Economie comportementale et bien-être

Soit un produit S, dont la consommation par une partie N des membres d’une population P diminue le bien-être de l’ensemble des autres membres M de P. Autrement dit, la consommation de S par N génère des externalités négatives. Dans l’hypothèse où les coûts de transaction ne sont pas trop élevés, et si l’on suppose que N et M peuvent choisir collectivement de manière rationnelle et optimale (i.e. pas de problème d’action collective et d’agrégation des préférences), alors on peut imaginer une négociation entre N et M débouchant sur une transaction où M payent N pour que ces derniers réduisent leur consommation de S. Plus exactement, si l’utilité totale que N tirent de leur consommation de S dans une quantité q est UN(q) = u et que le désagrément lié à cette même consommation génère une perte d’utilité chez M de VM(q) = v, alors les membres de M proposeront un paiement x tel que VM(x) ≤ v aux membres de N pour que ces derniers cessent de consommer S. Si UN(x) ≥ u, ils accepteront. Le même raisonnement est applicable dans le cas où il s’agit non pas de supprimer la consommation de S, mais de la réduire d’un montant ∂q (dans ce cas, il faut que la diminution de la consommation ∂q satisfasse les inégalités suivantes : VM(x) ≤ VM(∂q) = v’ et UN(x) ≥ UN(∂q) = u’).

Supposons maintenant que M et N sont les mêmes personnes mais à deux moments différents dans le temps. Pour clarifier, on notera Nt et Nt+1 les deux mêmes populations se succédant dans le temps. Au temps t, les membres de N ne souhaitent pas consommer S. Au temps t+1, les membres de N souhaitent consommer S. Mais comme Nt et Nt+1 sont les mêmes personnes, la consommation de S par Nt+1 a un impact (négatif) sur Nt. On a donc un nouveau problème d’externalité négative. Peut-on imaginer le même mécanisme de négociation et de marchandage que ci-dessus pour régler le problème ? La réponse est non car l’éventuel « contrat » qui pourrait être conclu ne pourrait être mis en application : quand bien même Nt et Nt+1 pourraient contracter en  t pour réduire la consommation de S en t+1, Nt+1  n’auraient  aucun intérêt à respecter l’accord. Il en va de même pour les vendeurs du produit S. La solution « coasienne » n’étant pas disponible, la taxation voire l’interdiction pure et simple de S semble être la seule solution pour remédier au problème de l’externalité.

Comme le laisse entendre Jeff Ely, taxer les sodas, ou interdire leur vente dans un volume supérieur à une certaine limite comme a voulu le faire le maire de New York, pourrait se justifier par ce raisonnement. Sauf qu’en réalité les circonstances sont un peu différentes. Est-on sûr que les personnes qui consomment les sodas et que celles qui demandent la régulation de leur consommation sont les mêmes personnes ? Dans le cas d’espèce, on peut fortement en douter. Supposons que ce ne soit pas le cas. Nous nous retrouvons alors dans la configuration du premier paragraphe, avec deux populations N et M bien distinctes. Il y a toutefois une différence notable : il est très difficile de considérer que la consommation de S par N génère des externalités négatives sur M. Autrement dit, puisqu’il n’y a pas d’externalité, la situation actuelle (caractérisée par un certain niveau q de consommation par N) est d’ores et déjà optimale au sens de Pareto. L’intervention du législateur ou du politique ne peut alors se justifier que de deux manières :

* on parvient à démontrer que les conséquences de la consommation de S par N a des effets sur la santé de N (obésité, diabète, etc.) et que ces effets entraînent à leur tour un coût économique pour les membres de M. C’est possible, en particulier dans un système où la santé serait socialisée. Mais ce n’est pas certain : la consommation de certains produits peut réduire l’espérance de vie de telle sorte que in fine des économies seront faites par une diminution des dépenses pour traiter des maladies liées à la vieillesse ;

* on invoque un critère éthique ou normatif particulier autre que le critère de Pareto pour justifier malgré tout la régulation de la consommation de S. C’est une possibilité, mais il faut alors expliciter ce critère et le justifier. L’argument se déplace alors du terrain de l’analyse économique vers celui de la philosophie morale. C’est le problème du versant normatif de l’économie comportementale : il existe peu ou proue de tentatives de justification d’un tel critère alternatif. Le plus souvent, celui-ci reste implicite et mal identifié.

5 Commentaires

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5 réponses à “Economie comportementale et bien-être

  1. très bon billet, comme d’habitude. Il y a juste un point que je voudrais souligner. Je ne comprends pas pourquoi on traite l’interdiction et la taxation des sodas comme des alternatives identiques. On pourrait penser que l’interdiction est justifiée si les coûts de transaction empechent N et M de négocier jusqu’à ce qu’on ne puisse plus améliorer la situation des uns sans détériorer celle des autres. Mais si les extérnalités sont « relevant », c’est à dire que si les individus dans le groupe M sont prets à payer afin d’éliminer (la totalité ou une partie de la) consommation des sodas par N, alors altérer le mécanisme des prix devrait résoudre le problème ce qui éviterait de faire appel à des mécanismes administratifs ou jugements éthiques.

  2. je ne suis pas sure que la partie théorie soit le model « juste » de cet exemple.

  3. Fab

    Ai-je mal compris ou une alternative proposée est de justifier la réduction de l’espérance de vie liée à la consommation de certains produits par la diminution des dépenses de santé ?

  4. Didier

    Une diminution en dépense de santé reviendrai a dire une diminution de l ivt en capital humain amenant inéluctablement à une baisse de compétitivité dans la mesure ou une population en moins bonne santé entraîne une baisse de la productivité

  5. benoît

    Si M et N sont le même groupe d’individu à 2 moments différents, t et t+1, alors la consommation de S en t+1 ne peut pas avoir d’externalité en t. Ou alors, je ne saisis pas quelque chose : je ne peux pas subir une externalité aujourd’hui d’une consommation future. Via la contrainte de budget inter-temporel ?
    En revanche, cela me fait penser à des histoires de « preference for commitment » : je réduis mon ensemble de choix parce que je veux m’éviter aujourd’hui la possibilité de choisir du soda plus tard. Le soda est vu comme une option « tentante » : du bien-être à court terme mais des problèmes de surpoids, de maladie, etc. dans le long terme.

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