Varoufakis et la théorie des jeux

Beaucoup l’ignorent, mais le nouveau ministre des finances grec, Yannis Varoufakis, est le co-auteur d’un manuel de théorie des jeux, de bonne facture au demeurant et aussi assez original par sa mise en avant des aspects méthodologiques et philosophiques relatifs à ce cadre théorique. Par conséquent, quand ce même Varoufakis explique que la théorie des jeux est inutile pour analyser la situation de négociation entre la Grèce et ses partenaires européens, cela à de quoi interpeler. L’analyse de Varoufakis est toutefois très discutable, comme le relève ce billet sur le blog « The Leisure of the Theory Class ». Un passage de l’article de Varoufakis n’est toutefois pas évoqué par le-dit billet :

The trouble with game theory, as I used to tell my students, is that it takes for granted the players’ motives. In poker or blackjack this assumption is unproblematic. But in the current deliberations between our European partners and Greece’s new government, the whole point is to forge new motives. To fashion a fresh mind-set that transcends national divides, dissolves the creditor-debtor distinction in favor of a pan-European perspective, and places the common European good above petty politics, dogma that proves toxic if universalized, and an us-versus-them mind-set.

L’idée que la théorie des jeux procède en supposant que les motivations des joueurs sont données est inexacte au moins à deux titres. Tout d’abord, une littérature importante relevant du « mechanism design » consiste précisément dans l’étude des « formes de jeux », c’est à dire des configurations stratégiques définies par un ensemble de règles et et où on ne spécifie pas les préférences des joueurs. Si l’on considère que les règles du jeu définissent le contexte institutionnel dans lequel se déroulent les négociations, la théorie des jeux permet précisément d’étudier les différents scénarios possibles suivant le profil de préférences des joueurs. C’est particulièrement utile lorsqu’il s’agit de réfléchir à la définition de règles « optimales », dans la lignée de la tradition contractualiste en philosophie politique.

Par ailleurs, rien n’empêche formellement de rendre les motivations des joueurs (leurs préférences) endogènes. On peut par exemple supposer que les préférences dépendent des croyances des joueurs sur le comportement des uns et des autres, ou plus directement que les préférences de certain joueur sont fonction des préférences des autres suivant un mécanisme d’interaction donné. Bref, le cadre théorique de la théorie des jeux est suffisamment « souple » pour intégrer le genre de considérations qu’évoque Varoufakis. Bien entendu, on peut parfaitement reconnaitre tout cela et continuer de penser que la théorie des jeux n’est pas pertinente comme outil d’aide à la décision. Mais ce sera pour d’autres raisons que celles que donnent Varoufakis dans son article.

1 commentaire

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Une réponse à “Varoufakis et la théorie des jeux

  1. Bonjour,

    J’ai lu le poste initial aussi. Ce que je comprends du mechanism design et des préférences endogènes, c’est qu’effectivement cela permet de penser les variations ou les manque de connaissance des préférences adverses. Mais sa critique reste juste si on ne sait tout simplement pas quel est le but de l’adversaire, dans aucun domaine modélisé que se soit (pas même probabiliste). C’est plus un problème de modèle que de théorie des jeux selon moi.

    Autre chose :
    Je trouve un peu de mauvaise foi de dire que parce qu’il existe un clampin qui a décliné la théorie à des cas moins restrictifs que ceux qui sont récriés, la critique est injustifiée. Et cela pour plusieurs tailles de « clampin » (un, dix, cinquante chercheurs), si cela reste un sous-champ spéculatif spécialisé. Je m’explique : j’admets que la science est en marche, et que les ramifications se multiplient avec chacune sa spécialité. Il y a toutefois des bases communes nécessaires à l’entente dans le champ (ici théorie des jeux), admises comme bases (même si très discutables comme l’utilité espérée, etc) et communément utilisées pour les applications pratiques. Si le sous-champ décrié n’en fait pas partie, il est dans les faits peu ou pas utilisé, et non répandu dans les esprits. C’est ce qui se passe dans mon domaine.

    Exemples : tout le monde sait que Black-Scholes est bourré de défaut, il reste le langage commun, appris par tous, utilisé par tous, et toujours la base commune pour une nouvelle exploration (problème théorique ou application nouvelle).
    Tout le monde sait que les préférences temporelles des agents sont hyperboliques, on continue partout à utiliser de l’exponentiel : seules existent quelques études sur l’incohérence temporelle. Pourtant dans les faits, tout le monde (sauf quelques clampins comme moi) s’en fout (alors que je pense que ça met à la poubelle toute la controverse Nordhaus-Stern par exemple).

    Pour revenir à Varoufakis, tant que les modèles avec préférences endogènes (pour garder cette définition problème) ne seront pas d’utilisation courante, sa critique sera toujours opérationnelle.

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