Gauthier et la maximisation contrainte, ou pourquoi il est rationnel de payer ses impôts (surtout) quand on est riche (2/2)

Une littérature très abondante discute de la théorie de la moralité de Gauthier et en particulier de son concept de maximisation contrainte et de son proviso. Je ne peux bien sûr ici prétendre en faire un compte-rendu exhaustif. Mes commentaires seront ainsi basés essentiellement sur les analyses de Gilbert Harman et Ken Binmore. Je vais aborder trois points bien distincts : la pertinence de la solution de K-S comme caractérisation de la maximisation contrainte, le fondement rationnel de la moralité telle que définie par Gauthier, et enfin la justification rationnelle et morale du proviso.

Le premier point concerne la maximisation contrainte et sa définition à l’aide du critère de minimisation de la concession relative maximum associé à la solution de K-S. Sans s’aventurer trop loin dans le labyrinthe de la bargaining theory, il faut noter que le choix de la solution de K-S par Gauthier n’a rien d’évident ou de « rationnel ». Il existe en effet plusieurs autres solutions et au moins une d’elle a une certaine notoriété : la solution de Nash (qui n’a, il faut le noter, pas grand chose à voir avec le concept d’équilibre de Nash). Cette dernière consiste à sélection à sélection le point x qui maximise le produit de la différence entre les gains des joueurs et leur dotation initiale. Formellement,

WN(x) = (xLDL)a (xRDR)b

Les paramètres a et b permettent de varier l’importance accordée aux gains des différents joueurs. Dans la version symétrique, on pose simplement a = b. Il est notable que la solution de Nash et celle de K-S ne convergent pas nécessairement. Laquelle est la plus pertinente, notamment en matière de moralité ? Ces deux solutions reposent sur la définition d’axiomes dont il est difficile de dire lesquels sont les plus raisonnables. Dans sa théorie de la justice, Ken Binmore fait de la solution de Nash son point de départ. Son principal argument est que l’on sait, grâce à un théorème de Rubinstein, que la solution de Nash peut-être implémentée dans un cadre non-coopératif où les joueurs formulent des offres à tour de rôle. A contrario, on ne dispose pas d’un théorème équivalent pour la solution de K-S (***). Une autre caractéristique qui milite en faveur de la solution de Nash est que, dans cette dernière, l’accroissement de l’aversion au risque d’un des agents a pour conséquence que celui-ci voit ses gains se réduire à l’équilibre. Il s’agit somme toute là d’un résultat relativement intuitif : dans une négociation, le plus impatient ou celui qui est le plus averse aux pertes est désavantagé. Mais dans la solution de K-S, il se passe le contraire : une augmentation de l’aversion au risque de l’un des joueurs ne peut pas diminuer ses gains à l’équilibre. Ce résultat contre-intuitif est la conséquence de l’axiome de monotonicité individuelle selon lequel une expansion de l’espace de négociation X à un espace Z et où la solution pour X est un optimum de Pareto pour Z préserve les gains des joueurs.

Il y a un troisième problème avec la solution de K-S, qui nous amène d’ailleurs à proximité du deuxième point de mon billet concernant les fondements rationnels de la moral chez Gauthier. Ce problème concerne la justification (en termes de rationalité) de la procédure de marchandage impliquée par la solution de K-S. Cette procédure comporte deux étapes : d’abord, à partir de sa dotation initiale, chaque agent doit formuler une demande maximale. L’ensemble de ces demandes définit le point de revendication R. Dans un second temps, les joueurs doivent ensuite chacun formuler une concession. Il y a deux difficultés ici : pourquoi les joueurs accepteraient-ils d’adopter une telle procédure ? pourquoi l’accord devrait-il correspondre au point K ? On ne voit pas trop pourquoi les joueurs accepteraient de formuler des demandes dont ils savent par définition qu’elles ne pourront être satisfaites. Formuler des demandes qui ne peuvent être satisfaites peut être une stratégie de négociation, mais pas nécessairement. On peut notamment penser que formuler des demandes qui sont rejetées est couteux, en termes de temps mais pas seulement. Dans ce cas, il n’est pas nécessairement optimal de suivre cette procédure. Par ailleurs, une fois les demandes initiales formulées, pourquoi les concessions faites devraient-elles correspondre au principe de la minimisation de la concession relative maximale. Binmore (1998, p. 140-141) montre ainsi que si l’on introduit des coûts de négociation (liés au fait de renoncer à une demande initiale) et que les joueurs déterminent leurs concessions à partir d’une procédure à la Rubinstein, on retrouve tout simplement la solution de Nash !

