Et si on légalisait le dopage ?!

Lance Armstrong a donc finalement avoué s’être dopé, révélant ce qui était depuis bien longtemps un secret de polichinelle. Le cas Armstrong a réveillé aux Etats-Unis le débat sur le dopage, dans un pays qui jusqu’à présent avait une position pour le moins ambigüe sur la question. Le meilleur exemple étant donné par les grandes ligues des sports collectifs majeurs tels que la NFL (football américain), la MLB (baseball) ou le la NBA (basket). Si l’on prend le cas de la NBA, on apprend ainsi dans ce très complet article de Rue89 (merci Florence pour le lien !) qu’il y a eu à peine 20 contrôles positifs sur les 15 dernières années. Au-delà des contrôles de façade, ces ligues semblent avoir décidé que le dopage faisait partie du « jeu », et que tant que le spectacle (et l’argent) est présent, il s’agit d’un léger désagrément que l’on peut bien tolérer.

On est évidemment aux antipodes de la vison européenne sur la question du dopage. Mais on peut malgré tout se demander ce qui arriverait si, plutôt que de lutter à tout prix contre le dopage, on adoptait une solution parfois suggérée par les plus cyniques : légaliser le dopage. On peut essayer de répondre à la question en adoptant un raisonnement offre/demande. Les sportifs sont des offreurs (de performances, de spectacle) qui vendent leurs prestations aux spectateurs et téléspectateurs. On peut imaginer que l’offre sportive se segmentera en deux marchés : un marché du « sport dopé » et un marché du « sport non dopé ». La décision des offreurs d’aller sur l’un ou l’autre marché dépendra notamment de leur aversion aux risques liés aux pratiques de dopage (et éventuellement de leurs convictions morales) et bien sûr du prix (la rémunération) sur chaque marché.

La disposition à payer des spectateurs dépendra notamment de leurs préférences relatives au spectacle généré par les prestations sportives. Si on pose l’hypothèse que des sportifs dopés offrent des prestations plus spectaculaires, la disposition à payer des spectateurs devraient être plus élevée pour le « sport dopé » que pour le « sport non dopé ».  De ce point de vue, les offreurs feront un arbitrage entre les gains supplémentaires (liés au prix potentiellement plus élevé) générés sur le marché du sport dopé et les risques liés au dopage. Ceux dont l’aversion au risque est suffisamment faible iront sur le marché du sport dopé et tireront un revenu plus élevés que ceux qui opteront pour le marché non dopé. Cependant, il faut aussi intégrer le fait que les (télé-)spectateurs peuvent avoir des préférences « éthiques » : même si le spectacle y est plus important, certains spectateurs pourront choisir de ne pas regarder le sport dopé et porteront leur attention sur le sport non dopé.

On peut maintenant déduire plusieurs configurations possibles en fonction de la valeur des différents paramètres évoqués. Un premier scénario est celui d’un sport entièrement dopé, scénario qui se produira si les spectateurs n’ont pas de préférence éthique : dans ce cas, l’écart de prix entre les deux marchés sera tel que seuls les sportifs les plus averses au risque refuseront de se doper, et feront probablement autre chose. Mais un autre scénario est possible si au moins une partie des spectateurs valorisent intrinsèquement un sport propre. Suivant leur nombre, la demande sur le marché non dopé peut être suffisamment importante de sorte qu’une fraction significative de sportifs opteront pour le sport propre. Plus les sportifs sont  averses au risque, plus ils seront nombreux sur le marché non dopé. La répartition de l’offre sur les deux marchés se stabilisera lorsque le gain marginal lié au fait de rentrer sur le marché dopé sera égal au coût lié au risque du dopage. Évidemment, plus la demande est faible sur le marché dopé, plus cette égalité est rapidement atteinte.

Peut-on imaginer un sport parfaitement clean (c’est à dire, pas de marché dopé) ? Il faudrait que les sportifs soient très averses au risque et/ou que les spectateurs aient tous des préférences éthiques très prononcées. L’exemple des ligues majeures américaines cité plus haut laisse penser que cela est très peu probable. Il reste que l’on pourrait imaginer que les moyens qui sont actuellement alloués à la lutte contre le dopage (avec plus ou moins de réussite) pourraient plutôt servir à subventionner le sport non dopé et donc à accroitre les revenus sur ce marché (et donc à inciter plus de sportifs à venir sur ce marché). Le problème évident c’est que l’on peut bien sûr s’attendre alors à ce que des pratiques de dopage émergent, y compris sur le marché « non dopé ». Cette éventualité indique que les seuls équilibres stables sont 1) celui où le seul marché est celui du sport dopé et 2) celui où deux marchés co-existent et où la « prime au dopage » est suffisamment élevée de manière à ne pas rendre rentable le dopage sur le marché non dopé.

5 Commentaires

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5 réponses à “Et si on légalisait le dopage ?!

  1. Gu Si Fang

    « tant que le spectacle (et l’argent) est présent »

    Reuven Brenner est un économiste qui a étudié l’économie des paris sportifs, leur réglementation et leurs effets sur le fonctionnement du sport. Sa thèse est que, dans de nombreux sports, le « spectacle » n’est pas le principal plaisir que retire le spectateur. Les paris sont essentiels. Ce n’est pas par passion pour les chevaux qu’on lit des pages de journaux écrites en petits caractères listant des résultats de courses hippiques. Si, en revanche, on parie sur les courses, ces résultats deviennent très intéressants !

    L’audience de certains sports dépend donc fortement de l’existence de paris. Et les paris dépendent du caractère « honnête » des matchs : si un parieur pense que le match est truqué, ou que certains parieurs ont des informations d’initié, il préfère s’abstenir. Avec une bonne organisation comme le pari-mutuel, les organisateurs ont donc intérêt à éviter les courses et les matchs truqués, afin de maximiser l’audience, les paris, et leurs recettes.

    http://www.atimes.com/atimes/Global_Economy/NF09Dj01.html
    http://www.atimes.com/atimes/Global_Economy/NF17Dj01.html

    Les paris font vendre des journaux, les paris financent le sport, etc. Le message de Brenner est qu’il ne faut jamais oublier les paris sportifs quand on parle d’économie du sport.

    Deux questions se posent de ce point de vue :

    1) Les paris jouent-ils un rôle important dans le cyclisme ? Il semble que oui : http://www.parier-enligne.com/parier-tour-de-france.php

    2) Quelle est l’influence du dopage sur les paris et l’économie du sport ? Intuitivement, ça ne semble pas trop gêner les organisateurs. Mais si c’était le cas, ce serait un mode de régulation supplémentaire – en plus de l’aversion au risque des sportifs et des préférences éthiques des spectateurs.

  2. Une autre façon de dire les choses serait que le niveau optimal de dopage ne sera probablement pas de zéro, puisque cela supposerait des coûts de lutte contre le dopages qui seraient infinis.

    • C.H.

      Je ne pense pas que ce soit exactement équivalent à mon propos, mais cela va effectivement dans le même sens : réglementation ou pas, un monde sans dopage parait difficilement envisageable.

  3. Pourquoi pas … on a bien construit des centrales nucléaires sur les cotes Japonaises. Le dopage fait courir un risque mortel au sportif a court et très long terme.

    Mettre une forte corrélation entre dopage et spectacle ne me semble pas très pertinent car le spectacle ne dépend pas uniquement de la performance pure / vitesse. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer par ex, l’audience d’un tour de France depuis ses origines avec la vitesse moyenne.

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