Le « mariage pour tous » est-il un mariage ? Sur la notion de règle constitutive en sciences sociales

Contrairement à ce que le titre semble indiquer, ce billet ne va pas discuter à proprement parler de ce sujet hautement délicat du « mariage pour tous ». Mais si je pars de cette actualité brûlante, c’est parce qu’elle illustre à merveille un concept central en philosophie des sciences sociales (et en sciences sociales tout court), celui de règle constitutive. Je vais présenter rapidement le concept et en discuter la pertinence. Dans un prochain billet, je donnerai quelques éléments sur la manière dont on peut rendre compte des règles constitutives, à l’aide notamment de la théorie des jeux.

L’idée de règles constitutives a été développé par un certain nombre de philosophes majeurs (parfois sous un terme différent). On peut notamment citer par ordre chronologique Ludwig Wittgeinstein, John Rawls et John Searle. Dans son article « Two Concepts of Rules » (1955), Rawls distingue ainsi règles justifiant une pratique (les « règles de pratiques ») des règles justifiant une action particulière s’inscrivant dans une pratique. Les règles de pratiques sont logiquement antérieures aux activités s’inscrivant dans une pratique puisque pour qu’une activité a relève d’une pratique P, il faut déjà que P existe. Une règle de pratique R peut alors être définit de la manière suivante : une activité a relèvera de P si et seulement si elle suit R. Autrement dit, agir dans le cadre d’une pratique P consiste à suivre une règle R. La pratique est indissociable de la règle, dans le sens où la pratique est constituée par le fait de suivre la règle. Cette conception de la règle (constitutive) est très proche du jeu de langage wittgensteinien. Là où le second Wittgenstein propose d’identifier la signification d’un mot à son usage, ici on identifie la règle et son suivie à la pratique qui lui correspond (voir cet ouvrage de David Bloor pour cette lecture wittgensteinienne de la règle).

La notion de règle constitutive chez Searle est un peu différente. Selon Searle, les règles constitutives sont de la forme « cet X compte comme Y dans des circonstances C ». X et Y sont des objets physiques ou sociaux dont le statut dépend de la fonction que leur assigne les membres d’une communauté. Une règle constitutive correspond en fait à une « assignation de fonction », c’est à dire un mécanisme social au travers duquel un ensemble d’individus s’accorde collectivement pour conférer à un objet X certaines fonctions sociales définissant un objet (social) Y dès lors qu’une liste de conditions C est vérifiée. Les règles constitutives sont au coeur des faits institutionnels : on est en présence d’un fait institutionnel dès lors qu’une fonction sociale est octroyée à un objet au travers d’une règle constitutive. L’exemple classique que prend Searle est celui de la monnaie : l’institution de la monnaie consiste dans le fait que certains bouts de papier comptent comme de la « monnaie » (i.e. sont un moyen d’échange, une réserve de valeur, une unité de compte) dans certaines circonstances (ex : sur un territoire bien précis, etc.). Les règles constitutives s’opposent aux règles régulatives, lesquelles encadrent les activités s’inscrivant dans une pratique particulière. Par exemple, la règle selon laquelle il faut conduire à droite de la route est régulative car elle ne définit pas la pratique (le fait de conduire), dans le sens où la même pratique serait possible avec une règle différente. Les règles du jeu d’échecs en revanche sont constitutives, car le fait de jouer aux échecs est définit par le fait de suivre un certain nombre de règles. Ainsi, telle pièce ne compte comme un « fou », avec toutes les propriétés qui vont avec (bouger en diagonale), que parce que l’on s’est collectivement accordé pour qu’il en soit ainsi dans un ensemble de circonstances C.

Un bon moyen de distinguer règles constitutives et règles régulatives me semble être de raisonner en termes de contrefactuel de la manière suivante : pour tout monde actuel W où une certaine pratique P est accompagnée d’une règle R, existe-t-il un monde possible W’ proche de WP existe mais sans R ? Si la réponse est oui, alors R est un règle régulative, si la réponse est non, alors R est une règle constitutive. Même si cette approche semble efficace, il faut reconnaître que la distinction entre les deux types de règles peut paraître problématique (voir ici et pour des éléments). Il faut distinguer la version searlienne de celle de Rawls (et Wittgenstein). La définition searlienne des règles constitutives est trivialement vraie si on l’interprète comme un type de description d’une activité. Soit la proposition suivante :

1)      Rick joue aux échecs

Cette proposition implique logiquement que

2)      le jeu d’échecs existe

En ce sens, le jeu d’échecs est constitutif de l’activité consistant à jouer aux échecs. Le problème c’est que le même raisonnement fonctionne avec un fait purement naturel. Par exemple,

