Transitivité, rationalité et éthique

Chers lecteurs, en ce chaud mois de juillet, je voudrais vous soumettre ma réflexion sur le problème philosophico-logique suivant :

Peut-on de manière cohérente considérer comme vraies les deux propositions suivantes

a)      Le fait que les préférences (révélées par les choix) des individus ne soient pas transitives ne justifie pas des interventions (paternalisme) visant à corriger le comportement de ces individus.

b)    Toute théorie éthique téléologique (i.e. conséquentialiste), pour comparer deux états, doit utiliser une relation C satisfaisant le principe de transitivité.

De prime abord, les propositions (a) et (b) semblent contradictoires car la même propriété de transitivité est dans un cas imposée comme une contrainte à une doctrine éthique conséquentialiste, alors dans l’autre on lui refuse le pouvoir de fonder une doctrine paternaliste et donc également conséquentialiste. J’apporte ci-dessous quelques éléments de réflexion afin de suggérer que ces deux propositions ne sont pas contradictoires.

Rappelons déjà quelques éléments de définition. Une relation binaire R est dite transitive s’il est possible, pour une suite d’objets reliés consécutivement, de définir une relation entre le premier et le dernier. Formellement, pour trois objets x, y et z,

xRy & yRz impliquent xRz.

Un exemple de relation transitive est la relation « plus grand que » : si Antoine est plus grand que Jean, et que Jean est plus grand que Marie, alors Antoine est plus grand que Marie. En biologie, une importante relation qui possède la propriété de transitivité est la relation de valeur sélective, ou fitness. En économie, la transitivité est un axiome qui est imposé à la relation de préférences qui caractérise un agent rationnel. Si j’écris xRiy pour « i est indifférent ou préfère x à y » (préférence faible), alors le fait que la propriété de transitivité soit vérifiée pour l’ensemble des objets pour lesquels on peut attribuer à i une relation de préférence est une condition nécessaire (mais non suffisante) pour qu’il soit considéré comme « rationnel ». Dans le cadre de la théorie des préférences révélées où les préférences sont définies en termes des choix effectifs ou hypothétiques que feraient les individus, la transitivité garantie que les choix des agents ne généreront pas une cyclicité qui pourrait être exploitée par d’autres (les fameuses « money pump »). Les résultats en économie comportementale suggèrent, en particulier en ce qui concerne les choix intertemporels, que les préférences des agents ne satisfont pas l’axiome de transitivité. Certains économistes en déduisent que la mise en place de politiques d’orientation paternalistes, visant à aider les agents à faire des choix cohérents selon leurs « vraies » préférences transitives, sont nécessaires. J’ignorerai ici le fait qu’il y a beaucoup à dire sur l’affirmation suivant laquelle les préférences agents ne sont pas rationnelles. Comme je l’ai expliqué par ailleurs, on peut souvent retrouver la transitivité en redéfinissant formellement l’espace de choix auquel font face les individus. Même si l’on accepte l’affirmation des économistes comportementaux, je considère que la non transitivité des préférences ne justifient pas le paternalisme, tout simplement parce qu’il n’y a pas selon moi d’argument montrant que les préférences des agents devraient (au sens normatif) être transitives. C’est la proposition (a) que j’ai indiqué au début du billet.

Plaçons-nous maintenant sur le plan des théories éthiques conséquentialistes. Supposons que je suis conséquentialiste, c’est à dire que je considère que la désirabilité des états de fait s doit s’évaluer uniquement à l’aune de leurs conséquences. Notez que ce que l’on appelle les conséquences peuvent être définies dans un sens extrêmement large. L’utilitarisme est la principale doctrine conséquentialiste, mais il y en a d’autres. Toute doctrine conséquentialiste utilise une relation C permettant de comparer deux états de fait s et s’. Dans une version hédonistique de l’utilitarisme, C peut par exemple correspondre à une relation comparant deux quantités psychologiques commensurables (le bonheur, le plaisir). De manière générale, on considérera que C est une « betterness relation » qui permet de comparer deux états de fait selon une certaine conception du bien. Ici, pour beaucoup de philosophes, il y a de très bonnes raisons pour accepter la transitivité comme une contrainte logique que la relation C doit respecter. L’exemple ci-dessous (que l’on doit à John Broome) est une illustration.

