Le paternalisme est-il réellement inévitable ?

Dans leur article pionnier sur le « paternalisme libéral » (libertarian paternalism), Cass Sunstein et Richard Thaler défendent l’idée que le paternalisme est inévitable, que ce soit de la part d’organisations privées telles que les entreprises, ou de l’Etat. En conséquence, puisqu’on ne peut éviter toutes les formes de paternalisme, autant mettre en place celui qui préserve au mieux la liberté de choix et la souveraineté du consommateur, en l’occurrence le paternalisme libéral.

L’argument de Sunstein et Thaler repose sur l’un des principaux résultats de l’économie comportementale, laquelle montre que les choix des individus dépendent du contexte et de la présentation du problème de décision (framing effect), du point de référence à partir duquel les individus estiment la valeur des alternatives disponibles (anchoring), de la solution par défaut adoptée en l’absence de choix explicite ou encore de la répartition initiale des droits de propriété (endowment effet). Comme une organisation (privée ou publique), lorsqu’elle propose aux individus de faire un choix, doit forcément choisir une présentation initiale du problème de décision (épargner ou pas pour sa retraite, quel plat prendre, etc.), son choix aura nécessairement un effet sur la décision effective des individus. Qu’elle le veuille ou non, l’organisation est nécessairement paternaliste. Sunstein et Thaler donnent l’exemple d’une cafétéria (d’entreprise ou autre, on ne sait pas) qui dot notamment décider de la disposition des plats sur le présentoir : quels plats mettre en premier ? quels plats doivent être les plus accessibles ?… Le directeur de la cafétéria aurait quatre possibilités selon Sunstein et Thaler : 1) choisir la disposition qui, selon lui, maximiserait le bien-être des consommateurs, 2) choisir une disposition de manière aléatoire, 3) choisir la disposition qui amènerait les consommateurs à faire les choix contribuant à les rendre les plus gros possibles, 4) choisir la disposition qui conduirait à ce que les individus fassent les choix qu’ils feraient dans l’absolu, en l’absence de toute distorsion et biais.

Les options 2 et 3 semblent difficilement acceptables (encore que cela puisse se discuter pour l’option 2), tandis que l’option 1 est clairement paternaliste. Qu’en est-il de l’option 4 ? Selon Sunstein et Thaler, elle est en fait quasiment impossible à mettre en oeuvre à partir du moment où les préférences des consommateurs ne sont pas parfaitement bien définies en amont du choix du directeur de la cafétéria concernant la disposition des plats. Qu’en est-il sur la cafétéria est soumise à la concurrence sur un marché (dans ce cas, il ne s’agit peut-être pas d’un restaurant d’entreprise) ? La réponse des auteurs est un peu floue à l’image de ce passage (p. 1165):

 Furthermore, even those cafeterias that face competition will find that some of the time, market sucess will come not from tracking people’s ex ante preferences, but from providing goods and services that turn out, in practice, to promote their welfare, all things considered. Consumer might be surprised by what they end up liking ; indeed, their preferences might change as a result of consumption

Cet extrait entretient une certaine confusion pour au moins deux raisons : la notion de bien-être (welfare) n’est pas définie (elle n’est pas plus définie dans le reste de l’article). S’agit-il du bien-être au sens de la welfare economics où l’on mesure le bien-être comme le degré de satisfaction des préférences des agents ? Si oui, quelles sont les préférences à prendre en compte (ex ante ou ex post ?) ? Si non, comment mesure-t-on le bien-être et qui est habilité à le faire ? Par ailleurs, que le succès d’une entreprise dépende de sa capacité à satisfaire les préférences des consommateurs, et donc à déterminer le contenu de ces dernières est une évidence et une règle générale. En quoi le fait que les préférences des consommateurs soient partiellement déterminées par les propres choix de l’entreprise relève-t-il du paternalisme ? Comme l’écrit Sugden dans cet article, il s’agit d’avantage d’entrepreneuriat et j’aurais même tendance à dire, de marketing. Pour bien comprendre que le fait que les préférences des consommateurs soient mal définies et partiellement modifiables par l’entreprise n’est pas contradictoire avec la maximisation du profit dans un cadre concurrentiel ou non, prenons le simple modèle suivant :

