Gary Becker, l’impérialisme économique et la philosophie de l’économie

Le décès de Gary Becker (1930-2014) la semaine dernière a été abondamment commenté sur la blogosphère économique américaine. Considéré comme l’instigateur de « l’impérialisme économique », Becker est à la fois le symbole de la puissance analytique de la théorie (micro)économique et l’épouvantail absolu pour tous les adversaires de l’analyse économique standard et/ou du libéralisme. A ma connaissance, son décès a été assez peu commenté en France. On peut quand même lire ce très bon billet d’Alexandre Delaigue qui résume à grands traits les apports principaux de Becker pour lesquels ce dernier a eu « un prix Nobel d’économie ».

Afin de rationaliser la démarche méthodologique et théorique de Becker, Alexandre invoque la fameuse métaphore de la carte routière : un modèle n’a pas vocation à être réaliste mais à permettre à son utilisateur d’atteindre un objectif bien particulier qui peut être soit explicatif soit prédictif. En conséquence, l’ancrage des hypothèses dans la réalité empirique est secondaire. Cette méthodologie vaguement friedmanienne servirait de justification à l’hypothèse de maximisation d’utilité sous contrainte, sur et en-dehors du marché. Cette métaphore de la carte routinière est contestée par Denis Colombi qui discute des travaux de Becker sous l’angle de la performativité : le succès relatif de l’approche beckerienne repose sur sa capacité à offrir des moyens simples d’intervenir sur le monde pour ultimement le modeler de la manière désirée. Les modèles de Becker ne seraient pas tant une carte hautement simplifiée de la réalité, mais plutôt une représentation de ce que la réalité pourrait être.

Ces deux billets reflètent bien il me semble le fait qu’au-delà des résultats substantifs plus ou moins significatifs des travaux de Becker, c’est leurs implications méthodologiques pour les sciences sociales qui font qu’ils constitueront dorénavant un chapitre incontournable dans tout ouvrage d’histoire de la pensée économique moderne. Je ne parle pas ici uniquement de l’impérialisme économique mais plus largement, d’un point de vue de philosophie de l’économie, des relations en termes d’unification entre l’économie et les autres sciences sociales. Comme je l’ai expliqué dans un précédent billet, la philosophie de l’économie peut s’appréhender comme un ensemble de réflexions relative à la réduction et à l’élimination des concepts d’une discipline au profit d’une autre (l’une des deux étant bien entendu l’économie). Les travaux de Becker sont bien sûr de ce point d’une valeur inestimable, quoique l’on puisse penser par ailleurs de leur valeur intrinsèque.

Le concept de rationalité comme maximisation sous contrainte a largement focalisé l’attention de tous les commentateurs adoptant un tel point de vue. La science politique et, à un degré significativement moindre, la sociologie, ont partiellement intégré cette conception non sans résistance. L’impérialisme économique correspond largement au processus de réduction des divers concepts de rationalité plus ou moins riches en vigueur dans ces disciplines, à sa version économique. Il n’appartient pas au philosophe de l’économie de dire si cette réduction est scientifiquement pertinente. Elle correspond à un fait qui se matérialise dans les pratiques des scientifiques concernés. On peut en revanche essayer de l’interpréter et de l’expliquer. C’est ce que font Alexandre et Denis, dans des perspectives assez différentes : Alexandre explique cette réduction par son efficience supposée dans une perspective instrumentaliste, Denis par le fait qu’elle s’intègre parfaitement dans les contraintes socio-techniques qui régissent les relations entre science et politique (définit au sens large comme la sphère de l’action).

J’aurais tendance pour ma part à défendre une troisième explication, plus générale. Je pense qu’il est pour le coup réducteur de n’appréhender les travaux de Becker qu’au travers du prisme de la rationalité. Cela est d’ailleurs une tendance qui ne concerne pas uniquement que Becker mais l’ensemble de la science économique, peut-être en raison de la popularité croissante de l’économie comportementale : l’économie tend de plus en plus à être considérée comme une science du comportement individuel, une forme de prolongement de la théorie de la décision. Dans les faits, l’économie est bien sûr loin de se réduire à ça : l’économie étudie les interactions entre des agents rationnels (dans un sens bien particulier) dans un cadre institutionnel donné, ce dernier pouvant être le marché mais pas uniquement. C’est dans cette perspective qu’il faut interpréter le concept de rationalité dont il est reproché à Becker et à d’autres d’avoir voulu l’imposer aux autres sciences sociales. En assimilant un comportement rationnel à une maximisation sous contrainte, le but de l’économiste n’est ni d’expliquer ce comportement, ni de le prédire. L’utilisation de fonctions d’utilité et des outils mathématiques qui vont avec trouve son intérêt dans le fait qu’il s’agit d’une technologie performante pour modéliser les interaction des agents et étudier leurs implications au niveau collectif. En vérité, le concept de rationalité est même totalement secondaire de ce point de vue : dans un article méconnu mais pourtant très important de 1962, Becker montre ainsi que la rationalité des agents n’est pas nécessaire pour que la loi de demande soit vérifiée sur un marché. Ce qui importe, en l’espèce, ce sont les caractéristiques de la population d’agents que l’on nomme « la demande ».