Soit la proposition suivante :

P1        Il y a deux maladies M1 et Mk. Le nombre de malades atteint de la première est n1 < 10. M1 et Mk sont telles que, pour n’importe quel nombre de malades nk, il est meilleur de guérir n1 malades de M1 que nk malades de Mk, formellement g(M1, n1)Cg(Mk, nk).

P1 est intuitivement plausible. Mais si on suppose que C possède la propriété de transitivité, on peut facilement montrer que P1 est impossible. Supposons par exemple qu’il existe une maladie M2 moins que grave que M1 avec un nombre de malades n2 >> n1 telle que g(M2, n2)Cg(M1, n1). En mots, il est préférable de guérir un très grand nombre personnes de M2 qu’un petit nombre de personnes de M1. Supposons ensuite qu’il existe une maladie M3 moins grave de que M2 avec un nombre de malades n3 > n2, telle que g(M3, n3)Cg(M2, n2). Supposons qu’il existe une telle séquence de maladies jusqu’à Mk. Nous obtenons alors la proposition P2

P2        Il existe une séquence de maladies M1Mk et de nombres de malades n1nk telle que, pour toutes maladies i < j, on obtient g(Mj, nj)Cg(Mi, nj),

P2 implique que g(Mk, nk)Cg(M1, n1), ce qui est contradictoire avec P1. La proposition P2 présuppose que la relation C est transitive et elle est tout aussi intuitive que P1. La différence est que le caractère intuitif de P1 repose sur un objet mal ou non définit, le nombre de malades nk. P2 est logiquement irréfutable, tandis qu’après inspection, P1 est insoutenable. En pratique, on trouvera difficilement des exemples correspondant à P1, tandis que P2 est mis en application tous les jours (voir l’exemple que donne Broome à la fin du texte mis en lien). Il est toujours possible de rejeter le principe de transitivité en matière d’éthique (c’est la position par exemple du philosophe Larry Temkin), mais ce type d’argument est de nature à montrer que toute relation C doit être transitive.

Se pose donc la question suivante : s’il semble raisonnable d’exiger que toute doctrine conséquentialiste repose sur une relation transitive, pourquoi le fait que les préférences des agents ne soient pas transitives n’est pas axiologiquement significatif ? Une réponse évidente consiste à souligner que la transitivité ne s’applique pas aux mêmes domaines dans les deux cas. Dans le cas de la relation C, la transitivité s’applique au domaine de l’éthique, dans le cas de la relation R, elle s’applique au domaine de la rationalité pratique. Mais cet argument est faible : si le bien-être d’un agent correspond au degré de satisfaction de ses « vraies » préférences (qui sont transitives) et que l’incohérence de ses choix l’empêche de les satisfaire au mieux, n’y a t-il pas une justification morale à une « correction » du comportement de l’agent ? La transitivité donne une justification pour accorder une importance particulière aux vraies préférences de l’agent. Après tout, si la transitivité importe en matière d’éthique, elle doit également importer dans le cas de l’économie normative. Appelons ça « l’argument de la significativité axiologique de la transitivité en économie normative ».

Je pense que l’objection définitive à cet argument est la suivante : la prétendue significativité axiologique est purement auto-référentielle. Dans le cadre de l’économie normative, la relation C est définie par le degré de satisfaction de préférence. Ainsi, écrire xCy signifie que dans l’état de fait x, les préférences agents sont plus satisfaites que dans l’état de fait y. Bien sûr, parler de « degré de satisfaction des préférences » implique que ces dernières forment un ordre complet et cohérent, autrement dit que l’on puisse les représenter par une échelle de mesure ordinale ou cardinale (l’utilité). L’absence de transitivité empêche cela. En cela, le principe de rationalité en économie est un principe normatif : les agents doivent-être rationnels pour qu’ils puissent satisfaire au mieux leurs préférences. Mais cette extension du principe de rationalité d’un concept évaluatif (« A est rationnel si son comportement est cohérent ») à un concept normatif (« A doit être rationnel ») repose tout entier sur le présupposé que la satisfaction des préférences est le critère pertinent pour construire la relation C. Autrement dit, les agents doivent se comporter de manière cohérente (avoir des préférences transitives) parce que l’on suppose que le bien-être d’agents rationnels dépend de la satisfaction de leurs préférences, et la satisfaction des préférences est conçu comme un critère axiologiquement pertinent parce qu’il a du sens dans le cas de comportements rationnels, donc cohérents.