Soit une cafétéria C en situation de monopole avec une demande D (on peut ici voir C comme un restaurant d’entreprise). On considère que D en volume est prédéterminé et fixe mais que le type de menu mik consommé par chaque consommateur i dépend de la disposition dj des plats choisit par le directeur de la cafétéria. Autre hypothèse : les prix de la cafétéria sont également prédéterminés et fixes ; la cafétéria ne peut donc pas augmenter ses prix pour accroître son profit en fonction de l’élasticité-prix de la demande, comme pourrait le faire un monopoleur classique. Le cout de production cn de chaque plat n est lui aussi fixe et prédéterminé et, pour chaque plat n, la marge rn est déterminé par la différence entre le prix pn et le coût de production cn. Toute chose égale par ailleurs, la cafétéria va donc préférer vendre en priorité les plats pour lesquels la marge rn est la plus importante possible, en particulier si l’on considère qu’une partie des plats est systématiquement non consommée. Notons M le profil de menus consommés par les m consommateurs de la cafétéria. M est en fait un vecteur M = (m1k, …, mmk). Un menu correspond à un profil de plats (par exemple, trois) consommés. Il est donc possible d’associer à chaque menu mk un profit Rk = ∑ rn ; de même, on peut associer M à un profit global R = ∑ Rk correspondant à la somme des marges portant sur les plats consommés par l’ensemble des consommateurs.

Supposons maintenant, conformément aux résultats de l’économie comportementale, que les préférences des consommateurs, et donc leurs choix de menus mik, dépendent de la disposition des plats dj choisie par le directeur de la cafétéria. Formellement, M = f(dj) avec f une fonction représentant le framing effect impactant les choix des consommateurs. Puisque que R = R(M), nous avons également R = R[f(dj)]. La capacité d’une entreprise à connaître la fonction f relève de que Sugden appelle « l’entrepreneuriat », ou de ce que j’appellerais la fonction marketing de l’entreprise. Si l’entreprise connaît f, il est évident qu’elle choisira la disposition dj qui maximise R. Autrement dit, l’entreprise prend en compte l’impact de sa propre stratégie (ici, la disposition des plats) sur les préférences des consommateurs dans l’optique de maximiser son profit. On peut voir cela comme une variante de l’hypothèse d’anticipations rationnelles, même si ici l’anticipation ne porte pas sur la modification des croyances des consommateurs, mais sur la modification de leurs préférences.

Est-ce que le programme de maximisation que résout la cafétéria dans l’exemple ci-dessus relève du paternalisme, comme l’affirment en apparence Sunstein et Thaler ? Je pense qu’il est assez clair que l’entreprise est uniquement en train de maximiser son profit, et qu’il n’y a ici aucune forme de paternalisme : l’entreprise ne se préoccupe pas du « bien-être » des consommateurs, à moins que l’on définisse de manière tautologique le bien-être par la satisfaction des préférences ex post. On pourrait complexifier le modèle en mettant la cafétéria C en concurrence avec d’autres cafétérias, éventuellement en laissant la possibilité à celles-ci de fixer partiellement les prix (si la concurrence est monopolistique). Mais cela ne changerait pas le résultat principal : le paternalisme n’est pas inévitable ; le fait que les préférences des consommateurs soient malléables est tout à fait compatible avec une maximisation du profit tout ce qu’il y de plus traditionnelle. Bien sûr, absolument rien ne dit que la disposition dj choisit sera celle qui maximisera le bien-être (dans un sens autre que celui de la welfare economics) des agents. Par ailleurs, l’argument n’est bien entendu plus valable dans le cas des organisations dont l’objectif n’est pas la maximisation du profit. Si par exemple C est une cantine scolaire, il est clair que le modèle ci-dessus n’est plus opérant et alors l’inévitabilité du paternalisme refait surface. Mais cela montre simplement que si l’on veut faire fi de toute forme de paternalisme, il suffit « simplement » de laisser opérer les mécanismes marchands via la concurrence.

7 Commentaires

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7 réponses à “Le paternalisme est-il réellement inévitable ?

  1. Adrien

    Vous posez le doigt sur un problème sur lequel il faudrait appuyer de tout son corps.

    La lecture de Nudge de Sustein et Thaler m’avait laissé cet arrière goût nauséabond de totalitarisme déguisé, avec la naïve intuition que le spin doctor/conseiller du roi/technocrate savait mieux ce qui était bon pour le peuple que le peuple lui même. L’exemple de l’épargne de retraite privée était l’exemple type : aux états unis après la crise ces fonds de retraite avaient fondu comme neige au soleil, mais ex-ante les auteurs imaginaient l’avenir heureux des américains poussés vers l’investissement des marchés… Bref, quand il s’agit d’éviter les éclaboussures dans les pissotières (un de leurs exemples) c’est marrant, mais après, c’est tout simplement de la manipulation de masse (au profit de ?)…

    Dans votre façon propre d’aborder les choses, vous soulevez tout de même le point crucial : quel est au fond l’objectif à atteindre? C’est la question que se pose de façon pragmatique l’ergonome informatique, le publiciste, le politicien, celui qui agit pour les autres, ou dont il dépend crucialement. On se rend compte alors que la critique de Lucas incite à un degré subtil de contrôle pour que l’objectif (au sens large social, mais qui peut bien signifier économique) soit atteint : celui de la planification, c’est à dire du changement de l’environnement dans lequel les agents restent « libres » ou « rationnels », mais que cet environnement les incitent à aller dans le bon sens.

