Fondements macro de la micro et modélisation

En réponse à un billet de Chris Auld sur 18 mauvaises critiques de la science économique , John Quiggin fait remarquer que la microéconomie standard (ou tout du moins « néoclassique » – la nuance peut avoir une certaine importance) repose sur une théorie macroéconomique dans la mesure où le modèle walrassien (ou Arrow-Debreu) de l’équilibre général dépend d’une hypothèse de plein emploi. Cela a inspiré à Paul Krugman un billet très intéressant sur le fait que la microéconomie a des fondements macro et que, en conséquence, séparer d’un côté la « bonne » microéconomie de la « mauvaise » macroéconomie n’a guère de sens :

Quiggin points out, rightly, that almost all microeconomics depends crucially on the assumption that the economy is at full employment; this assumption is false, but what makes it not too false in normal times is the existence of stabilization policies, monetary and fiscal, that usually produce fairly quick recoveries from slumps. Macro is what makes micro work, to the extent that it does.

Krugman fait ensuite un lien très intéressant entre la mathématisation de l’économie, et plus exactement sa constitution comme science basée sur la modélisation dans les années 1930-1950, et le développement de la macroéconomie keynésienne :

So why did model-oriented, math-heavy economics triumph? It wasn’t because general-equilibrium models of perfect competition had overwhelming empirical success. What happened, I’d argue, was Keynesian macroeconomics.

Think about it: In the 1930s you had a catastrophe, and if you were a public official or even just a layman looking for guidance and understanding, what did you get from institutionalists? Caricaturing, but only slightly, you got long, elliptical explanations that it all had deep historical roots and clearly there was no quick fix. Meanwhile, along came the Keynesians, who were model-oriented, and who basically said “Push this button”– increase G, and all will be well. And the experience of the wartime boom seemed to demonstrate that demand-side expansion did indeed work the way the Keynesians said it did.

Krugman termine par une petite pique contre les microéconomistes : basiquement, ce que vous faites n’intéresse pas grand monde, la seule raison pour laquelle les gens accordent une attention aux économistes est pour ce qu’ils ont à dire concernant les questions macroéconomiques :

Oh, and economists who are upset that the public seems to judge the profession by its success at macro diagnosis and prediction are missing the point: it has always been thus, and purists who disdain macro are making mock of the only reason anyone takes them at all seriously.

The academic enterprise of economics as we know it, in other words, rests on a macro foundation, and in fact a Keynesian foundation — and economists who denounce all of that as witchcraft are busily sawing off the branch they’re sitting on.

On peut aisément balayer ce dernier point d’un revers de la main, mais les deux autres sont plus intéressants. Sur les fondements macro de la micro, il est dommage que ni Quiggin ni Krugman ne citent d’exemples spéficiques. J’avoue que c’est quelque chose auquel je n’avais jamais pensé. Maintenant, il est clair que la très grande majorité de la microéconomie moderne, et notamment lorsqu’elle repose sur la théorie des jeux (pléonasme), est constituée d’analyses en équilibre partiel. Par définition, ces analyses n’incorporent donc aucune hypothèse explicite sur le niveau d’emploi dans l’économie. Est-ce que leur validité dépend tacitement de cette hypothèse ? A brûle-pourpoint, je peux penser à beaucoup de modèles qui semblent complètement indépendant d’une telle hypothèse (mechanism design, modèle de duopole). Il y a probablement des contre-exemples, aussi si des lecteurs ont quelques idées, qu’ils n’hésitent pas à les partager. Quoiqu’il en soit, de nombreuses extensions de la microéconomie sont totalement indépendantes de toute hypothèse macro (pensez à la théorie du choix social par exemple).

Le lien que fait Krugman entre modélisation/mathématisation et macroéconomie keynésienne est très intéressant. Il y a peut être effectivement une relation. Cependant, il me semble qu’un facteur autrement plus déterminant a été l’influence très importante, notamment dans les ays anglo-saxons, du positivisme logique. Le positivisme logique a notamment défendu la thèse selon laquelle une proposition n’est scientifique que si elle est significative, autrement dit si elle dépend d’éléments observables (et, donc, mesurables). Krugman cite Samuelson et cela est approprié : Samuelson, qui à l’origine de l’économie mathématique moderne, a été largement influencé par le positivisme logique. D’ailleurs, sa théorie des préférences révélées, dont le concept primitif est celui de choix observables, est élaborée dans le plus pur esprit du positivisme logique. De manière plus générale, Samuelson a initié la démarche axiomatique en économie, c’est à dire une approche consistant à définir une théorie ou un modèle à partir d’un ensemble d’axiomes qui, pour la plupart, doivent être empiriquement significatifs (c’est à dire qu’ils doivent avoir une traduction directe en termes de comportement des agents).

Le positivisme logique ne saurait évidemment expliquer complétement la constitution de l’économie comme science reposant sur l’axiomatisation et la modélisation. Cela est d’autant plus vrai que la tendance s’était amorcée dès la fin du 19ème siècle. Mais j’inverserais la causalité suggérée par Krugman : si la macroéconomie keynésienne a pu se développer (et par là j’entend surtout la macroéconomie à partir de Hicks avec ISLM), c’est parce que les économistes avaient déjà accepté le point de vue positiviste sur le rôle de la mesure et de l’observation, ouvrant ainsi  la voie à la modélisation et à l’axiomatisation dans leur discipline.

2 Commentaires

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2 réponses à “Fondements macro de la micro et modélisation

  1. I’ll respond in English as my written French is not good. Your claim that the theory of duopoly is independent of the full employment assumption was raised in comments at Crooked Timber, and I replied as follows:

     » In a recession, and seeking protection from entry, incumbent [duopolist]s commonly argue along the following lines.

    We are continuing to pay underused workers so that we will be able to expand output when the economy recovers. We can do this because we are not competing aggressively on price. But, if a new entrant starts a price war, we’ll have to sack lots of people. In the end, at least one firm (the entrant or one of the incumbents) will go bust, and the productive capacity of the industry will be lower than without entry. Meanwhile, our job cuts will raise the general level of unemployment

    Can your [standard micro] model show whether or not this reasoning is justified? »

    The commenter didn’t respond, so I’ll raise the same question with you

  2. C.H.

    Thank you for your comment. I’m not sure I understand your question. To whom the incumbents’ argument is adressed: the regulator, the government, the modeler? Now, I guess that the answer depends on several assumptions, such as the share of this specific sector in the whole economy. Sure, in this case, some kind of general equilibrium approach is required.

    But I was thinking otherwise: does relaxing the assumption of full employment change the result (level of output, level of price, entry or not) of a standard duopoly model? More to the point, does assuming unemployment change the kind of mechanism we are interested in when we build such a duopoly model? Intuitively, I would say no. But I’m open to any counterexample.

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