Fondamentalement, le problème tient au fait qu’il est difficile de donner un fondement rationnel à la solution de K-S dès lors que l’on sort de l’approche axiomatique de la théorie du marchandage. A titre strictement personnel, j’aurais tendance à dire la même chose pour la solution de Nash. L’argument de Binmore consistant à justifier cette dernière par le théorème de Rubinstein est douteux, d’abord parce que la procédure décrite par Rubinstein ne correspond pas à la plupart des procédures réelles de négociation, et ensuite parce que c’est tout simplement confondre un modèle prédictif (quel sera l’accord auquel vont parvenir des agents rationnels sous certaines conditions) et une proposition normative (il est rationnel d’adopter cette solution). A mon sens, une théorie de la morale ou de la justice se porte d’autant mieux qu’elle évite de se baser sur une solution prédéterminée.

Le deuxième point porte donc sur le rapport entre rationalité et moralité chez Gauthier. Comme je l’ai noté dans la première partie du billet, l’ambition de Gauthier est de bâtir sa théorie de la moralité sur le principe de rationalité, au sens de la théorie de la décision et de la théorie des jeux. Les deux paragraphes précédents ont mis en doute la « rationalité » de la solution de K-S sur laquelle base sa théorie. Mais laissons de côté ce problème et admettons que K-S est pertinent. Pourquoi la moralité devrait-elle impliquer que les agents adoptent cette solution en partageant de manière égale le surplus lié à la coopération ? Pourquoi les agents devraient-ils tout simplement accepter de coopérer ? En quoi la coopération est-elle morale ? Il s’agit de questions difficiles sur lesquelles il y aurait beaucoup de choses à dire. En restant concis, Gauthier apporte deux types de réponses à ces questions : le premier a été abordé dans le premier billet, à savoir la justification de type évolutionnaire. Dans une population de maximisateurs standard et de maximisateurs contraints avec une relative transparence sur l’identité des joueurs, les maximisateurs contraints arriveraient davantage à satisfaire leurs préférences que les maximisateurs standards. Avoir une disposition à maximiser sous contrainte est donc rationnel. Le problème avec cette justification est la même qu’avec tous les arguments évolutionnaires : la rationalité ou l’évolution (en fait, l’efficience) ne peuvent en elles-mêmes fonder la moralité d’un comportement ou d’une disposition. Pour faire simple, pour inférer de la proposition « X a été sélectionné par un processus d’évolution » la proposition « X est moral », il faut une prémisse additionnelle : « Ce qui a été sélectionné est moral ». Idem si l’on remplace « sélectionné » par « satisfait relativement le plus les préférences ». Or, cette prémisse additionnelle sur laquelle repose l’argument évolutionnaire de Gauthier est précisément ce qu’il cherche à démontrer dans son ouvrage ! Autrement dit, l’argument est totalement circulaire. Selon moi, c’est la limite fondamentale de toutes les théories « naturalistes » de la justice ou de la morale (voir cet ouvrage de Richard Joyce pour un point de vue similaire mais hautement plus sophistiqué).

La seconde réponse qu’apporte Gauthier est de nature différente et fait appel à un principe de symétrie. Je le cite :

Since each person, as a utility-maximizer, seek to minimize his concession, then no one can expect any other rational person to be willing to make a concession if  he would not be willing to make a similar concession (p. 143-4)