Par conséquent, l’importance normative que le paternalisme accorde à la non-transitivité des préférences des individus résulte en fait de l’adoption d’un critère normatif qui est discutable (le bien-être comme degré de satisfaction des préférences bien informées) et qui repose elle-même sur l’hypothèse qu’un comportement rationnel est un comportement cohérent. Même si on s’accorde sur le fait qu’un agent est rationnel seulement si ses préférences sont transitives, l’implication normative de la non-transitivité des préférences des agents disparait sur l’on change de critère de bien-être, et il y a de nombreux arguments qui poussent dans ce sens.

4 Commentaires

Classé dans Non classé

4 réponses à “Transitivité, rationalité et éthique

  1. Je veux relire vos autres billets sur le sujet avant de tenter une réponse. Ca sera pour le mois d’août !

  2. Bonjour,

    Mario Rizzo s’attaque à ces questions, mais y répond plutôt par l’absence du temps dans l’analyse de référence. La transivité en tant que critère de cohérence ne fait de sens que dans l’analyse statique. Je crois que l’approche est complémentaire à la votre. Voir ce workingpaper:

    http://econ.as.nyu.edu/docs/IO/28036/BEHAVIORAL_ECONOMICS.pdf

  3. Titan

    En fait, on se heurte dans les deux cas, à une rationalité normative (choix ordonné de préférences) et axiologique (utiliser une relation C pour satisfaire le principe de transitivité.) J’y vois deux grandes interrogations, soulignant un débat sur la forme: Doit-on utiliser un principe de transitivité pour révéler les préférences des agents? Et sur le fond; l’intervention de l’État/comportement des agents, reposent ils sur sur un principe transitif?
    Le problème est de définir un ordre de préférences normatives à la fois axiologique et téléologique pour satisfaire les principes conséquentialistes. Car la transitivité ordonnant les choix, définie une norme ordinale, alors qu’un principe conséquentialiste définie un but en particulier.
    Il y a donc une brisure de symétrie si l’on admet une norme ordinale d’un côté, et que l’on cherche à obtenir « à tout prix » un but, en particulier.
    Ainsi, je pense que l’une comme l’autre des positions se défend, que le problème n’est pas dans la rationalité « pratique », ou « axiologique », mais que l’une comme l’autre recourent à des schémas extrêmes qui sont difficilement conciliables, et qui ont peu à voir avec la rationalité.
    Je remarque de ce fait qu’il est difficile de rapprocher les notions d’éthique téléologique, et de paternalisme, une fois qu’on les a développés.

  4. Thomas

    Bon j’ai un peu réfléchi à la question hier soir et voici mon avis.
    On peut exclure l’existence d’une vraie relation de préférence transitive normative pour considérer les deux proposition cohérente. Si c’était le cas on se retrouverait dans le cadre de Arrow et une procédure de choix devra violer la condition de non-dictature (ie implique paternalisme) pour être transitive.
    Maintenant si on suppose que les préférences ne sont VRAIMENT pas transitives on ne peut pas dire grand chose.
    Exemple : pour 3 états A,B,C si on a pour pour pour tout individu A>B ; B>C et A non>C et que la relation de préférence est complète, on a C>A. Cette relation est cyclique. Supposons que je sois un dictateur bienveillant mû par une éthique téléologique et que je puisse imposer A, B ou C je fais quoi ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s