3)      je mange une pomme

implique logiquement la proposition suivante :

4)      il y a une pomme

De ce fait, cette définition des règles constitutives ne permet pas de les distinguer des règles régulatives. Clairement, ce n’est pas ce sens de la constitutivité que Searle a en tête. Dans son dernier ouvrage, Searle associe le concept de règle constitutive au concept de déclaration. Au sens de Searle, une déclaration est un énoncé (une locution), plus précisément un acte linguistique, dont la performance (le fait de le réaliser) créée sa propre condition de satisfaction. Si on interprète les règles constitutives comme des déclarations, leur propriété (par rapport aux règles simplement régulatives) serait littéralement de créer la réalité à laquelle elles se réfèrent. Par exemple, bouger son fou en diagonale consiste à jouer aux échecs uniquement parce qu’il a été collectivement décidé que bouger son fou en diagonale fait partie de la pratique des échecs. Deux objections peuvent être formulées contre cette interprétation : 1) les règles régulatives peuvent également être exprimées à l’aide de la formule « X compte comme Y dans C » ; 2) le pouvoir causal de la déclaration semble tomber du ciel. Je reviendrai sur la seconde critique dans un prochain billet. Concernant la première, elle semble difficilement réfutable, et jette de ce fait un doute sur la formulation searlienne.

La définition rawlsienne/wittgensteinienne des règles constitutives ne semble pas être affectée par les problèmes soulevés plus haut. En revanche, elle pose un autre type de difficulté que l’on peut illustrer simplement par un ou deux exemples. Prenons justement celui du mariage, avec lequel j’ai commencé le billet. Le « mariage pour tous », autorisant l’union de deux personnes du même sexe, relève-t-il toujours de la définition du mariage ? Le mariage tel qu’il existe encore aujourd’hui légalement en France et le « mariage pour tous » qui pourrait être adopté dans quelques semaines sont-ils formellement identiques ? Autrement dit, la règle voulant que l’union soit entre deux personnes de sexe différent est-elle constitutive de la pratique (l’institution) désignée par le mot « mariage » ? On voit la difficulté dans le sens où la règle constitutive au sens de Wittgenstein est purement autoréférentielle : une pratique consiste dans les règles dont elle est constituée et la règle se définie par rapport à la pratique qu’elle constitue : faire P c’est suivre R et suivre R c’est faire P. Dans l’absolu, la réponse à la dernière question ci-dessus est donc clairement « non ». Le « mariage pour tous » n’est pas le mariage, et cela explique en partie certaines protestations.

Toutefois, cette lecture conduit à une conception essentialiste de l’institution qui s’accommode mal avec la possibilité pour les institutions d’évoluer. Imaginons par exemple que j’affirme qu’il n’y a aucune raison que le mariage comme institution ne concerne que les unions entre des personnes de sexe différent et que le « vrai mariage » est celui qui autorise les unions hétéro- et homosexuelles. De prime abord, dans une optique wittgensteinienne, cette affirmation n’a pas de sens (notez que l’argument n’a strictement rien à voir avec ceux s’intéressant aux conséquences consécutives à l’acceptation d’une telle affirmation) : cela reviendrait au même que d’affirmer que le mot « arbre » ne signifie pas ce que en tant que membres d’une même communauté nous avons pour habitude de désigner par notre emploi du mot arbre. Le mariage est ce qu’il est, en l’occurrence en France, l’union de deux personnes de sexe opposé. Cependant, le langage, le mariage et n’importe quelle autre institution évoluent et changent dans le temps. Intuitivement, on tendra à penser que la plupart des évolutions « mineures » ne suffisent pas à modifier une institution : les microévolutions dans la langue française (prononciation et orthographe des mots, règles de grammaire) n’empêchent pas qu’aujourd’hui comme aux 19ème siècle, on parle le français en France. A la conception essentialiste, s’oppose donc la conception « phylogénique » de l’institution : une institution ou une pratique ne serait pas définie par le fait de suivre un ensemble de règles données, mais par la filiation dont descendent les règles qui constituent aujourd’hui la pratique. Formellement :

Conception essentialiste : une activité a relève d’une pratique P si et seulement si elle suit une règle R.

