Mérite et justice sociale

Chris Dillow revient sur l’article de Greg Mankiw concernant les inégalités économiques que j’ai discuté dernièrement. Dillow conteste le postulat de Mankiw selon lequel il y aurait un lien entre justice sociale et mérite ; une société peut être parfaitement méritocratique et fortement injuste, selon Dillow : « The correlation between individuals’ « merit » and their individual success is, logically, independent of the question of the justice or not of the basic social structure ». L’expérience de pensée que propose Dillow pour rejeter la connexion entre justice et mérite ne me semble cependant guère convaincante. Certes, la structure institutionnelle de laquelle émerge les inégalités économiques peuvent elles-mêmes être considérées comme « injustes », au motif notamment qu’elles confèrent trop de pouvoir (sous forme de droits ou d’opportunités) à certains individus. Mais cela n’est pas vraiment une objection à la thèse de Mankiw, plutôt une divergence sur le domaine d’application du concept de justice. On peut néanmoins appréhender les choses d’une autre manière, tout en conservant la perspective méritocratique de Mankiw.  Imaginons une économie dont le fonctionnement satisfait les hypothèses de la concurrence parfaite. Dans une telle économie, les facteurs de production et donc les individus sont rémunérés en fonction de leur productivité marginale. Plus précisément, dans un marché de concurrence parfaite, la rémunération Ri d’un offreur de travail i est strictement égale au produit marginal Pi qu’il génère. Supposons que chaque agent peut choisir un niveau d’effort ei, par définition parfaitement observable, qui affecte sa productivité. Chaque agent rationnel choisira alors le niveau d’effort ei* qui maximise son utilité et si l’on fait l’hypothèse que cette dernière est uniquement du niveau de consommation permis par son niveau de rémunération, il choisira alors son niveau d’effort de telle sorte à maximiser la fonction Ri(ei*). Une telle économie est de manière évidente efficiente au sens de Pareto mais peut aussi générer un résultat très inégalitaire dans la mesure où la fonction Ri n’a pas nécessairement à être la même pour tous les agents.

Puisque le niveau d’effort ei de chaque agent est librement déterminé, une telle économie semble néanmoins parfaitement méritocratique : chacun reçoit en fonction de sa contribution (marginale) à la production de l’économie, et cette contribution est uniquement déterminée par les choix des individus. Celui qui consent à fournir plus d’effort, et donc à subir un coût supplémentaire, reçoit une rémunération plus importante en retour. Les écarts de rémunération trouvent leurs origines dans le différentiel d’effort et donc de mérite des individus. Cette situation semble s’accorder avec une conception intuitive de la justice. Dans son article sur les inégalités, Greg Mankiw défend peu ou prou cette thèse.

On peut maintenant reformuler et généraliser l’objection de Dillow de la manière suivante : la forme de la fonction Ri pour chaque agent dans la société dépend d’une multitude de facteurs, hors du contrôle des agents, et qui sont non-pertinents en termes de justice sociale. Chaque fonction Ri dépend notamment des talents innés et acquis des agents, ces derniers étant plus ou moins facilement obtenus en fonction de facteurs eux-mêmes hors du contrôle des agents, des préférences des agents (notamment en ce qui concerne l’arbitrage entre effort et les coûts qui en découlent) et d’éléments entrant en compte dans la fonction de production et qui sont eux-mêmes hors de contrôle de l’agent (la technologie par exemple). Comme il n’y a absolument aucune raison de penser que la fonction R(e*) soit la même pour tous les agents, il en résulte que des inégalités de rémunération peuvent se produire même à effort égal. Comme le note Dillow, on ne peut échapper à cette conclusion qu’en postulant de manière tautologique que mérite et rémunération sont strictement équivalents. Mais si on associe le mérite à l’effort (et cela semble être la seule définition raisonnable ici), alors le lien entre mérite et rémunération devient beaucoup plus problématique en termes de justice sociale.

Pour renforcer ce dernier point, imaginez que les n membres de la société doivent choisir un système de redistribution dans une situation de type voile d’ignorance dans laquelle ils ne connaissent qu’une chose : le profil des fonctions R1, …, Rn qu’ils pourront se voir attribuer une fois le voile levé. Certains agents hériteront d’une fonction « avantageuse », dans le sens où le programme d’optimisation max Ri(ei*) les amènera à percevoir une très forte rémunération pour un effort relativement faible, tandis que d’autres hériteront d’une fonction désavantageuse, leur octroyant une faible rémunération. Quel système de redistribution serait choisi dans une telle situation ? Je ne vois pas de réponse évidente (il faudrait davantage préciser les caractéristiques du problème de décision) mais il me semble clair que si le profil R1, …, Rn devait déboucher sur une distribution de la richesse très inégalitaire (ce que les agents peuvent anticiper derrière le voile d’ignorance, puisqu’ils peuvent « simuler » les programmes d’optimisation), une redistribution minimum (au moins) serait mise en place.

De manière alternative, on pourrait imaginer que les individus choisissent un profil de fonctions R = {R1, …, Rn} parmi l’ensemble des profils R disponibles. De manière intéressante, choisir le profil « égalitaire » R* où toutes les fonctions ont la même forme correspondrait à un choix méritocratique au sens de Mankiw. Dans ce sens précis, et seulement celui-là, mérite et justice sont logiquement liés. Mais on remarquera que choisir un profil parmi R peut s’interpréter comme choisir les « structures de base » de la société. On peut supposer que des individus rationnels et intéressés toléreront une différentiation dans la relation fonctionnelle entre effort et rémunération (et donc l’intervention de facteurs hasardeux et exogènes comme les talents innés ou la chance) à partir du moment où cela se fait à leur avantage. Suivant le critère de décision (maximisation de la « rémunération espérée », maximin ou autre) utilisé, on peut alors déboucher sur une société imparfaitement méritocratique mais que les individus considèrent malgré tout comme juste.

Je reformulerai donc la thèse de Dillow : une société parfaitement méritocratique peut-être injuste et vice-versa, non parce qu’il n’y pas de lien entre mérite et justice sociale, mais parce que le mérite (la détermination du niveau d’effort) ne peut être isolé de facteurs non-pertinents en termes de justice sociale, avec lesquels il se combine pour déterminer l’allocation des ressources. Contester cette conclusion revient, dans un cadre d’analyse économique standard, à faire l’hypothèse que la relation fonctionnelle entre rémunération et effort est la même pour tous les agents, ce qui semble pour le moins injustifié et insoutenable.

Publicités

1 commentaire

Classé dans Non classé

Une réponse à “Mérite et justice sociale

  1. Pingback: Somewhere else, part 65 | Freakonometrics

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s