Pourquoi les économistes ont parfois raison (ou pas toujours tort)

L’économiste Steve Keen explique dans un article pourquoi… les économistes se trompent presque tout le temps. Ce genre de propos est à la mode (et Keen est depuis longtemps à la pointe de l’économiste-bashing) et peut parfois s’avérer pertinent. Malheureusement, Keen se concentre dans son article sur un aspect de la théorie économique qui me semble loin d’être le plus approprié pour ce genre de critique : la théorie du choix rationnel. Plus précisément, Keen affirme que la théorie des préférences révélées élaborées par Samuelson vers le milieu du siècle précédent est un parfait exemple de théorie démentie par les faits mais à laquelle les économistes s’accrochent quoiqu’il en coûte.

Je passerai sur le fait que peu nombreux sont aujourd’hui les économistes à défendre la théorie des préférences révélées dans sa version la plus pure (une exception bien connue est ici). La question de savoir si les axiomes de la théorie du choix rationnel (que ce soit dans la version préférence révélée à la Samuelson où les axiomes portent sur les choix observables ou dans la version Debreu où les axiomes portent directement sur les ordres de préférences) sont faux, c’est à dire empiriquement réfutés, est délicate, contrairement à ce que laisse entendre Keen. J’en ai parlé très souvent ici donc je ne m’attarderai pas sur ce point. On peut juste rappeler que dans de très nombreux cas, il est possible de réconcilier des choix et des comportements qui semblent violer certains axiomes comme la transitivité ou l’indépendance avec la théorie du choix rationnel en modifiant de manière appropriée la spécification du problème de décision. De manière très générale, l’approche des économistes consistant à conceptualiser le comportement des agents comme un problème de maximisation se révèle à l’usage largement pertinente et n’a jamais été réfuté en tant que telle.

On peut aller plus loin : il est évident pour quiconque de bien informée et de bonne foi que les économistes se préoccupent depuis longtemps de la validité des axiomes définissant leur concept de rationalité. L’économie comportementale est précisément articulée autour de l’objectif de questionner la pertinence de ces axiomes. Les résultats de l’économie comportementale sont très discutés dans la profession et il est donc faut de dire que les économistes s’accrochent à une théorie erronée du comportement individuel. De plus, même si l’on admet que les agents ne sont pas rationnels au sens des axiomes de la théorie de la décision, cela n’indique en rien que les « biais » comportementaux des agents sont économiquement significatifs. Un argument souvent mis en avant, et qui a une certaine pertinence, et que si les agents sont insérés dans un contexte institutionnel approprié, où ils ont notamment la possibilité d’apprendre et où les enjeux sont significatifs, alors leur comportement tend à correspondre aux prédictions de la théorie microéconomique. On peut noter d’ailleurs que s’il est un domaine où les économistes ont souvent raison, c’est dans celui de ce que l’on pourrait appeler « l’ingénierie microéconomique » : mechanism design, market design, théorie de l’implémentation, etc. Les économistes sont souvent consultés par les entreprises et les gouvernements pour des problèmes de ce type, et le fait que l’on en parle relativement peu tend à indiquer que cela fonctionne.

Si économistes se trompent dans leur approche de la rationalité, l’erreur n’est pas véritablement dans leurs axiomes. Je dirais qu’elle est plus tôt dans la manière dont ils s’en servent parfois pour arriver à certaines conclusions sur d’autres problèmes. Je pense ici plus particulièrement à la très grande majorité des modèles en macroéconomie, les fameux modèles DSGE (Dynamic Stochastic General Equilibrium) et à la manière dont ils résolvent le délicat problème de l’agrégation des comportements. La plupart de ces modèles (il y a des exceptions car il existe des modèles DSGE à agents hétérogènes mais la compréhension superficielle que j’en ai me fait dire qu’ils contournent artificiellement le problème de l’agrégation) font l’hypothèse que l’économie est composée d’agents représentatifs, un ménage et un producteur. Ces agents représentatifs se comportent de manière rationnelle : leur comportement est conceptuellement décrit comme la résolution d’un problème de maximisation intertemporelle plus ou moins complexe. Par nécessité logique, on retrouve chez ces agents représentatifs les mêmes propriétés de rationalité que chez les agents individuels. Ce sont les fameuses « microfondations » dont la blogosphère américaine ne cesse de débattre depuis de longs (très longs) mois.

Sans tomber à mon tour dans le (macro)économiste-bashing, il est clair que cette insistance sur les microfondations des modèles macroéconomiques est totalement à côté de la plaque. Pour un macroéconomiste, un modèle est « micro-fondé » dès lors que le comportement des variables pertinentes (output, emploi, inflation, investissement, etc.) résulte de la résolution d’un programme de maximisation clairement spécifié dans le modèle. Sauf qu’il est bien connu (et les macroéconomistes ne l’ignorent pas bien entendu) que sauf cas très particulier, le comportement maximisateur de l’agent représentatif ne représente absolument rien. Sans rentrer dans les détails techniques, une entreprise représentative (décrite par une fonction de production) ne peut représenter le comportement agrégé d’une multitude de firmes que si les marchés sont complets et les agents price-taker (autrement dit, que si l’économie est walrassienne). C’est encore pire du côté de la demande : le ménage représentatif n’existe que si tous les « vrais » ménages ont exactement les mêmes préférences, ou si ces dernières ont des propriétés très particulières qui permettent de les représenter par des fonctions d’utilité dites « homothétiques« , c’est à dire qui garantissent une relation linéaire entre le revenu et la demande pour tous les biens de l’économie. En effet, des économistes tels que Sonneschein ou Debreu ont montré dans les années 70 qu’en présence d’effets de revenu, il est impossible d’inférer des propriétés possédées par les demandes individuelles (ex : décroissantes par rapport au prix pour tous les biens) des propriétés nécessairement possédées par la fonction d’excès de demande au niveau agrégé. En clair, même si tous les consommateurs, pour tous les biens, se comportent rationnellement (c’est à dire selon les critères de la théorie du consommateur, qui sont un peu plus restrictifs que ceux de la théorie de la décision), la fonction de demande agrégée peut avoir toutes les formes possibles et par exemple être croissante par rapport au prix à certains endroits. Conséquence : il peut y avoir plusieurs équilibres et absolument rien ne garantie que l’on converge vers l’un d’entre eux en particulier.