Conception phylogénique : une activité a relève d’une pratique P si et seulement si elle suit une règle R ayant évolué à partir d’une règle originelle R*

Je pense qu’aucune des deux conceptions n’est totalement recevable car elles sont toutes deux trop « fortes ». De plus, il faudrait préciser le critère de descendance implicite qui est exprimé dans le conception phylogénique par l’expression « ayant évolué ». Mais une autre difficulté vient du fait que l’on confond souvent deux questions distinctes : l’ontologie d’une pratique ou d’une institution et la désignation (linguistique) de cette pratique/institution. L’usage de tel ou tel mot pour désigner une pratique est lui-même une pratique. Par exemple, désigner les pratiques P et P’ par le même mot ou expression L est une convention, c’est à dire une pratique constituée par la règle conventionnelle « L signifie P et P’ ». Mais cela ne nous dit rien de l’ontologie de P et P’. P et P’ peuvent tout à fait être deux pratiques différentes (et perçues comme telles par les membres d’une communauté) tout en étant désignées par le mot. De ce point de vue, le seul réel moyen de distinguer P et P’ est de déterminer si ces deux pratiques coexistent au sein de la même population et donc si elles renvoient à des règles R et R’ différentes suivies par les membres d’une même communauté (cette clause est importante). Si, en tant que membre d’une communauté, il m’arrive parfois de suivre R et parfois de suivre R’, alors il semble légitime de distinguer P et P’, même en cas de descendance commune*. Si ce n’est pas le cas, et si P’ (et les règles R’) descend directement de P, alors il semble pertinent de voir R et R’ comme constitutif d’une seule et même pratique. Dans ce sens, le « mariage pour tous » serait un « vrai » mariage.

Bien entendu, l’approche suggérée dans le dernier paragraphe n’épuise pas le débat. D’une certaine manière, la distinction règle régulative/constitutive est elle-même une pratique sociale constituée d’une règle (ici, épistémologique). On retrouve donc la même forme d’autoréférentialité : distinguer ces deux types de règles à partir d’un critère x plutôt que d’un critère y est socialement justifié si tout le monde s’accorde sur le critère x. Mais ce que n’aborde pas du tout la discussion rawlsienne/wittgensteinienne et Searlienne des règles constitutives est la question de leur efficacité. En ce sens, le mérite de la conception phylogénique (par rapport à la conception essentialiste) des règles constitutives est qu’elle souligne qu’une pratique ne se réplique (et éventuellement évolue) que si elle est relativement efficace, c’est à dire adaptée à son environnement. Une pratique dont les règles constitutives sont inadaptées doit de ce point de vue disparaître purement et simplement.

 Notes

* D’un point de vue wittgensteinien, une clause essentielle est que le suivi de la règle doit être conscient. Si l’on accepte cette clause, il faut donc ajouter que je dois avoir conscience de suivre parfois R et parfois R’.

Références

Bloor, David (1997). Wittgenstein. Rules and Institutions. Routledge.

Morin, Olivier (2009). « Y’a-t-il des règles constitutives ? », Tracés : revue de sciences sociales 17: 109-125.

Rawls, John (1955). « Two Concepts of Rules », The Philosophical Review 64: 3-32.

Searle, John (1995).  The Construction of Social Reality. The Penguin Press.

Searle, John (2010). Making the Social World. Oxford University Press.

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10 Commentaires

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10 réponses à “Le « mariage pour tous » est-il un mariage ? Sur la notion de règle constitutive en sciences sociales

  1. « On voit la difficulté dans le sens où la règle constitutive au sens de Wittgenstein est purement autoréférentielle : une pratique consiste dans les règles dont elle est constituée et la règle se définie par rapport à la pratique qu’elle constitue : faire P c’est suivre R et suivre R c’est faire P. »

    Il ne me semble pas que la définition soit circulaire. Dans ce cas, on définit d’abord les règles, et ensuite on définit la pratique en incluant le respect des règles dans les conditions nécessaires. Les règles du jeu d’échec sont X, Y, Z. Jouer aux échecs, c’est essayer de faire tomber le roi de l’adversaire en respectant X, Y, Z.

    • abou

      En effet, le concept de «circularité» utilisé ici ne dit pas grand’chose, dans la mesure où une «définition» (au sens où il en est fait usage dans le billet) consiste en une équivalence. On parle plutôt de circularité quand il est question de justification. Mais une définition ne justifie rien.
      De même, «j’appelle “point” l’intersection de deux droites» dit à la fois que «si qqch est l’intersection de deux droites alors c’est un point» et que «si qqch est un point alors c’est l’intersection de deux droites». Équivalence. Mais rien qui ressemble, ici, à un cercle au sens logique du terme.

