanger librement ce droit sur un marché. Les femmes désirant avoir plus d’un enfant pourraient alors acheter ce droit aux femmes désirant ne pas avoir d’enfant.

• L’instauration d’un marché de droits à la chasse : soit une communauté A qui obtient le droit dérogatoire de chasser et de tuer un quota de membres d’une espèce animale quelconque. Cette communauté pourrait vendre une partie de ces droits à des « chasseurs » amateurs en quête de sensations fortes et de trophées personnels.

Sur la base de ces exemples, Sandel développe plusieurs arguments pour souligner la dimension morale de ces propositions. Notamment, l’instauration de tels systèmes d’échange peut par exemple favoriser un « effet d’éviction » moral bien connu. Sandel insiste aussi sur le fait qu’elle peut modifier la nature du bien échangé (« l’effet de commercialisation »). Il note par ailleurs que l’argument économique en faveur d’un tel système d’échange repose sur l’hypothèse que le bien est une ressource rare et rivale, ce qui dans le cas des sentiments (l’amour par exemple) est discutable.

Au-delà de ces éléments plutôt bien connus, ce qui est intéressant c’est de voir le lien entre ces exemples et le raisonnement de Weyl et Posner. Weyl et Posner ne proposent pas à proprement parler la mise en place d’un système d’échanges marchand comme dans les exemples Sandel. Ce qui est commun est revanche est l’argument qui est sous-jacent à la défense des mécanismes d’allocation des ressources proposés. Cet argument correspond à ce que l’on pourrait appeler le parétianisme. Dans son article « Utilitarianism and Welfarism », Amartya Sen définit le parétianisme de la manière suivante :

Si l’alternative x est classée au-dessus ou au même niveau que l’alternative y dans les ordres de préférence de tous les membres de la population, alors x est socialement meilleure que y.

Ainsi définit, le parétianisme est une forme faible de welfarisme, dans le sens où la satisfaction des préférences (ou le niveau d’utilité) des agents est l’unique information pertinente pour ordonner les alternatives (c’est la définition du welfarisme), mais uniquement dans les cas où il y a unanimité dans la population concernant le classement de deux alternatives (dans les autres cas, d’autres informations peuvent éventuellement être utilisées). Dans le cadre de la proposition de Weyl et Posner ou des exemples discutés par Sandel, le parétianisme prend la forme suivante. Une alternative x correspond à une allocation des ressources donnée qui elle-même est associée à un vecteur d’utilités (lesquelles mesurent la satisfaction des préférences des membres de la population). Dans les exemples de Sandel comme dans l’article de Weyl et Posner, il s’agit de comparer deux ou plusieurs mécanismes d’allocation des ressources, chaque mécanisme débouchant sur une certaine allocation x pour un certain profil de préférences dans la population. On peut également assimiler un mécanisme d’allocation à une règle de choix collectif qui indique, compte tenu des préférences des membres de la population sur les allocations possibles, quelle alternative (allocation) va être socialement préférée.

Le parétianisme peut alors être reformulé selon les conditions suivantes (étant donné que 2 implique 1 mais pas l’inverse, la condition 1 n’est pas nécessaire à strictement parler)* :

1. Une règle de choix collectif A qui satisfait le principe de Pareto (i.e. si au moins une personne préfère x à y et personne ne préfère y à x, alors x est socialement préféré à y) est meilleure qu’une règle de choix collectif B qui ne satisfait pas le principe de Pareto.
2. Une règle de choix collectif A est meilleure qu’une règle de choix collectif B si (et seulement si) si l’allocation qui résulte de A est Pareto-améliorante par rapport à l’allocation qui résulte de B, pour le même ensemble d’allocations disponibles.

Tous les exemples cités par Sandel associent la « supériorité » du système d’allocation marchand au fait qu’il permet d’améliorer le bien-être de certains agents sans diminuer celui des autres. Le système d’allocation marchand respect aussi le principe de Pareto : si une allocation x est unanimement (faiblement) préférée à une allocation y, alors il existe nécessairement des échanges mutuellement avantageux qui permettront de passer de y à x ; la règle de choix collectif qui mène à y ne respecte donc pas le principe de Pareto, au contraire de celle qui mène à x. L’argument derrière la proposition de Weyl et Posner est également parétien, si l’on suppose que l’immigration n’a pas un impact négatif sur le bien-être de la population locale qui accueille les immigrés (hypothèse que font implicitement Weyl et Posner).

Comme l’explique Sandel dans son article, une rhétorique récurrente en économie consiste à affirmer que le raisonnement économique se place uniquement du point de l’efficience et est ainsi déconnecté de la morale. Toutefois, cela suppose que le parétianisme lui-même soit amoral. Est-ce réellement le cas ? Il me semble que c’est strictement indéfendable, ne serait-ce que parce que le parétianisme dépend d’un présupposé très fort selon lequel le bien-être dépend exclusivement de la satisfaction des préférences des agents (ou au moins de leurs préférences « rationnelles »). Il s’agit clairement d’un présupposé éthique. Une manière de reformuler la critique de Sandel est la suivante : le parétianisme n’a rien d’une évidence morale et il existe des arguments éthiques et moraux pour préférences des mécanismes d’allocation des ressources ou des règles de choix collectif qui n’en relèvent pas. On peut connecter cette critique à la distinction entre préférences et valeurs que fait Sen dans le chapitre 5 de Collective Choice and Social Welfare : les valeurs ne contribuent pas seulement à déterminer les préférences des agents au sens strict (par exemple, préférer une allocation égalitaire à une allocation inégalitaire toute chose égale par ailleurs) ; elles déterminent aussi le type de règles de choix collectifs et de mécanismes d’allocation acceptables ou désirables. Prenons un exemple : pourquoi l’axiome de « non-dictature » en théorie du choix social est-il considéré comme pertinent ? La réponse tient au moins en partie au fait qu’il correspond sur le plan moral à des valeurs largement répandues dans les sociétés démocratiques. Il se trouve que cet axiome est compatible avec le parétianisme. On peut toutefois imaginer que nos valeurs imposent d’autres conditions à des règles de choix collectif dans certaines circonstances et qu’elles rendent ces règles incompatibles avec le parétianisme. On peut bien sur en débattre mais cela nécessite de se positionner effectivement sur le plan moral, y compris pour les économistes.

* Formellement, dans une boîte d’Edgeworth, cela revient à dire que les meilleures règles de choix collectif ou les meilleurs mécanismes d’allocation sont ceux, et seulement ceux-là, qui mènent à un point situé sur la courbe des contrats, pour n’importe quel point de dotations initiales.

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2 réponses à “Le « parétianisme » comme doctrine morale

  1. Golfe. Pardon pour cette correction purement orthographique.

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