Il s’agit du troisième principe du marchandage rationnel que j’ai évoqué dans le premier billet. Cette citation laisse penser que la seconde partie de la phrase est une conséquence logique de la première, ce qui n’est pas le cas. Cette proposition n’est pas une déduction logique de prémisses posées en amont, il s’agit d’une prémisse en tant que telle. La question est de savoir pourquoi il faudrait l’accepter. Le seul réel argument de Gauthier est qu’elle n’implique pas de comparaisons interpersonnelles d’utilité, là où des prémisses alternatives (égalitariste ou utilitariste par exemple) les rendent nécessaires. Mais il n’y a aucune raison de rejeter la possibilité de comparaisons interpersonnelles d’utilité, a       fortiori en matière de moralité et de justice. D’après Gilbert Harman (p. 8), Gauthier mobilise implicitement un second argument basé sur l’idée de saillance : la minimisation de la concession relative maximale est rationnelle car c’est le moyen le plus évident de diviser le surplus issue de la coopération. Il y a plusieurs problèmes avec cet argument : déjà, il suppose que les agents suivent la procédure postulée par Gauthier pour déterminer le point de revendication et il y a aucune raison à cela ; ensuite, il existe probablement d’autres solutions tout aussi saillante, comme par exemple le partage équitable ; enfin, il reste à démontrer que la saillance peut fonder la moralité. Je pense que cela est possible, mais comme ce n’est pas un argument clairement mis en avant par Gauthier, je ne développerai pas. Quoiqu’il en soit, il est clair que Gauthier échoue à fonder totalement la moralité sur la rationalité : soit il mobilise un argument circulaire où la moralité de la rationalité est présupposée, soit il invoque un mécanisme (la saillance) dont la dimension morale reste à démontrer et auquel beaucoup nierait de toute façon toute forme de rationalité.

Le dernier aspect de la théorie de Gauthier que je vais discuter est son proviso à partir duquel il détermine rationnellement le point de désaccord ayant un fondement moral. Gauthier mobilise un argument basé sur un principe de symétrie très proche de celui qu’il utilise pour le critère de minimisation de la concession relative maximum : un agent rationnel ne peut prétendre à un point de désaccord qu’à partir du moment où il sait que n’importe quel agent aussi rationnel que lui l’accepterait. C’est un moyen pour Gauthier de réintroduire une forme d’impartialité sans pour autant baser entièrement sa théorie sur un voile d’ignorance. Gauthier déduit de son principe que toute situation initiale marquée par la coercition ou d’importantes inégalités est inacceptable. Cet argument est problématique au moins à deux égards : d’abord, il peut tout à fait être rationnel (i.e. conduire à une plus grande satisfaction des préférences) de négocier et de respecter un accord ne respectant pas le proviso. Ensuite, et contrairement à ce qu’affirme Gauthier, le proviso n’est pas la garantie de déboucher sur des accords plus équitables : imaginons une négociation entre un agent polluant une rivière passant chez un agent en aval. Le proviso indique que le point de départ de la négociation doit correspondre à la situation où le pollueur a totalement indemnisé l’autre agent. Mais ce faisant, le pollueur sera durablement désavantagé dans tous les échanges futurs, puisqu’il sera le seul à payer pour (par exemple) la purification de l’eau. D’autres arrangements sont possibles et d’une certaine manière peut être plus juste.

Bien entendu, le proviso a une fonction importante : ne pas faire passer pour moraux des accords qui en fait ne font que refléter la domination d’un agent sur l’autre. La parabole des maîtres et des esclaves est claire à ce niveau. Cependant, à nouveau, Gauthier ne démontre pas qu’un agent n’a rationnellement intérêt à honorer que les accords concluent selon le principe de maximisation contrainte et respectant le proviso. Les esclaves peuvent tout à fait avoir intérêt à respecter l’accord conclu avec leurs anciens maîtres, même si la situation est inégale. Tout dépend du contexte réel dans lequel évoluent les agents. Même si développer ce point serait trop long, il me semble que Gauthier est ici confrontée à la même difficulté que Harsanyi : vouloir définir la moralité à partir de l’impartialité tout en faisant abstraction des intérêts réels des agents. Comme Harsanyi, je pense que Gauthier échoue à fonder la moralité sur la rationalité pour cette raison. Il me semble qu’une approche de la moralité en termes de poursuite de l’avantage mutuel et d’intérêts collectifs précisément déterminés sur la base des intérêts individuels, est une alternative prometteuse. J’aurai certainement l’occasion d’en parler plus tard.

(***) En fait si, mais ces théorèmes n’ont pas été conçu pour représenter un réel mécanisme de marchandage entre deux ou plusieurs agents.

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