Depardieu et l’économie des superstars

« L’affaire Depardieu » a initié une polémique sur la rémunération des acteurs français qui seraient « trop payés ». Déterminer si c’est le cas n’est pas évident et pour cela il faudrait faire une analyse comparative de la rémunération des acteurs français avec celle des acteurs d’autres nationalités, ainsi que s’intéresser aux arrangements institutionnels organisant la production et la commercialisation des films dans différents pays, ce que je n’ai pas fait. Ce qui est certain en revanche c’est que, trop élevée ou pas, la rémunération des  acteurs français est fortement inégalitaire et suit une distribution qui est commune aux domaines artistiques et sportifs: quelques acteurs/sportifs ont une rémunération très élevée tandis que la très grande majorité gagne beaucoup moins. Une analyse en termes « d’économie des superstars » permet de rendre compte de ce fait stylisé plus ou moins universel.

En la matière, l’article pionnier est celui de Sherwin Rosen qui, dès 1981, proposait un modèle expliquant les inégalités de rémunération chez les sportifs et les artistes. Pour résumer, le modèle de Rosen propose une explication en termes de deux mécanismes complémentaires. Supposez une population d’offreurs (les sportifs et les artistes) avec une distribution quelconque du « talent » et une demande caractérisée par une élasticité-prix donnée. On considère que le talent est imparfaitement substituable : 10 spectacles de piètres chanteurs ne s’additionnent pas nécessairement pour devenir équivalent à un spectacle d’un grand chanteur. Cette imparfaite substituabilité se traduit par la convexité de la fonction de revenu marginal des offreurs : une légère diminution du talent amène une importante diminution de la rémunération. Cette seule hypothèse implique que la concurrence est monopolistique, et que par conséquent que le prix (la rémunération) des offreurs sera inégale et supérieure au coût marginal.

Un second mécanisme entre en ligne de compte : la technologie. Une performance artistique ou sportive a plus ou moins les caractéristiques d’un bien public. L’effort d’un acteur est le même que sa performance soit vue par 10 personnes ou 10 millions. En même temps, il existe des droits de propriété qui rendent le bien excluable (la performance artistique ou sportive s’apparente donc à un bien de club). Ce mécanisme, combiné au précédent, implique les artistes et sportifs talentueux bénéficient d’une quasi-rente : ils ont la possibilité de limiter leur offre « artificiellement » de manière à générer un surplus de revenu. Si l’élasticité-prix de la demande est assez prononcée, la stratégie optimale de l’offreur doit alors consister à ne pas demander un prix trop élevé car l’imparfaite substituabilité du talent lui garantira le fait de s’accaparer la majeure partie du marché total.

Le modèle de Rosen fait porter l’inégalité de la rémunération des sportifs/acteurs quasi-intégralement sur la différence de talent. Si tous les artistes ont le même talent, on retrouve en effet la situation de concurrence parfaite, avec les conséquences que l’on connait (le prix est égal au coût marginal et le profit est nul).* Cela dit, il y a certainement d’autres mécanismes n’ayant pas à voir avec le talent qui peuvent accentuer le phénomène (voir ce papier pour quelques éléments). J’en vois deux en particulier en ce qui concerne les artistes :

* la construction des préférences des consommateurs : les attentes des consommateurs en termes de performance artistique  (et peut être sportive) ne sont pas données et fixes. Les goûts et les préférences sont en partie issus d’une construction sociale au travers de la publicité, des médias, des comparaisons d’expériences (« j’ai adoré ce film », « cet acteur est vraiment bon »,…). Autrement dit, la qualité d’une prestation artistique (et donc le talent de l’artiste) est partiellement indéterminée avant le processus de socialisation.

* les asymétries d’information : même si les préférences des consommateurs sont bien établies (ils sont capables de juger ce qu’est un « bon » artiste), il peut être difficile de savoir à l’avance si la prestation satisfera les attentes. On ne connait ainsi la qualité d’un film qu’une fois qu’on l’a vue. Dès lors, la réputation d’un artiste est un signal qui permet de remédier partiellement à ces asymétries.

Ces mécanismes engendrent une dynamique auto-renforçante : les artistes connus sont ceux qui sont les plus vus et exposés et donc ceux qui ont le plus de probabilité d’influencer préférences des consommateurs. En clair, plus un artiste a une large audience, plus il est probable que son talent soit « révélé » aux demandeurs. Par ailleurs, la réputation de ces acteurs connus est un moyen de remédier à l’asymétrie d’information concernant la qualité d’un spectacle ou d’un film : plus un acteur a une audience large (et donc plus il est rémunéré), plus le signal qu’il envoi est efficace.

