Reinhart & Rogoff : une courte remarque

L’affaire « Reinhart-Rogoff » agite la blogosphère économique américaine depuis deux jours suite à la diffusion d’un working paper  qui remet en cause le principal résultat de R&R concernant la relation statistique entre le taux de croissance du PIB et le ratio dette/PIB dans les pays développés depuis la seconde guerre mondiale.  Les auteurs du working paper mettent en avant des erreurs de calcul, ainsi que des choix méthodologiques douteux. Une fois les corrections faites, il semblerait que le fameux seuil de 90% de ratio dette/PIB au-delà duquel la croissance des économies serait fortement affectée disparaisse. Quand on sait le poids rhétorique qu’a eu ce résultat dans le débat politique américain sur les 3 ou 4 dernières années (sur la base d’une extrapolation des résultats de R&R, qui dans l’ensemble étaient beaucoup plus prudents quant à la portée de leur étude), on a de quoi être troublé. R&R viennent de publier une réponse, mais comme le fait remarquer Paul Krugman, elle n’est guère satisfaisante.

Quoiqu’il en soit, il convient de noter que les principaux résultats de R&R se trouvent dans un working paper du NBER qui a ensuite été publié dans les « Papers and Proceedings » de l’American Economic Review. Il faut savoir que les P&P de l’AER suivent un processus de publication particulier puisqu’il n’y a pas de referees et pas d’obligation de rendre disponibles les données. En fait, depuis trois ans, personne n’avait véritablement eu la possibilité de s’assurer que les résultats de R&R étaient fiables. Au-delà de ce cas d’espèce, la multiplication des travaux empiriques en tout genre en économie (permis par la multiplication des données disponibles et l’augmentation rapide de la puissance de calcul) fait peser une menace sur la crédibilité générale des résultats produits : qui peut sérieusement croire que tous les travaux empiriques publiés, même s’ils passent par un processus d’évaluation par les pairs, sont exempts d’erreurs ? Il y a des précédents célèbres, comme le cas Emily Oster. L’abondance des travaux empiriques de ce type (où les considérations théoriques sont souvent complètement absentes) fait qu’aujourd’hui, il est rare que quiconque prenne le temps d’essayer de reproduire les résultats obtenus, y compris les rapporteurs qui croulent sous les articles à évaluer. Par ailleurs, avec internet, les résultats de n’importe quelle étude peuvent maintenant se diffuser à une vitesse prodigieuse, sans que personne ne prenne la peine de s’assurer de leur validité. Quand ces résultats arrivent jusqu’aux oreilles des décideurs publics, on peut alors craindre le pire. Bref, l’explosion du nombre d’études empiriques dépourvues de sérieuse considération théorique et l’accélération de la diffusion des résultats qui en sont issus sont deux facteurs qui doivent nous rendre collectivement plus prudents quant à leur interprétation et à leur utilisation.

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1 commentaire

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Une réponse à “Reinhart & Rogoff : une courte remarque

  1. Adrien

    Intéressant cas d’étude pour forger le(s) nouveau(x) système(s) d’open access/open evaluation des articles de recherche. Ce problème est en effet abordé par plusieurs points dans 18 propositions qui font consensus.

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