Impartialité, éthique et représentation des choix sociaux

Parmi les commentaires et critiques développés à l’encontre de « l’utilitarisme de préférence » élaboré par John Harsanyi (voir ici et ), celle d’Amartya Sen est particulièrement digne d’intérêt. La critique de Sen consiste en substance à soutenir que l’utilitarisme d’Harsanyi (tel qu’il se matérialise dans son théorème d’agrégation et son théorème de l’observateur impartial) n’est en réalité pas utilitariste et, en fait, qu’il n’a rien d’une doctrine éthique. Selon Sen, les deux théorèmes d’Harsanyi ne démontrent pas des propositions de nature éthique, mais proposent « seulement » des méthodes formelles de représentation et d’agrégation des préférences individuelles.

L’argument de Sen est de nature technique : dans ses deux théorèmes, Harsanyi postule que les préférences (subjectives et « étendues ») des individus satisfont aux axiomes de la théorie de l’utilité espérée. Conformément au théorème de von Neumann et Morgenstern, Harsanyi en déduit donc que l’on peut représenter les préférences des individus par des fonctions d’utilité spécifiques (dites « von Neumann et Morgenstern ») dont la propriété est d’être linéaire dans les probabilités (l’utilité d’une loterie pour un agent varie linéairement avec les probabilités correspondant à chaque « prix » dans la loterie). Les théorèmes d’Harsanyi supposent que les préférences des individus sont décrites par ces fonctions, ce qui implique que la fonction de bien-être social qui est déduite est également une fonction von Neumann et Morgenstern. Le problème, indique Sen, c’est que le théorème de von Neumann et Morgenstern ne démontre pas que des préférences satisfaisant à leur liste d’axiomes doivent nécessairement être représentées par une telle fonction. C’est une possibilité, mais pas une nécessité. Or, dès lors que l’on utilise d’autres types de fonction d’utilité, les théorèmes d’Harsanyi ne tiennent plus. Ce qu’à démontré Harsanyi, c’est que l’on peut représenter l’agrégation de préférences individuelles par une fonction de bien-être social ayant certaines propriétés, mais cette démonstration n’a pas de porté éthique car elle dépend d’un choix arbitraire concernant les fonctions d’utilité utilisées pour représenter les préférences des agents.

L’argument de Sen est fort, mais pas forcément très intuitif. On peut toutefois arriver à la même conclusion par une démonstration différente. Dans son dernier livre The Idea of Justice, Sen commence son introduction par une expérience de pensée particulièrement stimulante. Imaginez trois enfants, Anne, Bob et Carla, qui se dispute pour savoir qui aura le droit d’utiliser la seule et unique flûte disponible. Anna réclame la flûte au motif qu’elle est seule à en savoir jouer (ce que les autres reconnaissent). Bob fait remarquer qu’il est le plus pauvre des trois enfants et que, contrairement aux deux autres, il ne dispose pas d’autres jouets. Enfin, Carla défend sa cause en soulignant que c’est elle qui a fabriqué la flûte. Il s’agit d’un problème d’allocation de ressource. Sur quel(s) critère(s) la décision d’allocation doit-elle être basée ? Dans ce cas d’espèce, il n’est pas très important de savoir qui prend la décision (les enfants collectivement après s’être mis d’accord, ou un « dictateur bienveillant ») mais plutôt à partir de quel motif. Sen fait remarquer que chaque enfant peut défendre sa cause en invoquant une doctrine éthique reconnue : Anne peut invoquer la doctrine utilitariste (pas celle d’Harsanyi, mais l’utilitarisme classique de Bentham et Mill) dans la mesure où étant la seule à savoir jouer de la flûte, c’est probablement elle qui tirera le plus de plaisir de son utilisation. Bob trouvera un appui dans les diverses doctrines égalitaristes dans la mesure où lui donner la flûte contribuera à réduire les inégalités entre les enfants (certains utilitaristes pourraient aussi défendre la cause de Bob puisque l’utilité marginale de la flûte pour lui sera peut être supérieure à celle d’un jouet supplémentaire pour les deux autres enfants). Enfin, Carla pourrait s’appuyer sur les doctrines libertariennes et marxistes (!) pour arguer que la flûte étant le produit de son travail, elle détient les droits sur la possession et l’utilisation de celle-ci.