Toutes les sciences sociales, hormis la psychologie, ont le même intérêt fondamental que l’économie dans le fait d’expliquer ou de prédire des régularités observables à un niveau plus ou moins agrégé. La propension des concepts et outils de la science économique (on peut penser à la théorie des jeux bien sûr) à coloniser les autres sciences sociales tient dans le fait qu’ils ont été conçus à cette fin, et pas dans l’optique d’expliquer le comportement de l’individu en société. On peut bien sûr légitimement se demander pourquoi la colonisation se fait dans ce sens là et pas l’inverse. Il se peut tout à fait ici que l’interprétation d’Alexandre ou celle de Denis soit opérationnelle. En fait, les facteurs explicatifs sont probablement multiples et relèvent tout autant de la sociologie des sciences que de la philosophie des sciences. Je m’avancerai toutefois à une hypothèse : les outils de la science économique auxquels Becker a grandement contribué au développement, permettent de produire une connaissance extrêmement générale sur les mécanismes régissant les interactions entre les agents, là où d’autres sciences sociales vont produire une connaissance beaucoup plus localisée historiquement et ontologiquement. Il en résulte que l’économie produit un corps de savoir beaucoup plus cohérent, plus systématisé, et donc beaucoup plus aisément transmissible sur des mécanismes très généraux régissant le monde social. Le secret du succès de Becker est là : ces travaux permettent de comprendre (ou donne l’illusion de comprendre ?) assez facilement des mécanismes qui opèrent en arrière-plan d’un large spectre de phénomènes sociaux. Si la recherche de l’unification ontologique et conceptuelle est bien l’un des mouvements qui guide la dynamique de la science, alors il n’est pas très surprenant que l’économie ait une position « privilégiée » sur le plan intellectuel.

1 commentaire

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Une réponse à “Gary Becker, l’impérialisme économique et la philosophie de l’économie

  1. Sur la métaphore de la carte routière et la performativité, souvent opposée à des gens qui comme moi, veulent que les modèles soient réalistes.

    Je sais bien que « la carte n’est pas le territoire ». Denis Colombi (ou plutôt David Stark qu’il cite) illustre ça à merveille. La carte est un instrument pour comprendre la réalité et agir sur elle. Que dit (très bien) la métaphore visuelle du chemin à travers un champ ? Que quand suffisamment d’acteurs de la réalité ont agi conformément à la carte, la réalité finit par ressembler à la carte.
    Très bien, OK d’accord, mais seulement à condition que les acteurs qui utilisent la carte pour aller de A à B arrivent effectivement en B, ce qui suppose que la carte soit assez ressemblante et ait un rapport suffisant avec la réalité et avec le problème que les acteurs cherchent à résoudre. S’il n’en est rien, le promeneur qui suit la carte à partir de A n’arrivera jamais en B. Il jettera donc la carte aux ordures et le chemin à travers le champ réel ne sera jamais tracé. Autrement dit, un modèle ne peut être performatif que si son utilisation produit bien dans la réalité même vierge les résultats qu’il annonce, ce qui suppose qu’il ait dès l’origine une ressemblance suffisante à la réalité, ce qui n’est que très rarement le cas des modèles proposés par l’économie néoclassique, qui ne méritent donc que d’être jetés eux aussi aux ordures
    Comme l’écrit Denis « Si nous voulons tracer une carte, nous allons commencer par visiter le territoire à cartographier, dans la mesure où la carte ne peut être valable que dans sa relation avec celui-ci. ». C’est très exactement ce que trop d’économistes négligent de faire (quand même ils ne méprisent pas ceux qui le font)
    C’est pourquoi, comme écrit encore Denis : « Les cas de performativité sont rares, et ce serait une erreur de dire que toute la production de la science économique est performative. »

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