Sur le rapport Hautcoeur

Pierre-Cyrille Hautcoeur a remis il y a quelques jours à Genviève Fioraso le rapport rédigé par la commission qu’il a dirigé sur « l’avenir des sciences économiques à l’université en France« . Olivier Bouba-Olga fait une synthèse des principales idées et propositions défendues dans le rapport. De mon point de vue, le rapport reprend très largement des idées qui, à défaut de s’imposer (pour l’instant ?), sont largement partagées par une partie au moins de la profession , concernant par exemple l’agrégation ou l’enseignement de l’économie en licence. Sans rentrer dans les détails, quelques remarques sur certains points sensibles du rapport :

1) Le rapport reprend à son compte les critiques concernant l’enseignement de l’économie en premier cycle universitaire. Ces critiques ne sont pas nouvelles (elles remontent à au moins 15 ans) mais elles sont revenues sur le devant de la scène depuis peu suite à la publication par 44 associations d’un « manifeste » pour un enseignement plus pluraliste de l’économie. Plus que le pluralisme, ce que préconise le rapport Hautcoeur c’est surtout un enseignement pluridisciplinaire dans les premières années, avec une spécialisation progressive. Le rapport préconise également d’accorder une « plus grande place à l’histoire, aux faits et au institution dans l’enseignement de l’économie ».

On peut difficilement être en désaccord avec ces propositions (même si on peut regretter – de mon point de vue – que le rapport ne mette pas explictement l’accent sur l’importance des enseignements de l’histoire des idées économiques mais aussi de l’épistémologie de la discipline) qui, du reste, ne sont pas nouvelles. Le seul problème est qu’elles ont peu de chance d’avoir un quelconque impact dès lors qu’elles ne s’accompagnent pas de suggestions précises concernant les maquettes qui pourraient être mises en oeuvre. Les économistes le savent bien : dans un contexte de rareté, il faut des choix d’allocation des ressources. Or, si on accentue le caractère pluridisciplinaire du premier cycle, cela implique nécessairement que certains enseignements (techniques ?) vont disparaitre. Lesquels ? Dans quelles proportions ? Dire qu’il faut insérer des enseignements de sociologie ou de philosophie dans le cursus n’a aucun intérêt si on ne dit pas précisément à la place de quels enseignements d’économie (comptabilité nationale ? monnaie et financement ? probabilités et statistiques ?) cela doit se faire.

2) Concernant l’agrégation, bien que je ne sois peut-être pas le mieux placé pour en parler (en tout cas, peut-être pas le plus objectif), la position que le rapport reprend à son compte me semble hypocrite et inefficace. Ce que propose le rapport, c’est en substance le contenu d’un decret qui pourrait (ou pas) sortir dans les prochaines semaines, et qui consisterait à instaurer aux côtés de l’agrégation une « voie normale » comparable à ce qui existe dans les disciplines sans agrégation (soit l’écrasante majorité). Deux points importants : cela entrainerait la suppression du second concours d’agrégation (l’agrégation « interne ») et  surtout, les universités auraient dorénavant la liberté de choisir le mode de recrutement de leurs professeurs d’économie (agrégation ou voie normale), alors qu’il existe aujourd’hui un contingentement.

Cette proposition est hypocrite : vu le peu d’entrain avec lequel les universités mettent des postes de professeur à l’agrégation, cette réforme impliquerait la mort effective de ce concours. Quel enseignant-chercheur consentirait à passer un an à préparer un concours offrant un nombre ridicule de postes, qui plus est probablement localisés dans des universités de petite taille et excentrée ? Si l’objectif est de normaliser le recrutement des professeurs de sciences éconmiques (et il y a des arguments pour cela), autant aller jusqu’au bout.