Ce type d’explication ne vise pas nécessairement à justifier les écarts de rémunération entre artistes. De plus, il est insuffisant pour expliquer les spécificités nationales. Sur ce plan, il faut s’intéresser davantage aux institutions. Mais cela apporte déjà quelques éléments de compréhension.

* Le modèle de Rosen a d’ailleurs une autre implication intéressante en ce qui concerne le mécanisme technologique : le téléchargement en ligne conduisant à un affaiblissement des droits de propriété, on devrait assister à une diminution de l’écart de rémunération entre les artistes. Cela peu expliquer pourquoi se sont les « grands » artistes qui montent en première ligne contre le téléchargement illicite.

4 Commentaires

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4 réponses à “Depardieu et l’économie des superstars

  1. Moggio

    Je ne sais pas si les deux mécanismes que vous proposez viennent de vous ou s’ils sont issus de l’article d’Adler vers lequel vous renvoyez le lecteur. Ces deux mécanismes correspondent en fait aux deux autres modèles existant dans la littérature académique pour expliquer le star-system : le modèle d’Adler (AER 1985) et le modèle de MacDonald (AER 1988). Adler apporte une explication plus « sociale » (je consomme la même chose que les autres pour réduire mes coûts de recherche d’informations et par besoin d’une culture commune, avec un effet boule de neige de type « effet externe de réseau ») et MacDonald propose un modèle dynamique dans lequel l’incertitude sur le talent est levé à la première période, ce qui guide les agents économiques dans leurs choix.

    Sinon, concernant votre astérisque du bas, le téléchargement en ligne conduit pour vous à « un affaiblissement des droits de propriété » lorsqu’il est illégal, c’est bien cela ? Sinon, je ne comprends pas bien votre « on devrait assister à une diminution de l’écart de rémunération entre les artistes ». Dans le modèle de Rosen, le progrès technique apporte l’effet de levier amplificateur de l’hypothèse sur la demande (préférences). Avec iTunes et Cie, Napster et Cie amplifient cet effet de levier en permettant d’encore mieux reproduire et diffuser en masse les contenus musicaux et vidéos numérisés, ce qui joue en faveur des plus talentueux (les stars) et donc devrait plutôt jouer en faveur d’un accroissement de l’écart de rémunérations dont vous parlez. À ce sujet, mais de manière indirecte, un papier de Krueger dans le J. of Labor Econ. de 2005 montrait de manière impressionnante l’accroissement de cet écart pour les stars et groupes stars sur la base des concerts sur le sol américain entre 1982 et 2003. Il serait intéressant de voir si sa courbe se poursuit jusqu’à 2013, ce qui permettrait de tester votre hypothèse.

    • C.H.

      Le premier mécanisme vient d’Adler effectivement. Pour le second, je ne connaissais pas le modèle de MacDonald, mais le rôle des asymétries d’information me semble assez intuitif.

      Pour la note en bas du billet, oui je parlais du téléchargement illégal qui affaiblit les droits de propriété et tend à faire de la musique un authentique bien public.

  2. jefrey

    La construction des préférences des consommateurs est très présente pour les artistes talentueux mais underground. Le rap est le meilleur exemple. Beaucoup de publicité pour des artistes style Booba alors que ce domaine recèle de perles inconnues dont le talent est loin d’etre récompensé. La réduction des couts de recherche citée par Moggio consolide fortement tous ça je pense.

    Une chose paradoxale est que dans le milieu underground (ou indépendant), les puristes aiment bien rester peu nombreux tout en voulant montrer qu’ils écoutent des choses différentes. Un peu comme un amour qu’on veut garder pour soi mais crier au monde entier. Dans ce sens, les artistes sont également victimes de leur propre public car ils veulent rester une communauté restreinte mais en plus ils tendent à homogénéiser la qualité des productions ( l’underground c’est forcément bien) et donc une rémunération au cout marginal.

  3. Sur l’économie des superstars, les deux exemples proposés ici (le cinéma et le foot) fonctionnent de manières différentes selon moi.

    Si on prend le cinéma français, nous avons un modèle administré avec des diffuseurs forcés d’investir un montant important dans la production de film. Ceci donne un pouvoir de négociation important aux stars qui peuvent faire monter les enchères pour apparaître dans les films que les diffuseurs devront de toutes manière produire. Tant qu’à devoir produire un film, autant intégrer des acteurs bankables.

    Sur le foot, il y a une économie ouverte avec une concurrence forte pour obtenir les meilleurs joueurs ceux qui attireront du public pour remplir le stade, permettront de gagner de titres et attirer des sponsors. Ici on est sur un investissement dont on espère un retour. Les clubs ne sont pas forcés de surpayer leurs stars mais ils le font par choix économique. Ce n’est pas le symptôme d’une obligation publique.

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