Changement climatique et préférences sociales

« De plus, les générations présentes ne supporteront qu’une toute petite partie des dommages climatiques qu’elles généreront à travers leurs émissions, l’essentiel étant porté par les générations futures. Et, comme on le voit dans les dossiers des retraites, de la dette publique ou de l’emploi des jeunes par exemple, la génération au pouvoir aujourd’hui se moque bien du devenir de celles qui les suivront !  L’attentisme des gouvernements nationaux n’est donc que le reflet du manque d’altruisme de leurs électeurs. »

 Il s’agit d’un extrait de l’interview de Christian Gollier (économiste à la TSE) dans Atlantico, au sujet du réchauffement climatique. Dans le paragraphe cité, Gollier émet donc l’idée que la non-action des gouvernements est le reflet des préférences égoïstes des électeurs, et plus particulièrement d’une absence d’altruisme intergénérationnel. Est-ce nécessairement le cas ?

Supposons qu’un gouvernement donné met en œuvre la politique préférée par l’électeur médian m. Supposons que m, contrairement à ce qui est suggéré plus haut, soit partiellement altruiste envers ses descendants. Plus exactement, la fonction d’utilité de m est de type um = um (xm, xt+1, …, xt+n) où xi mesure la qualité de vie (sous forme de revenu) de l’agent i et avec xt+1, …, xt+n la qualité de vie des n générations suivantes. On suppose que u est strictement croissante dans tous ses arguments*. Supposons que le gouvernement, au travers de l’électeur médian, puisse choisir d’investir entre deux technologies : une technologie K polluante et une technologie E environnementale. La technologie K offre au temps t un revenu xK  que l’on suppose constant pour simplifier. Toutefois, en raison de son caractère polluant, elle cause une dégradation de l’environnement telle que avec une probabilité (1 – p), son rendement devient nul. La valeur espérée du revenu de la technologie K (avec n tendant vers l’infini) est donc

 XK = xK + pxK+ … + pnxK =  xK/(1 – p)

 La technologie E a un rendement immédiat xE qui est inférieur à la technologie K (xE < xK) mais la probabilité q qu’elle permette un développement « soutenable » est une fonction croissante du nombre de pays qui l’adoptent. A la limite, q = 1 si tous les pays adoptent la technologie environnementale. Notons N ce nombre de pays. La valeur espérée du revenu de la technologie E est donc

XE = xE + q(N)xE + … + qn(N)xE = xE/(1 – q(N))

On peut ensuite facilement déterminer l’utilité des deux technologies pour l’électeur médian. Plus spécifiquement, suivant les valeurs de xK et xE et la forme de la fonction q(N), il peut y avoir une valeur de N telle que um (XE) > um(XK) :

Climat

 Le graphique ci-dessus montre ce qu’il se passe si l’on imagine une population d’électeurs médians représentés chacun par un gouvernement et devant choisir entre les deux technologies. Le choix d’un électeur médian partiellement altruiste dépendra du choix des autres. Plus précisément, pour un nombre N* d’électeurs médians choisissant la technologie E, un gouvernement est marginalement indifférent entre les deux technologies. Il existe deux équilibres stables : un équilibre N- où tout le monde adopte la technologie K, un équilibre N+ où tout le monde adopte la technologie E. Le problème n’est donc pas ici le manque d’altruisme de l’électeur médian mais plutôt l’impossibilité de se coordonner. Les spécialistes auront reconnus que nous avons ici à faire à un jeu de la « chasse au cerf » : l’équilibre sous-optimal est dominant en risque. Autrement dit, s’engager dans une politique environnemental implique de devoir consentir des coûts en termes de moindre croissance (et qui se matérialisent ici par le fait que xE < xK), y compris pour les générations futures. Or, ces sacrifices ont un effet marginal quasi-nul sur le changement climatique. On a donc ni plus ni moins à faire qu’à un problème classique d’externalités positives.

Prenons le cas extrême où l’électeur médian est parfaitement altruiste. Par exemple, supposons que sa fonction d’utilité est celle décrite dans la note en bas du billet avec α = 0. Notons uma la fonction d’utilité de cet électeur :

uma (XK)  = pbxK + … + pnbnxK = pbxK/(1 – pb2)

uma (XE)  = qbxE + … + qnbnxE = qbxE/(1 – qb2)

Même dans ce cas extrême de pur altruisme, il n’est pas difficile de voir que, pour des valeurs données de xK, xE, p et une forme particulière de la fonction q(N), il peut y avoir des valeurs de N telles que uma (XK) > uma (XE).** Comme je le note plus bas, il est même possible qu’aucune valeur de N* ne soit compatible avec l’équilibre N+. Autrement dit, même avec toutes les bonnes intentions du monde (i.e. des agents parfaitement altruistes), il n’est pas certain qu’il soit possible d’atteindre le bon équilibre.

Notes

*On peut par exemple supposer, sous certaines conditions, que cette fonction est additive : um = αxm + (1 – α)(bxt+1 + … + bnxt+n) avec b le taux d’actualisation (constant) et α < 1 un coefficient mesurant le poids que l’électeur médian accorde aux générations futures.

** Pour être tout à fait précis, pour toute valeur de N < N* avec N* telle que

 q(N*) = pbxK/[(b – pb3)xE +pb3xK]

Une valeur suffisamment élevée de xE garantit que q(N*) < 1. Ce qui veut dire aussi que pour certaines valeurs des paramètres, q(N*) > 1, ce qui veut dire que dans ces cas il n’y a qu’un seul équilibre, celui où tout le monde adopte K.

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4 Commentaires

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4 réponses à “Changement climatique et préférences sociales

  1. bastacarbonara

    Passionnant! Merci beaucoup! Intuitivement, on comprend le rôle des deux (coordination et altruisme) mais je ne voyais pas la dominance de l’un sur l’autre.
    Merci!

  2. L’auteur est Christian Gollier, pas Godelier…

  3. Super intéressant, j’ai envie de m’impliquer dans ces problèmes là.

    On peut d’ailleurs modifier le modèle simplement pour modifier les conclusions. De deux façons qui me viennent à l’esprit :
    – la probabilité est constante, rendant les deux technologies K et E arbitrairement durables avec une probabilité positive. Modifier cela affecterait la stationnarité du problème mais si on suppose que la probabilité de E reste constante (labelisant E « sustainable ») et celle de K augmentant vers 1 (donc non-autonomes), les espérances obtenus deviendraient dépendantes de la génération, et celle de E deviendrait tôt ou tard supérieure.

    -si toutefois le taux d’escompte constant est relaxé, on passe à des problèmes inconsistants en temps, suggérant par exemple les critères de Chichilnisky avec une pondération non nulle de l’utilité (non actualisée) à l’infini (auquel cas il faut aussi p non constante car l’espérance est asymptotiquement nulle sinon). Effectivement on pense peut être beaucoup à nos enfants plus qu’à nos petits enfants, mais la différence entre arrière*5 et arrière*6 petits enfants est indistinguable.

    Le premier effet pousserait donc à préférer la technologie E (mais il faudrait confirmer par le calcul), tandis que le second, qui est le manque d’altruisme souligné, rebalancerait pour la technologie K. Le manque d’altruisme est donc à votre démonstration non pas une cause nécessaire, mais elle s’imagine très bien suffisante.

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