Searle vs l’analyse économique, le retour

Les économistes J.P. Smit, Filip Buekens et Stan du Plessis viennent de publier dans la revue de philosophie Synthese un article intitulé « Developing the incentivized action view of institutional reality » (article dispo sur demande). Cet article prolonge la réflexion concernant la nature des faits institutionnels que les auteurs avaient amorcé  dans un article dans Economics and Philosophy dont j’avais parlé ici. Le point de départ de Smit et al. est la théorie des faits institutionnels de Searle dont ils critiquent la dimension « non-réductible » qu’elle conférerait aux institutions dans l’explication. Ils proposent comme alternative une approche en termes d’incitation qui est en fait ni plus ni moins qu’une explication des institutions via la théorie des jeux.

L’article de Smit et al. dans Economics and Philosophy m’a servi de base pour mon propre papier dans l’Erasmus Journal for Philosophy and Economics. Dans cet article, je m’intéresse essentiellement à l’affirmation de Smit et al. selon laquelle le concept d’intentionnalité collective de Searle n’est pas nécessaire pour rendre compte des faits institutionnels. L’article qui vient de paraître dans Synthese développe une idée légèrement différente : ce qui est problématique avec l’approche de Searle n’est pas tant le rôle qu’il confère à l’intentionnalité collective que le fait qu’il postule une irréductibilité des institutions. Si l’on met de côté le fait que Searle ne serait probablement pas d’accord avec cette critique, dans la mesure où il repète à de nombreuses reprises que son approche est « naturaliste », il me semble que l’approche des auteurs dans l’article de Synthese souffre du même problème que dans leur article d’Economics and Philosophy.

Smit et al. considèrent que les faits institutionnels (et plus largement, les « objets institutionnels ») sont réductibles aux incitations qui génèrent leur existence au travers des comportements des agents. Ils discutent longuement de deux exemples : l’institution de la propriété et l’institution de la promesse. L’idée est à chaque fois la même : il n’y a rien de plus dans une institution que le fait que les agents ont une incitation à se comporter d’une manière telle que l’institution se matérialise au travers du comportement. Si l’institution de la propriété existe, c’est parce que les agents sont incités à ne pas interférer avec l’usage d’un objet par son « propriétaire ». Si les agents respectent leurs promesses, c’est parce qu’ils sont incités à le faire. La source et la nature de l’incitation n’ont pas d’importance : je peux être incité à respecter mes promesses parce que je veux préserver ma réputation ou parce que je considère que c’est une obligation morale. Le point clé est que je peux rendre compte, selon Smit et al., d’une institution sans faire référence à d’autres institutions.

L’approche des faits institutionnels de Smit et al. relève de ce que j’appelle dans ce working paper de l’approche standard des règles en théorie des jeux. Elle est très largement répandue en économie. Une institution y est définie comme un pattern comportemental qui est généré par les préférences des agents, leurs croyances et les contraintes qui limitent leur action. C’est une approche « bottom-up » et de nature évolutionnaire : une institution n’est rien de plus que le mécanisme qui a généré son émergence au travers du comportement des individus. Plus qu’une approche réductionniste, on pourrait dire que c’est une approche « éliminativiste » : l’institution n’existe pas en tant que telle, ce n’est qu’un élément de langage pour désigner une régularité comportementale.

Au-delà ce que j’écris dans mon papier dans l’EJPE, il me semble que cette approche standard est fondamentalement limitée. Cela ne veut pas dire qu’elle est fausse ou inutile, mais qu’elle ne permet pas de saisir la nature et le fonctionnement de l’ensemble des faits institutionnels. Ainsi, lorsque l’on se penche sur les travaux appliqués qui mettent en oeuvre cette démarche, on s’aperçoit en fait qu’il est inévitable d’introduire dans l’explication institutionnelle le rôle joué par d’autres institutions (voir mon papier dans le Journal of Institutional Economics). De manière plus générale, l’approche standard est fondamentalement incomplète car le fonctionnement des incitations dépend fonctionnellement des croyances des agents. Or, c’est à ce stade où la erspective éliminativiste est fondamentalement limitée car elle ne peut rendre compte de la diversité par laquelle les croyances des agents peuvent se former.

Prenons l’institution de la propriété. Pourquoi je n’essaye pas de m’enparer du bien posséder par autrui. Une explication évolutionniste dans un cadre de théorie des jeux sera que j’ai appris progressivement que cette stratégie débouchait sur de moins bons résultats pour moins que celle consistant à respecter la propriété. Par le biais d’un mécanisme d’apprentissage (ou de sélection), la population va progressivement former des croyances sur le comportement de chacun, débouchant au final à faire émerger l’institution de la propriété. Nul doute que c’est une explication plausible de l’apparition de cette institution. Est-ce pour autant la seule manière d’expliquer la formation de nos croyances ? Il me semble clairement que non. L’existence épistémiquement objective de l’institution de la propriété, dans le sens où les agents savent que tel ou tel objet appartient à telle ou telle personne en vertu  du fait qu’il existe une institution de la propriété du point de vue des agents, est une autre explication à la formation (et à la coordination) de nos croyances. C’est ici que la notion d’intentionnalité collective searlienne intervient : chaque individu à la capacité de former des états intentionnels collectifs (croyances et intentions notamment) du type « nous, en tant que groupe, nous sommes dotés d’une institution de la propriété, nous avons l’intention de respecter cette institution, etc. ». Les croyances et intentions individuelles sur le comportement des membres de la population peuvent être formées sur la base de ces états intentionnels collectifs.

L’approche standard me semble particulièrement inadéquate pour rendre compte des « règles constitutives », c’est à dire des règles qui rendent possibles l’existence d’une pratique. Pour reprendre un example dont discute Rawls dans un important papier introduisant la notion, vous ne pouvez pas jouer au baseball tant que les règles constitutives du baseball n’existent pas. Dans le cas des règles constitutives, la perspective éliminativiste n’a en fait tout simplement pas de sens : la pratique telle que les agents la conçoivent (« je joue au baseball ») et les incitations les amenant à avoir cette pratique (ex : pourquoi les joueurs courent en passant par les bases) ne peuvent préexister à l’institution. Dit autrement, le comportement des agents (et les croyances qui vont avec) est directement le résultat du fait qu’ils savent que l’institution existe. Une autre manière encore de dire les  choses est que l’institution et tout ce qu’elle implique fait partie du contenu propositionnel des états intentionnels (collectifs et individuels) qui génèrent le comportement des agents. Je respecte les règles du baseball parce que je sais que je joue au baseball, mais pour savoir que je sais que je joue au baseball il faut que je sois capable de concevoir ce qu’est le baseball. En ce sens, il s’agit bien d’une règle constitutive.

Encore une fois, cela ne veut pas dire que l’approche proposée par Smit et al. est fausse. Elle a juste une portée explicative limitée qui se limite aux institutions conçues comme régularité de comportement. Mais les institutions sont plus que ça… ou alors les êtres humains n’ont pas plus d’institutions que les animaux !

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1 commentaire

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Une réponse à “Searle vs l’analyse économique, le retour

  1. Max

    Que pensez-vous des institutions religieuses ?

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