    Le problème là dedans, c’est que du point de vue de l’économie mathématique, ce n’est qu’un degré de plus de complexité, car au lieu d’avoir des agents déterminés par une équation simple, ils seront (pour ce qui est de la rationalité) déterminés par un programme d’optimisation. On reste donc dans la normativité la plus pure. Alors on m’objectera que c’est justement à l’irrationalité que nos deux marionnettistes veulent faire du coude. Mais cette irrationalité est d’abord mal définie : c’est en fait la somme des subtils problèmes humains auxquels chacun de nous est idiosyncratiquement confronté et qui influencent notre comportement plus visible (pourquoi suis je distrait devant ma pissotière?), et quoi, qu’il serait bon d’éradiquer? Et si c’était plus spécifiquement le refus de faire ce qu’on attend de nous, quid de la liberté dans ce paternalisme libéral? Bref, on sent que les auteurs, conscients ou non, s’extasient d’une surface qui grattée un peu se retrouve bien laide…

    Tout ça bien sur sans jamais aborder de front la question que c’est par les neurosciences (science de la nature, donc s’appuyant sur des lois, des causes, des effets, bref du déterminisme ou au moins de la tendance statistique) que les auteurs souhaitent dessiner l’avenir radieux du libéralisme (courant économique-politique-philosophique dont le fondement est la préservation et le respect de la liberté individuelle), sans y voir la moindre contradiction. Au fond, ils s’attaquent à un problème moral sans une once de réelle moralité (et comme vous le dites, sans même une bonne définition de bien-être).

    • C.H.

      « Au fond, ils s’attaquent à un problème moral sans une once de réelle moralité (et comme vous le dites, sans même une bonne définition de bien-être). »

      Totalement d’accord avec vous, et en particulier avec cette dernière phrase. C’est tout le drame du paternalisme libéral : faire de la morale en se prétendant amoral !

  2. Do

    Intéressante cette discussion. Je voudrais juste commenter les quelques points sur lesquels j’émettrais des limites:

    « aux états unis après la crise ces fonds de retraite avaient fondu comme neige au soleil, mais ex-ante les auteurs imaginaient l’avenir heureux des américains poussés vers l’investissement des marchés… Bref, quand il s’agit d’éviter les éclaboussures dans les pissotières (un de leurs exemples) c’est marrant, mais après, c’est tout simplement de la manipulation de masse (au profit de ?) » –> 1) l’exemple sur l’épargne retraite de Thaler et Sunstein doit se comprendre dans la lignée d’une littérature qui met en évidence (mais de manière qualitative, et donc certain crieront à la « non-science ») le fait que la plupart des américains admettent ne pas réussirent à épargner autant qu’ils le souhaiteraient pour la retraite SUR les plans épargne retraite disponibles, donc 1.a) « au profit de ? »: de ces gens là; 1.b) Thaler et Sunstein ne se prononcent pas sur la possibilité d’autres mécanismes potentiels concernant l’efficacité du système de retraite (quelque chose de plus « totalitaire » (?) comme nous avons en France (?)), ils font simplement ‘avec les moyens du bord et au moins cher’; 1.c) « éviter les éclaboussures dans les pissotières […] au profit de? »: je pense que c’est au profit des femmes de ménage, certes cela peut être un coût économique pour leurs employeurs (quoi que dessiner une mouche ne doit pas coûter très cher), que l’on peut effectivement balancer avec la dignité humaine dans l’exercice d’un métier…

    « La lecture de Nudge de Sustein et Thaler m’avait laissé cet arrière goût nauséabond de totalitarisme déguisé, avec la naïve intuition que le spin doctor/conseiller du roi/technocrate savait mieux ce qui était bon pour le peuple que le peuple lui même. » –> c’est aussi l’interprétation de Gilles Saint-Paul; qu’il est amusant de comparer à ceux qui n’y voient au contraire qu’une continuation logique de la pénétration du néolibéralisme et de la rationalité économique dans la société (par exemple quelqu’un comme John Davis dans le chapitre 3 ou 4 de son bouquin de 2011, même s’il utilise des termes plus nuancés)