Cette proposition est aussi douteuse sur le plan de l’efficacité : il est vrai que l’agrégation est une drôle d’exception en économie et gestion (concernant le droit, c’est une autre histoire). Il faut néanmoins noter que la vocation initiale de ce concours est tout à fait louable : s’assurer que les professeurs de la discipline ne sont pas seulement des spécialistes de « haut niveau » dans leur champ de recherche, mais aussi qu’ils ont une culture scientifique généraliste minimum concernant leur discipline. Etant donné les fonctions de direction de recherche (thèse, direction de labo, etc.) qu’est appelé à exercer un professeur, cette exigence ne semble pas gratuite. Et les autres disciplines me direz-vous ? Il faut remarquer que pour certaines disciplines de lettres comme l’histoire ou la philosophie, la même exigence s’exerce au niveau du recrutement des maitres de conférences puisque, dans ces discplines, avoir l’agrégation du secondaire (d’un niveau très élevé dans ces matières) est quasiment une obligation de fait pour être recruté. Alors oui, l’agrégation de sciences économiques a plein de défauts, à commencer par son mode d’affectation des lauréats, elle favorise aussi probablement une forme d’endogamie (mais n’est-ce pas le cas aussi de la voie normale, mais à un niveau plus local ?), mais son existence n’est pas si absurde que ce que l’on entend parfois.

3) Concernant la création d’une nouvelle section CNU « Economie et société », proposition défendue notamment par l’AFEP, le rapport prend une position résolument contre. Les arguments proposés me semblent extrêmement convaincants. Il y aurait beaucoup à dire sur ce projet, mais la création d’une nouvelle section CNU me semble une mauvaise idée à plusieurs points de vue :

* Sur un plan strictement scientifique et disciplinaire, la création d’une nouvelle section ne peut se justifier que s’il existe un corpus épistémologique, méthodologique et théorique a peu près identifié qui se distingue de ce qui existe dans d’autres sections. Or, le corpus de cette potentielle section est clairement un condensé de ce que l’on trouve dans d’autres sections (économie, sociologie, sciences politiques, etc.).

* Il y a un danger pour les membres de cette nouvelle section de passer pour des « sous-économistes ». Quelle audience et influence pourront-ils prétendre avoir, notamment auprès des décideurs politiques. Je ne parle même pas des doctorants qui s’engageraient dans une thèse « Economie et société ». Le signal envoyé leur fermerai à coup sûr grand nombre des postes d’économistes (section 05) ouverts aux concours.

* Combien de postes « Economie et société » seraient ouverts par les universités ? Le risque est que ces postes ne soient ouverts que dans les universités où est présente la minorité des économistes qui défendent la mise en place de la section.

* Même si quelques sociologues appuient la création de la section, il est sûr et certain que la sociologie et d’autres disciplines connexes ne verront pas la création d’une telle section d’un bon oeil. Je n’ose même pas imaginer le foutoir au niveau des créations de postes et de la composition des comités de sélection.

Je pourrai continuer comme ça pendant des pages, mais je m’arrêterai là pour aujourd’hui.

 

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1 commentaire

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Une réponse à “Sur le rapport Hautcoeur

  1. Titan

    L’épistémologie économique est une forme de spécialisation. Il est dur de se spécialiser sans une culture générale minimum, et cela aide d’autant plus que l’épistémologie peut être orientée sur l’histoire économique, la sociologie économique, pour ouvrir véritablement le champ de la discipline.
    Il y a l’économie quantitative, mais sa capacité à décrire le fonctionnement global de l’économie est remis en doute, alors elle intéresse plus les entreprises privées dans une vision micro économique. Le problème de l’épistémologie pure et dure est qu’elle peut paraître absconde, et sans raison avec les faits historiques, comme elle est souvent présentée. On doit alors faire des hypothèses qui s’apparentent plus à des calculs informatiques. De plus, ces hypothèses sont pas neutres, elles supposent un certain nombre de principes, qui exposent une vision éthique de l’individu qui peut former des désaccords entre théoriciens.
    Contrairement aux faits qui sont têtus. Globalement, l’économie générale semble être décrite par la politique économique et la sociologie des individus. La mathématisation étant alors l’étape supplémentaire. Or pour aborder le clivage entre micro et macro un peu d’épistémologie semble nécessaire. Tout serait plus simple si l’on ne disait pas qu’une discipline domine une autre, donc l’interdisciplinarité a encore du chemin à faire.

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