Comme je l’ai dit plus haut, les macroéconomistes connaissent très bien ce problème mais, tout en admettant qu’ils n’ont pas de réponse satisfaisante, continuent malgré tout de travailler avec l’hypothèse (bien commode il est vrai) de l’agent représentatif. Daron Acemoglu aborde ce point en détail dans son énorme volume en discutant le théorème de Gorman (qui prouve que des fonctions d’utilité homothétiques permettent de dériver un ménage représentatif) et le théorème de Sonneschein-Debreu, mais interrompt le débat de manière assez artificielle en indiquant que les effets de revenu peuvent générer des résultats contre-intuitifs en théorie du consommateur (les biens Giffen) et qu’il est donc peu probable qu’ils soient empiriquement significatifs. Kartik Athreya propose une défense différente mais guère plus convaincante : le problème de l’agrégation peut être contourné en supposant que les préférences des agents sont homogènes, ce qui est une bonne chose car supposer des préférences hétérogènes donnent trop de liberté au macroéconomiste qui peut alors démontrer ce qu’il veut en expliquant tout phénomène macroéconomique par une distribution particulière des préférences dans la population (le même argument existe en théorie des jeux pour défendre l’hypothèse que tous les agents ont les mêmes croyances ex ante en information incomplète).

Cette idée de microfondation qui permet d’attribuer à des agrégats des propriétés de rationalité qui sont pertinentes au niveau individuel, et sur laquelle est basée toute la macroéconomie moderne, est donc assez surréaliste. Comme l’explique très bien Alan Kirman, il y a de toute façon quelque chose qui ne va pas lorsque l’on prétend définir des microfondations sans interaction ! Dans les modèles à agents représentatifs, il n’y a pas d’interaction car les quelques agents qui existent vivent dans un monde walrassien où par définition il n’y d’interaction qu’au travers des prix. Or, on peut penser que les phénomènes macoréconomiques résultent largement de la nature des interactions entre les agents, et par exemple de problèmes de coordination. Les (macro)économistes se trompent peut être souvent comme le prétend Keen, mais pas à cause de leur théorie de la rationalité, qui est plutôt solide. Le fait qu’ils ne prennent pas compte de manière plus satisfaisante la manière dont l’interaction entre des agents (plus ou moins) rationnels génèrent des échecs d’agrégation ou des phénomènes émergents est une raison bien plus significative.

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4 Commentaires

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4 réponses à “Pourquoi les économistes ont parfois raison (ou pas toujours tort)

  1. Mathieu Dufresne

    Très bon article, je devrai lire les autres articles que vous avez écrit sur le sujet. Néanmoins, je trouve toujours que l’article de Keen est plutôt approprié en tant que réponse à celui de Andrew Lilico, malgré les excès verbaux caractéristiques du personnage. (À la défense de Keen, il faut mentionner que son titre se veut un mirroir de celui de Lilico et je crois qu’il admettrais volontier que le vôtre est évidemment plus réaliste)

  2. Pingback: Pourquoi les économistes ont parfois rai...

  3. Venant du contrôle et de l’optimisation, l’explication de Lilico sur la recherche de sens interprétatif qui donne forcément une raison, un motif d’action me touche et me convainc. Tout n’est que maximisation, et même pour les sciences de l’inerte qui ne tolèrent pas de téléologie développée, Maupertuis et son principe de moindre action me séduisent.

    La critique viendra vers l’autre concept choc d' »homo œconomicus ». Quel objectif les agents poursuivent ils rationnellement ? C’est là où il me semble la microéconomie ne peut hélas que faire d’énormes réductions si elle veut faire des généralités. Et c’est d’autant plus critiquable de faire cela à l’échelle macroéconomique, du moins présentement.

    Ad hominem, Steve Keen joue beaucoup de cela. Il n’a plus de poste et est économiste itinérant. Il a besoin d’une tribune et pour l’instant cela fonctionne pour lui. Nous avions travaillé ensemble au Fields Institute à Toronto, et INET l’a accepté dans son équipe : je l’ai toujours vu faire de la macroéconomie, et sa critique garde toujours cet aspect là en tête. Il faut donc l’excuser un peu sur les aspects de microéconomie dont votre analyse est beaucoup plus fine.

  4. Il ne faut quand même pas exagérer. Les méthodes suivies par les économistes (« mainstream ») ne garantissent pas qu’ils ont toujours raison, mais ne les condamnent pas non plus à avoir toujours tort. Ils peuvent aussi avoir quelquefois raison, mais c’est par hasard et malgré les méthodes qu’ils ont utilisées, et non grâce à elles.

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