Sen, comme Rawls et comme Harsanyi, considère que tout problème de justice requiert l’impartialité. Autrement dit, la décision d’allocation de la flûte doit être réalisée en mettant de côté les intérêts individuels. Si le choix est fait par un dictateur bienveillant (un adulte), celui-ci ne fera un choix « juste » que s’il met de côté ses éventuelles préférences personnelles pour tel ou tel enfant. Si ce sont les enfants qui décident collectivement, ils doivent le faire en se mettant littéralement à la place de chacun d’entre eux par « sympathie » (Smith) ou « empathie imaginative » (Harsanyi). L’objectif de cette expérience de pensée, du point de vue de Sen, est de montrer que les réflexions sur la justice impliquent une pluralité des points de vue qui ne sont pas nécessairement compatibles entre eux. L’impartialité en elle-même n’est pas suffisante pour garantir l’émergence de principes de justice uniques universellement acceptés. La discussion publique et l’exercice de la raison sont des parties intégrantes de la construction de principes de justice.

J’en arrive maintenant au point qui m’intéresse : sur quelle décision d’allocation doit-on aboutir si l’on raisonne à partir d’une situation de voile d’ignorance telles qu’imaginée par Harsanyi et à partir de laquelle il développe son théorème de l’observateur impartial (à ne pas confondre avec le spectateur impartial de Smith). Il faut rappeler que le voile d’ignorance postulé par Harsanyi est « épais » dans le sens où, sous voile d’ignorance, chaque agent ignore non seulement sa position sociale dans la société, mais aussi son identité sociale (et donc ses préférences). Ici, cela implique que l’observateur impartial ne sait pas s’il sera Anna, Bob ou Carla. Dans la mesure où il s’agit de faire un choix sur l’allocation d’un bien unique et indivisible, le choix porte sur trois « situations sociales » que l’on peut noter respectivement XA, XB et XC en fonction de l’identité de l’enfant à qui revient la flûte. Comment l’observateur impartial va-t-il procéder pour prendre sa décision ? Il faut qu’il procède par empathie imaginative en se mettant à la place de chacun des enfants. Les préférences de ces derniers concernant les situations sociales sont simples à représenter :

Pour Anna : XA >A XB =A XC

Pour Bob : XB >B XA =B XC

Pour Carla : XC >C XA =C XB

Pour chaque agent i, on peut définir une fonction d’utilité Ui(Xj) décrivant le degré de satisfaction des préférences suivant la situation sociale j. Une représentation très simple consiste à conférer une utilité de 1 lorsque i = j (l’enfant en question possède la flûte) et 0 autrement. Pour pouvoir construire un pré-ordre de préférences sociales, l’observateur impartial va forcément devoir comparer les utilités des trois enfants. Harsanyi indique que pour cela, l’observateur impartial va s’appuyer sur ses préférences étendues, lesquelles portent sur l’ensemble des « alternatives étendues » {i, Xj} comprenant l’identité sociale et la situation sociale. Comme il y a trois agents et trois situations sociales, il existe 9 alternatives étendues que l’observateur impartial va devoir ordonner. Par exemple,

(; XA) E>h (B ; XA),

signifie que l’agent h en tant qu’observateur impartial préférerait être Anne dans la situation où Anne possède la flûte à être Bob dans la même situation sociale.* On peut alors représenter ce pré-ordre de préférences étendues par une fonction d’utilité Vh(i ; Xj). Le théorème d’Harsanyi démontre que le choix de l’observateur impartial peut être décrit par la maximisation d’une fonction d’utilité W correspondant à la moyenne des utilités individuelles telles que mesurées par la fonction V. Ici, W(Xj)  = 1/3 ∑i V(i ; Xj).

Il est clair que cela implique que des comparaisons interpersonnelles d’utilité sont réalisées : par exemple, imaginez que notre observateur impartial ordonne une partie de ses préférences étendues de la manière suivante :

 (; XA) E>h (B ; XB) E>h (C ; XC)

Plus haut, j’ai supposé que UA(XA) = UB(XB) = UC(XC) = 1. Cela implique que, du point de vue de l’observateur impartial, une unité d’utilité d’Anne vaut plus qu’une unité d’utilité de Bob, qui elle-même vaut plus qu’une unité d’utilité de Carla. Le choix de l’observateur impartial (ici, donner la flûte à Anne) révèlera ainsi nécessairement une pondération des utilités individuelles qi. On peut ainsi représenter alternativement le choix de l’observateur impartial de la manière suivante :

max W(Xj)  = 1/3 ∑i qi Ui(Xj)

