The older, the better ?

Daniel Hamermesh met en avant dans cet article une tendance de fond dans la science économique particulièrement intrigante : les économistes publiant dans les revues considérées comme majeures dans la profession sont de plus en plus âgés, ou plus exactement de moins en moins jeunes. Je reproduis le tableau que présente Hamermesh :

Hammermesh

Depuis une quinzaine d’année, une tendance fore se dégage puisque là où la moitié (!!) des articles publiés dans l’AER, le JPE et le QJE était le fait d’économistes de 35 ans et moins (!!) en 1993, ces derniers ne représentent « plus que » un tiers des publications aujourd’hui. A l’inverse, la part de publications émanant d’économistes âgés entre 51 et 60 ans a plus que doublée durant la même période. Quels les mécanismes pouvant expliquer cette évolution ?

Hamermesh suggère un mécanisme d’origine « technologique » : la « frontière technologique » de la discipline avance moins vite aujourd’hui que durant la période de « haute théorie » des années 50-60 ou même qu’il y a 20 ou 30 ans. L’essentiel du capital humain de l’économiste notamment en termes de compétences techniques (mathématiques) s’acquiert durant ses études et les années qui suivent immédiatement la thèse. Au fur et à mesure que l’économiste vieillit, l’investissement en capital humain est de moins en moins rentable : d’abord, le coût d’opportunité de l’investissement s’accroît au fur et à mesure que la carrière avance dans la mesure où le temps et les ressources consacrées à la « formation continue » peuvent être alloués de manière de plus en plus rentable à d’autres activités (et notamment publier) ; par ailleurs, les facultés d’apprentissage connaissent probablement un pic entre 25 et 35 ans pour décroître par la suite, rendant ainsi l’investissement de plus en plus coûteux. Si le rythme de l’innovation technique dans une discipline scientifique est élevé, se traduisant par une évolution rapide des techniques mathématiques et des théories utilisées, cela implique que les plus jeunes ont un avantage conséquent sur les plus vieux. Cela était probablement le cas en économie jusque récemment. Hamermesh suggère que cela n’est plus vrai aujourd’hui.

Cette idée que la frontière technologique en économique avance de moins en moins vite fait écho à un billet de Tyler Cowen il y a quelques années et dont j’avais parlé ici. Cowen y prédisait la « fin de la théorie », version académique de la thèse de la « grande stagnation » qu’il défend par ailleurs. L’idée est que le rythme de l’innovation théorique en économie est marginalement décroissant, avec pour conséquence que le coeur de la discipline a beaucoup moins évolué sur les trente dernières années qu’entre 1930 et 1970. Mark Thoma suggère une explication alternative en termes relations de pouvoir (les meilleures revues sont contrôlées par des économistes relativement âgés qui privilégient leurs sujets de recherche et les méthodes qu’ils connaissent) et fait la distinction entre la situation de la microéconomie et celle de la macroéconomie.

J’aurais tendance à relativiser les explications de Thoma et de Hamermesh. Le rythme d’évolution de la théorie économique a peut être diminué, notamment parce que de plus en plus de ressources (techniques et humaines) sont consacrées aux travaux empiriques et au traitement quantitatif de grandes masses de données dont la disponibilité ne cesse de s’accroître. Il est clair que la plus grande partie des travaux empiriques en économie ne propose aucune innovation théorique : il s’agit de l’exploitation pure et simple d’outils et de méthodologies préexistantes appliquée à de nouveaux problèmes et/ou à de nouvelles données. Cependant, la théorie économique évolue malgré tout mais dans le sens d’une plus grande diversité. Dans les années 60, une très grande partie des contributions théoriques s’inscrivait dans le cadre de la théorie de l’équilibre générale. Aujourd’hui, la science économique mainstream est beaucoup moins unifiée sur le plan théorique : ces trente dernières années ont vu une profusion de nouveaux programmes de recherche (économie expérimentale, économie comportementale, économie évolutionnaire, économie de la complexité, nouvelle économie institutionnelle,…) plus ou moins innovants sur le plan théorique et/ou méthodologique. Ce qui est notable, c’est que les travaux relevant de ces programmes de recherche ne sont pas nécessairement ou principalement publiés dans les revues sur lesquelles s’appuient Hamermesh dans son étude.

Bien sûr, il est tout à fait possible que ces nouveaux programmes de recherche soient par ailleurs moins exigeants sur un plan théorique et méthodologique, et c’est d’ailleurs probablement le cas. Une question intéressante est de savoir ce qui peut expliquer le ralentissement du rythme de l’innovation théorique en économie. Au-delà d’une supposée « loi des rendements décroissants », c’est surtout qu’en deux occasions, les économistes ont pris conscience des impasses dans lequel mène le « tout théorique » : il y a d’abord eu la période post-équilibre général dans les années 1970 où les économistes ce sont aperçus que le cadre théorique de l’équilibre général posait d’importants problèmes d’indétermination (le meilleur exemple étant le théorème de Sonnenschein). Puis il y a eu à la fin des années 80/début des années 90 l’échec du programme de recherche dit du « raffinement » en théorie des jeux, où à nouveau des problèmes d’indétermination ce sont avérés insurmontables. Dans les deux cas, les impasses théoriques qui ont émergé ont certainement poussé les économistes à exploiter les outils théoriques développés dans des cadres plus appliqués. Le « mechanism design » est un très bon exemple : même s’il est basé sur des innovations théoriques importantes (qui pour la plupart datent des années 1970), c’est surtout l’application de la théorie à la construction de mécanismes d’échange et d’allocation des ressources qui a été fructueuse. La rationalité des économistes fait ensuite le reste : rationnellement, chacun va investir ses ressources aux endroits où le rendement marginal sera le plus important, d’où un investissement moindre dans l’innovation théorique.

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1 commentaire

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Une réponse à “The older, the better ?

  1. MacroPED

    Bonne analyse!

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