  2. abou

    Bonjour et merci pour ce billet,

    S’agissant de Wittgenstein lui-même (certes ce n’est pas votre objet principal), il me semble important d’affiner sa position en faisant intervenir la distinction centrale «suivre une règle / agir conformément à une règle». Je crois qu’une extrapolation des remarques grammaticales faites par W. sur cette question ne peut pas vraiment être fructueuse (notamment si l’on s’intéresse justement à ce que Rawls nomme dans l’article cité des «pratiques» — des pratiques sociales, en fait) si l’on omet cette distinction. Exactement de la même manière, il me paraît difficile de faire le «pont» entre les réflexions de W. sur notre rapport aux règles et une forme quelconque d’essentialisme en négligeant la plasticité et la fluidité inhérente au concept même de jeu de langage, qui mène tout droit à l’idée d’«air de famille», c’est-à-dire à une forme d’unité conceptuelle qui ne peut pas du tout être prise en charge par une unique définition (du style «suivre R c’est faire P et inversement»).
    Tout ce que je veux dire est qu’on trouve dans W. (dans un W. plus amplement restitué) précisément de quoi résoudre une partie des problèmes que vous soulevez à partir de votre présentation.
    Cela dit j’attends la suite avec impatience néanmoins!

  3. Titan

    Pourquoi séparer absolument concept phylogénique, et concept essentialiste?
    Il est possible de partir d’une règle R (essentialiste, ou réductionniste), et procéder ontologiquement à une succession de concepts. Et ne critiquer que le projet historique. J’entends par « projet historique », la succession des concepts qui expliquent analytiquement les concepts plus fondamentaux, qualifiés par concepts « essentialistes ».
    Pour exemple: Le problème génésique de la phénoménologie par Derrida.

    A remarquer que si Kant suppose la « chose en soi », il ne la fonde pas comme point de raisonnement. A contrario de Descartes.
    Pour les concepts institutionnalisés version Searle, celà tend à montrer l’usage abusif d’idées récupérées par la société qui en fait des opinions communes. Comme l’association de « libéralisme » et « liberté », si l’on conçoit par liberté l’autonomie pure. Lire Design for Liberty, ou Force and Freedom de Ripstein. Mais on peut aussi dénoncer l’usage de ces concepts comme puissance symbolique; Nietzsche dans le crépuscule des idoles.

  4. elvin

    Je ne crois pas qu’il existe beaucoup de libéraux qui conçoivent la liberté comme autonomie pure. En tout cas pas les auteurs libéraux classiques, et pas moi…

    • Titan

      Les libéraux classiques appartiennent à l’époque du XVIIIème siècle, donc on peut dire qu’ils ne connurent pas grand chose de l’évolution du capitalisme. (Rappelons par là les 3 formes de capitalisme).
      Ce qui diffère largement de la morale libérale conçue à l’origine au XV et XVI par l’école de Salamanque que j’approuve totalement.

      • elvin

        Quand je dis « les auteurs libéraux classiques », je parle aussi de Ludwig von Mises, de Hayek, de Raymond Aron, de Jean-François Revel, de Mario Vargas Llosa, etc…, etc…, dont les positions sur ce sujet sont cohérentes avec celle des Scolastiques et des philosophes des Lumières. Le libéralisme actuel ne diffère de celui de Locke et Benjamin Constant que dans l’esprit de ses détracteurs.
        Mais nous voilà largement hors sujet.

  5. Titan

    @Elvin, Locke précise:
    – Il est également propriétaire de son travail : une chose œuvrée cesse d’être une propriété commune. Avec une limite à la légitimité de cette appropriation privée
    –  » de respecter la vie, la liberté, les biens d’autrui, car il est nécessaire à leur conservation que chacun veille à la subsistance du genre humain une fois que la sienne propre est assurée  » dans son principe de la loi naturelle
    –  » un état dans lequel les hommes se trouvent en tant qu’homme et non pas en tant que membre d’une société. » dans traité du gouvernement civil.
    Mais, vous avez peut-être oublié qu’il introduit une limite à la légitimité de cette appropriation privée:
    –  » on ne peut tolérer que certains s’arrogent des privilèges particuliers, pour eux ou pour leur secte, nuisibles à la société  » dans sa lettre sur la tolérance.
    – « en rester assez, d’une qualité aussi bonne, et même plus que ne pouvaient utiliser les individus qui n’étaient pas encore pourvus. » (§33)
    Suivi d’un devoir de charité:
    –  » il réalise de lui-même une distribution des richesses ; le moins bien lotis d’une société se trouve alors dans une situation meilleure que si cette société n’avait pas existé.  » ET
    –  » ce système augmente les ressources disponibles « , problème des crises.

    … Que je ne vois pas présent chez Hayek par exemple qui est plus néoclassique que classique avant l’heure..

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