Il est maintenant temps de boucler la boucle. Harsanyi a cherché à démontrer que des agents placés sous voile d’ignorance « épais » et possédant la même information sur les préférences individuelles devraient nécessairement ordonner les situations sociales de la même manière. Formellement, tous les observateurs impartiaux devraient appliquer les mêmes pondérations (relatives) qi et donc maximiser la même fonction W. Dans l’exemple des enfants et de la flûte, cela signifie qu’un consensus devrait automatiquement émerger concernant l’allocation de cette dernière. Si c’était le cas, les considérations concernant la pluralité des conceptions de justice, le raisonnement public et la délibération rationnelle discutées par Sen n’auraient aucun intérêt. Mais sans surprise, comme je l’ai déjà discuté ici, la démonstration d’Harsanyi ne tient pas. D’abord, on ne peut pas démontrer formellement que des agents feront le même choix sous voile d’ignorance. Mais surtout, le choix que doit réaliser l’observateur impartial, tel que le conçoit Harsanyi, n’a tout simplement aucune signification éthique, et peut être même aucune signification tout court. En recourant à une version « forte » de l’impartialité pour construire sa théorie de la justice, Harsanyi nie toute possibilité de fonder la justice sur des valeurs (morales, religieuses, politiques) et veut montrer que la justice repose sur des « lois psychologiques » nécessaires. Outre le fait que personne n’a jamais découvert ces lois psychologiques, on ne voit pas trop où est la dimension éthique d’un choix qui serait totalement prédéterminé. Comme Rawls et Sen, Harsanyi pense que toute théorie de la justice doit se construire à partir d’un critère d’impartialité (ce qui peut se discuter), mais l’impartialité d’Harsanyi est tellement forte qu’elle rend impossible tout accord, même partiel !

Il n’en reste pas moins que dans notre exemple, l’observateur impartial fera certainement un choix (et probablement un autre observateur fera un autre choix) et que ce choix pourra être décrit par une fonction de bien-être social W. L’assertion de Sen de laquelle est partie ce billet prend tout son sens : les théorèmes d’Harsanyi sont des outils puissants pour représenter un choix social. Si puissants qu’ils peuvent être utilisés pour rendre compte implicitement des doctrines éthiques sous-jacentes à ces choix. En effet, la valeur relative des coefficients qi peut être considérée comme représentant précisément la doctrine éthique qui préside au choix de l’observateur impartial ! L’ « utilitarisme » d’Harsanyi porte décidemment mal son nom…

*Harsanyi pose comme axiome que les préférences étendues de l’observateur impartial doivent se conformer aux préférences individuelles des agents. Par exemple, si Anne préfère avoir la flûte à la situation où elle ne l’a pas, les préférences étendues de l’observateur impartial doivent respecter cette préférence individuelle.

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3 Commentaires

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3 réponses à “Impartialité, éthique et représentation des choix sociaux

  1. elvin

    Bien d’accord. Comme toujours, la « démonstration » d’Harsanyi ne vaut que ce que valent les hypothèses, soit dans ce cas précis zéro.
    Dans l’exemple de Sen, il me semble que les arguments d’Anne, Bob et Carla ne sont pas de même nature ni de même niveau. Si, dans la société où ils vivent, on ne donne pas systématiquement raison à Carla, celle-ci n’a aucune raison de se donner du mal à fabriquer une flûte (et au passage le soi-disant « problème d’allocation » ne se pose pas).
    Les sociétés qui ne respectent pas le principe de propriété lockéen ne peuvent être que misérables ou tyranniques, et plus probablement les deux à la fois, comme le montre abondamment l’histoire. L’utilitarisme rejoint ici le déontologique : les sociétés ou le principe lockéen est érigé en dogme éthique prospèrent plus et se développent plus que les autres, et en cas de conflit les éliminent. Voir (entre autres) Hayek.

    • Titan

      Cf le bilan civil et militaire du conflit israélo-palestinien pour voir ce que les conflits sur la propriété peuvent apporter de beau, en plus de la doctrine éthique..

  2. Titan

    Je relève ça:
     » Harsanyi pose comme axiome que les préférences étendues de l’observateur impartial doivent se conformer aux préférences individuelles des agents. Par exemple, si Anne préfère avoir la flûte à la situation où elle ne l’a pas, les préférences étendues de l’observateur impartial doivent respecter cette préférence individuelle. »
    Mais si Bob, et Clara sont respectivement Marxiste et utilitariste, comment cette proposition peut être respectée? C’est ce que veut montrer Sen en montrant qu’ Harsanyi ne fixe aucune règle éthique, il est juste impartial quand il agrège les préférences individuelles en supposant que Carla ne veut pas de la flûte, ce qui ne saurait fonder une règle éthique.. Harsanyi pose comme axiome que les préférences étendues de l’observateur impartial doivent se conformer aux préférences individuelles des agents. Par exemple, si Anne préfère avoir la flûte à la situation où elle ne l’a pas, les préférences étendues de l’observateur impartial doivent respecter cette préférence individuelle.
    On ne peut pas vouloir un degré de flûte, on la veut ou pas, c’est la réalité.
    (sans pipo)

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