    « faire de la morale en se prétendant amoral » –> voir quand même leur note de bas de page n°3 p.5 (renvoyant simplement à Van De Veer, Donald. Paternalistic Intervention: The Moral Bounds on Benevolence. Princeton: Princeton University Press, 1986.) + les discussions dans Caplin and Schotter 2008 + le papier de Samuel Ferey sur le paternalisme libéral

    « Tout ça bien sur sans jamais aborder de front la question que c’est par les neurosciences (science de la nature, donc s’appuyant sur des lois, des causes, des effets, bref du déterminisme ou au moins de la tendance statistique) que les auteurs souhaitent dessiner l’avenir radieux du libéralisme (courant économique-politique-philosophique dont le fondement est la préservation et le respect de la liberté individuelle), sans y voir la moindre contradiction. » –> Thaler est quand même un des économistes comportementaux qui s’est le moins engagé dans la neuroéconomie; de manière générale, je pense que cette assertion est un peu caricaturale, même si effectivement la question philosophique du déterminisme neurobiologique et de sa compatibilité avec le libre arbitre phénoménologique manque de manière cruciale aux discussions en philosophie de l’économie comportementale.

    • Adrien

      Merci pour ces remarques!

      – Vous avez raisons sur ces détails sur l’exemple des retraites. Mais c’est bien tout un problème méthodologique que souligne cet exemple. On fera toujours avec les moyens du bord selon les idées qu’on a des bons moyens, pour un bon objectif. Malheureusement, c’est une optique extrêmement étroite si elle s’arrête au libéralisme, à ses structures, ses institutions et puis aussi ses modes. La théorisation des choix possibles d’un humain face à une situation complexe en est réduite à peu, et connaissant mes collègues, ça va finir en maximisation de portefeuille…

      – Pour les pissotières, je suis aussi d’accord avec vous, mais désormais, si la mouche focalisante est désormais une solution (partielle), peut on se passer d’éduquer à la propreté des gens? N’est ce pas prendre le problème (certes de façon beaucoup plus pragmatique…) à l’envers, que de supposer comme base anthropologique que l’humain est ontologiquement voué à s’en foutre…?

      – Je lirai avec attention les papiers que vous citez…

      – Il y a bien une manière d’unir la tendance totalisatrice et la logique libéral dans un même schéma. Cette dernière présuppose-t-elle un libre-arbitre (ou autre liberté) inné? Je crois plutôt, mais je peux me tromper, qu’elle hérite de la philosophie des lumières, et se base sur le progrès de la raison et de la science pour définir le juste. Que la science soit idéalisée ou pas, c’est une autre question, mais si celle-ci conclut (avec appui des neuro-sciences, mais aussi tout modèle psychologico-cognitif) à un type de rationalité économique, j’imagine bien que la conclusion inévitable pour le système libéral est d’utiliser ses méthodes. Au profit de? C’est bien là une question.

  3. Cass Sunstein sur BBC Analysis avec une discussion de bonne qualité :
    http://www.bbc.co.uk/programmes/b01rg1hb

  4. « C’est tout le drame du paternalisme libéral : faire de la morale en se prétendant amoral ! »
    Sur cette critique éthique du paternalisme libéral, je trouve que le projet, « Analytical Egalitarianism », de Sandra Peart et David Levy présente un intéret particulier. Ils soulignent en effet plusieurs points essentials:
    – les préférences de l’observateur ne comptent pas plus que celles de l’individu qu’il étudie (c’est le concept de Smith du spéctateur impartial – chacun de nous doit se considérer ni plus ni moins « bon » que les autres)
    – ce que Peart et Levy appellent « behavioral homogeneity » est essentiel pour assurer « incentive compatible truth seeking ». L’expert peut lui même être biasé en faveur de certaines interventions dont il pourrait bénéficier

  5. Titan

    Le profit n’est pas seulement la marge sur coûts variables, il faut enlever les coûts fixes. Sur le plan de la politique globale, il est important de prendre en compte aussi les coûts de structure pour les futures décisions d’investissement. Par la suite, je n’ai pas approfondi les développements sur les vecteurs et matrices pour le choix des menus, sûrement à tord…

    Dans votre discussion sur le paternalisme, j’ai cherché en vain le mot « tradition », qui fait pourtant parti des principes de management interculturel.
    L’entreprise se fonde t’elle par une simultanéité de choix des consommateurs et un chaos de décisions managériales? Ou bien par une tradition historique entrepreneuriale, sociale, et nationale, qui s’insère dans un cadre culturel et révèle le comportement des acteurs?
    Jusqu’à la fin de ma lecture du post, je me suis posé si une réponse était abordée à cela. Le Sujet sur « le paternalisme » m’a interrogé en effet sur les acteurs de la filiation. S’agit-il alors de la somme simultanée de décisions, ou de traditions, de savoir-faire transmis?

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