Rosenberg sur la « philosophie de l’économie » de Krugman et sur la réflexivité des systèmes économiques

Le philosophe des sciences Alex Rosenberg propose un article plutôt intéressant sur la « philosophie de l’économie » de Paul Krugman et sur ses contradictions internes. Les trois premières sections de l’article sont limpides et plutôt convaincantes. C’est moins le cas de la quatrième, qui porte sur la nature radicalement incertaine et réflexive des systèmes économiques.
J’avais déjà abordé cette question de la réflexivité il y a quelques temps sur ce blog. Rosenberg défend globalement la thèse que j’avais critiqué, à savoir qu’étant donné la réflexivité des systèmes économiques, le concept d’équilibre est non-pertinent pour étudier leur fonctionnement. Voici quelques passages de l’article de Rosenberg sur ce point :

Along with uncertainty, the economy exhibits pervasive reflexivity: expectations about the economic future tend to actually shift that future. This will be true whether those expectations are those of speculators, regulators, even garden-variety consumers and producers. Reflexiveness is everywhere in the economy, though it is only easily detectable when it goes to extremes, as in bubbles and busts, or regulatory capture. In the run up to the financial crisis expectations that real estate values would continue to increase caused real estate values to continue to increase (e.g., by encouraging banks to lend on future values instead of current collateral).

Bubbles are only the most obvious of these reflexive processes in the economy and the culture. Fashion, whether in clothes or in Iphones, is equally reflexive. Enough people thinking that the 5S (and not the 5c) will be a fashion make it one. Reflexivity is everywhere: the entire monetary economy is based on reflexive expectations: think about everyone’s willingness to accept pieces of paper in exchange for goods and services. I accept your paper money because I expect everyone else will accept it, and every one else will because they believe everyone else will.
(…)
When combined uncertainty and reflexivity greatly limit the power of maximizing and equilibrium to do useful economics. Reflexive relations between future expectations and outcomes are constantly breaking down at times and in ways that no one can predict—about which there is complete uncertainty. Between them, they make the economy a moving target for the economist. Models get into people’s heads and change their behavior, usually in ways that undermine the model’s usefulness to predict.
(…)
Between them reflexivity and uncertainty make economics into a retrospective, historical science, one whose models—simple or complex—are continually made obsolete by events, and so cannot be improved in the direction of greater predictive power, even by more complication. The way expectations reflexively drive future economic events, and are driven by past ones, is constantly being changed by the intervention of unexpected, uncertain, exogenous ones. No bubble ever repeats, because people remember them.

La thèse de Rosenberg est radicale : la réflexivité (et l’incertitude) rend le fonctionnement d’une économie complètement imprévisible et non ergodique (i.e. l’histoire ne se répète jamais deux fois à l’identique). L’économie est une science « historique » dans le sens où elle ne peut repérer des mécanismes systématiques, juste rendre compte d’épisodes idiosyncrasiques spécifiques à contexte donné. Cette thèse n’est bien sur pas nouvelle et a même servi de fondement à tout un programme de recherche allant de l’école historique allemande à la théorie de la régulation française (voir – en toute modestie – mon ouvrage publié en janvier dernier !).

La dimension historique de la science économique me parait difficilement discutable et de nombreux travaux (orthodoxes comme hétérodoxes) qui adoptent une approche en termes d’étude de cas historiques se révèlent effectivement pertinents (l’ouvrage de Kindleberger sur les crises financières et le premier qui me vient à l’esprit). Cependant, l’interprétation de Rosenberg concernant les implications de la réflexivité pour la pertinence du concept d’équilibre me semble erronée. Plutôt que de rendre ce concept inutile, la réflexivité le rend au contraire indispensable ! En effet, si l’histoire économique ne se répète jamais deux fois à l’identique, l’histoire des idées semble avoir une tendance à repasser toujours les mêmes épisodes. Il se trouve que l’idée selon laquelle la réflexivité rend la prédiction (et donc la recherche de mécanismes systématiques) impossible a été exprimée (sous la forme d’une crainte) par Oskar Morgenstern dès 1935. Moins de 20 plus tard, plusieurs économistes dont Herbert Simon démontrent, à l’aide d’un appareillage mathématique alors « nouveau » à l’époque (le théorème du point fixe, également utilisé par Arrow et Debreu ainsi que par Nash), que c’est précisément le concept d’équilibre qui permet d’étudier un système réflexif.

L’idée est simple : soit une variable x qui représente une prédiction ou une anticipation des agents sur l’état futur du système auquel ils appartiennent. Supposons que ces agents (que l’on supposera tous identiques pour simplifier, mais en l’espèce cela ne change rien) adoptent une action y selon une fonction de réaction y = f(x). Supposons enfin que l’état du système X à la période suivante dépend de l’action y, soit X = g(y). On a donc X = g(f(x)) = h(x). La fonction h décrit le mécanisme de réflexivité évoqué par Rosenberg : la dynamique du système dépend des anticipations et des croyances des agents concernant cette dynamique. On peut représenter graphiquement cette relation en faisant figurer en abscisses la variable x et en ordonnées la variable X. Sur ce graphique, tracez une droite à 45 degrés passant par l’origine ; cette droite correspond à l’ensemble des points tels que X* = x*. Autrement dit, il s’agit des prédictions auto-réalisatrices : les agents anticipent un certain état x, agissent sur la base de cette anticipation, provoquent la réalisation de l’état anticipé. Si la fonction h est continue, on peut facilement voir qu’il existe obligatoirement au moins un tel point fixe. Cela ne signifie pas que le système convergera vers ce point (tout dépend de la dynamique), mais ce point constitue un équilibre du système qui aide à comprendre la dynamique du système et éventuellement de la prédire.

On pourra rétorquer qu’un tel équilibre n’existe pas dans le temps historique car la structure d’un système économique est en permanence en train de changer. Formellement, cela signifie que la fonction h change à travers le temps, de telle sorte que la convergence vers un équilibre n’a jamais le temps de se produire. C’est faux dans un grand nombre de cas : Rosenberg cite l’exemple de la monnaie, qui est un très bon exemple de point fixe que nos sociétés ont su trouver et qui s’avère particulièrement durable. Pour les quelques cas de figure où une telle convergence ne se produit jamais, le concept d’équilibre reste malgré tout pertinent en tout que dispositif constitutif d’une stratégie scientifique pour comprendre le phénomène étudié. En l’occurrence, la formulation en termes d’équilibre du mécanisme de réflexivité proposée dans ce billet indique précisément que l’imprévisibilité du système économique vient peut-être de l’instabilité de la fonction h, c’est-à-dire soit de la relation prédiction-action (fonction f), soit de la relation action-conséquence (fonction g). En elle-même, cette information est déjà très intéressante et peut permettre d’aller plus loin.

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