Une analogie entre prix et règles

Dans mon billet précédent, j’ai poursuivi la  critique de ce que j’appelle la conception éliminativiste des règles et des institutions en économie, et en particulier en théorie des jeux, laquelle ne conçoit les institutions que comme le simple reflet d’un pattern comportemental. On peut trouver dans récent ouvrage de Kartik Athreya, Big Ideas in Macroeconomics, une discussion sur la notion de prix dans la théorie économique qui est parfaitement analogue à l’idée que j’essaye de développer concernant les institutions. Il est donc intéressant de revenir un instant sur la manière dont les économistes conçoivent les prix. Je profite au passage pour recommander chaudement l’ouvrage d’Athreya qui, comme son titre l’indique, présente les idées majeures développées dans la macroéconomie contemporaine. Athreya présente la démarche méthodologique suivie par les macroéconomistes standards ainsi que le contenu des fameux modèles DSGE si décriés aujourd’hui, et ceci sans la moindre équation. Le tout es trait clair et globalement intéressant, même si la tentative de l’auteur de démontrer que le monde walrassien des agents preneurs de prix et des marchés complets est pertinent pour étudier le fonctionnement des économies modernes semble de toute façon vouée à l’échec.

Revenons donc sur cette question des prix. Le problème est le suivant : quel est le statut des prix dans la théorie économique ? Plus exactement : d’où viennent les prix et quelle est leur fonction ? La question est posée dans le cadre de l’équilibre général walrassien. Comme je l’ai dit ci-dessus, la question est parfaitement analogue à celle du statut et du rôle des institutions en théorie des jeux. Un outil pertinent pour traiter cette question est la fameuse boîte d’Edgeworth, laquelle permet de manière générale de comprendre parfaitement ce qu’il se passe dans un cadre d’équilibre général. Soit deux agents, Ana et Bob, dotés de préférences représentées par des courbes d’indifférence ayant les propriétés habituelles (décroissance, convexité). Ces deux agents s’échangent deux biens x et y imparfaitement substituables. Nous pouvons représenter les choses ainsi :

Edgeworth 1

Sur ce graphique, la courbe en bleue correspond à l’une des courbes d’indifférences de Ana qui est formée de l’ensemble des combinaisons de biens x et y qui lui procure le même niveau d’utilité. Idem pour Bob dont la courbe d’indifférence est en rouge. Les deux courbes passent pas le point D, qui correspond au point de dotations initiales, c’est-à-dire la quantité de chaque biens possédée par les deux agents au début de la transaction. La ligne qui relie les deux origines correspond à la courbe des contrats qui est formée de tous les points de tangence entre les courbes d’indifférence des deux agents. Les points placés sur la courbe des contrats correspondent à l’ensemble des arrangement efficients au sens de Pareto. Enfin, le segment de cette ligne qui est en gras et qui est située dans l’aire délimitée par les deux courbes d’indifférence correspond au cœur : ce sont les seuls arrangements Pareto-efficients que peuvent accepter des agents rationnels ; tout autre arrangement ferait en effet diminuer l’utilité d’un des deux joueurs par rapport à la situation de départ.

Si l’on ne pose pas d’autres hypothèses que celle de la rationalité des joueurs et de l’emplacement du point de dotation, on ne peut rien dire de plus que le fait que Ana et Bob concluront un arrangement correspond à l’un des points situés dans le cœur de l’économie. Au-delà, il y a indétermination. C’est à ce stade que les prix peuvent jouer un rôle, en particulier dans un cadre walrassien où les agents sont réputés preneurs de prix. Supposons qu’il existe un marché pour le produit x et un marché pour le produit y et que, dans ce cadre, un prix soit annoncé (par le commissaire-priseur walrassien éventuellement) par chacun des biens. On peut alors exprimer le prix relatif du bien y par rapport au bien x par un ratio py/px. Ce ratio indique quelle quantité il faut céder de biens x pour obtenir une unité de bien y. Supposons que ce ratio soit égal à 3/2 : un bien y coûte une fois et demie plus cher qu’un bien x, il faut donc céder trois unités de x pour obtenir deux unités de y. On peut alors faire figurer directement cette information sur le graphique précédent :

Edgeworth 2

J’ai rajouté une droite grise, de pente c = -2/3, et passant par le point D. Cette droite coupe le segment en gras en un point E, qui correspond à l’arrangement auquel vont parvenir des agents rationnels dans un cadre walrassien. Les prix walrassiens permettent ainsi de lever l’indétermination et, surtout, de permettre aux agents de se coordonner. Dans cette optique, les prix ont donc une fonction de coordination dans le cadre de l’interaction stratégique qu’est une transaction marchande.* Mais on peut également envisager les choses d’une autre manière : imaginons que nos deux agents aient réussi à se mettre d’accord sur l’arrangement E en dépit de l’absence de prix. Dans ce cas, le ratio py/px est un produit émergent de l’interaction entre les deux agents. Le prix n’a pas aider Ana et Bob à se coordonner, il est seulement le résultat de leur transaction, laquelle a été conclu par le biais d’autres mécanismes de coordination.

Il ne s’agit pas ici de trancher entre ces deux interprétations. Les deux sont plausibles et partiellement valides. Le point qui m’intéresse ii est de faire le parallèle avec la manière dont les institutions sont appréhendées dans un cadre de théorie des jeux. Ce que j’appelle la conception éliminativiste correspond à la conception du prix comme effet émergent : les institutions ne jouent pas de rôle causal, elles sont juste le reflet d’une régularité comportementale. De la même manière que le prix synthétise les informations sur les préférences et les coûts de production, les institutions synthétiseraient les croyances et les préférences des agents. Le problème c’est que la version institutionnelle des prix comme instrument de coordination est ignorée par l’approche éliminativiste. On peut le voir clairement dans le fait, qu’en ce qui concerne les prix, ces derniers rentrent directement comme input dans le programme d’optimisation du consommateur et du producteur. A l’inverse, dans la plupart des analyses institutionnelles développées dans un cadre de théorie des jeux, l’institution n’intervient jamais directement dans le programme d’optimisation. L’agent maximise son utilité espérée en fonction de ses croyances, lesquelles dépendent non pas de l’existence d’une institution, mais soit d’un postulat inexpliqué (l’unanimité des croyances antérieures) ou d’un processus d’apprentissage définie de manière ad hoc. Dans la mesure où les économistes n’hésitent pas à considérer les prix comme une information et une contrainte objective dans les choix des agents économiques, il devrait en être de même pour les institutions.   

 

* Notez que l’on suppose dans cet exemple que les préférences des joueurs sont connaissance communes, ce qui permet d’éviter les résultats du théorème de Myerson-Satterthwaite.

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