Les collectifs comme individus, ou qu’est-ce qu’un agent en économie ?

Une conférence réunissant plusieurs prix Nobel d’économie s’est tenue il y a quelques jours. A cette occasion, le théoricien des jeux Robert Aumann a donné une conférence sur un sujet renvoyant à une question qui m’intéresse particulièrement, à savoir le statut analytique de l’agent en économie. Le propos d’Aumann était d’indiquer que les collectifs régulièrement appréhendés comme des joueurs en théorie des jeux (des entreprises, des états, des syndicats) doivent s’analyser comme de « vrais » individus, au même titre qu’une personne en chair et en os prenant des décisions. D’après Aumann, cela a des implications morales en termes de responsabilité, l’idée générale étant qu’un individu qui agit dans le cadre d’un collectif voit sa responsabilité diminuée (puisque le collectif endosse une partie de la responsabilité), tandis qu’un individu qui contrôle un collectif voit sa responsabilité accrue.

Les considérations d’Aumann sur les implications morales sont trop rapides. On peut néanmoins les approfondir de la manière suivante. Si l’on prend un collectif donné (un banc de poissons, une organisation, une nation) et que l’on modélise ce collectif comme un agent qui fait des choix selon une règle de décision donnée (la maximisation de l’utilité espérée par exemple), on peut justifier cette approche de deux manières :

* Justification instrumentale : le collectif n’est pas un vrai agent dans le sens où la prise de décision est localisée ailleurs et/ou il ne maximise pas réellement la fonction d’utilité qu’on lui associe, mais l’appréhender comme un agent est suffisant compte tenu des objectifs en termes d’explication ou de prédiction que l’on a.

* Justification réaliste : le collectif est réellement un agent, dans le sens où on peut lui attribuer une intentionnalité, au même titre que l’on peut le faire pour un ordinateur ou un animal ; le comportement du collectif peut s’interpréter au travers d’une série d’états intentionnels (intentions, désires, croyances) tournés vers la poursuite d’objectifs.

Intuitivement, je pense que beaucoup d’économistes auraient tendance à adopter la justification instrumentale. Mais ce que suggère Aumann, c’est que la justification réaliste est plus adaptée. Cela pose d’intéressantes questions en termes d’analyse multi-niveaux et de réductionnisme : si le comportement d’un banc de poissons peut s’analyser via une conceptualisation en termes d’agent auquel on attribue des états intentionnels et qui maximise une fonction objectif, on peut aussi l’appréhender comme l’effet émergent résultant de l’interaction d’une multitude d’agents (les poissons). La pertinence relative des deux approches dépendra de l’objectif de la modélisation. Le point important (et qui différencie la justification réaliste de la justification instrumentale) est que la première approche n’est légitime que si l’on peut réellement attribuer des états intentionnels au collectif (autrement dit si ce dernier se caractérise par une certaine cohérence dans son comportement).

Cela a aussi une implication très intéressante pour les modèles « multiple selves » très à la mode aujourd’hui. Prenez une personne au comportement incohérent à travers le temps (qui révèle par exemple une inversion de ses préférences). Outre la justification instrumentaliste (qui assimilera un modèle multiple selves à une métaphore), deu justifications réalistes à l’utilisation d’un modèle multiple selves pour rendre compte de ce comportement incohérent existent : la première (que l’on peut imaginer être défendue par des neuroéconomistes) est que chaque « épisode » dans le comportement de la personne peut être identifié à une activation d’une zone du cerveau bien spécifique ; la seconde est qu’il est possible d’attribuer des états intentionnels et des objectifs bien spécifiques à chaque épisode de l’histoire comportementale de la personne.

Une telle conception de l’agent a forcément des implications sur l’appréhension des notions d’individu, de personne et de groupe en économie normative. Si un personne est une collection d’agents, mais qu’un groupe est également un agent, alors pourquoi ne pas appliquer les mêmes critères de responsabilité (ce qui peut justifier l’application de politiques paternalistes) ? Si le critère de Pareto est pertinent pour étudier l’agrégation des préférences au niveau des collectifs, pourquoi ne le serait-il pas évaluer le comportement d’un individu ? Si ces questions n’ont pas de sens, alors cela implique que la conception réaliste de l’agent implique une séparation radicale entre économie positive et économie normative. Le point clé est qu’un agent n’est pas une personne et que l’économie normative se fonde sur le concept de personne et non d’agent pour justifier le concept de Pareto ou celui de bien-être comme satisfaction des préférences.

Conclusion : contrairement  à ce que suggère Aumann, conceptualiser les collectifs comme des agents n’a pas d’implication morale ou normative en tant que tel, mais amène à repenser les fondements mêmes de l’économie normative.

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2 Commentaires

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2 réponses à “Les collectifs comme individus, ou qu’est-ce qu’un agent en économie ?

  1. Jérémie

    Euhm, j’ai l’impression que ce que cet apparemment illustre Monsieur raconte est transposition en théorie des jeux de ce que des sociologues, des psychologues et beaucoup d’autres racontent depuis maintenant quelques dizaines d’années. Mais les gens auxquels je pense sont tous des scientifique de la tendance « pragmatique ». Je pense par exemple à Henry Mintzberg, notamment dans le premier chapitre (ou second) de son ouvrage « Le pouvoir dans les organisations », mais aussi à Herbert Simon, à James March, Donald Schön et bien d’autres. Pour continuer sur Mintzberg, il a publié récemment un pamphlet (disponible sur son site internet) où il est justement beaucoup plus pragmatique, et constructiviste, par rapport au point que soulève le vénérable Monsieur qui donne la conférence en question. Voici par exemple une intervention assez complète de Henry Mintzberg sur son dernier essai : https://www.youtube.com/watch?v=eh7p0GvI9pE Qu’en penses tu ?

  2. Titan

    Tout à fait d’accord avec CH. La contractualisation a accru la responsabilité des agents en diversifiant les relations économiques d’échange, et en soumettant l’agent à l’autonomie de la volonté des contrats. On n’est donc plus dans un système féodal où l’autorité émane d’un système pyramidal.
    Dans ces organisations en réseaux, les agents intègrent un système de relation d’échanges, en accord avec la cybernétique, et la déféodalisation du droit. Après, la normalisation de la responsabilité des individus dans un collectif me semble bancal du point de vu de l’hypothèse scientifique et du critère d’irréfutabilité, mais si Aumann la fait, chapeau bas.

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